A la loupe : trop fausse, UnREAL ?

La chaîne américaine Lifetime est avant tout connue pour ses émissions de télé-réalité et ses téléfilms un peu mièvres « inspirés de faits réels » (les fameux Lifetime movies)(l’équivalent de notre Le jour où tout a basculé national). Mais depuis quelques années, elle a multiplié les incursions dans la fiction sérielle : Drop Dead Diva, Witches of East End, Devious Maids… ou encore, entre 2015 et 2018, UnReal (qui, il faut le noter, s’appelle RéelleMent au Québec). La particularité de la programmation Lifetime ? Elle est très explicitement et quasi-exclusivement destinée à des spectatrices. Comme Téva en France, c’est une chaîne thématique qui repose sur des stéréotypes, et on peut le voir dans le choix des univers abordés – traditionnellement « féminins » et souvent glamours, dans les formats développés (télé-crochets, soaps…), et même dans les titres choisis : une douzaine d’émissions comportent ainsi le mot « Mom » ou « Mother » dans leurs noms, sans compter par ailleurs les « Wives », « Models » et tous les prénoms féminins. Autant de poncifs qui ont finalement eu pour conséquence de renverser la balance de la représentation et de la production : les distributions et castings sont essentiellement composés de femmes, et on retrouve en coulisses beaucoup de créatrices, réalisatrices et femmes scénaristes. Zapper sur Lifetime, c’est l’assurance que le test de Bechdel sera passé haut la main, que les programmes seront souvent F-rated, et que la mixité sera à rebours de tout le reste de l’industrie télévisuelle.

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UnREAL semble s’inscrire parfaitement dans la ligne éditoriale de la chaîne : c’est un drama créé par deux femmes (Marti Noxon, pilier de la TV depuis Buffyet Sarah Gertrude Shapiro qui s’inspire de sa propre expérience), qui donne la part belle aux personnages féminins et qui s’intéresse à l’univers normalement très « paillettes » d’une émission type Bachelor. On y suit les tribulations de Rachel Goldberg (Shiri Appleby, Roswell), productrice exécutive du show Everlasting, qui traîne quelques casseroles et s’occupe principalement de recueillir et susciter les réactions des candidat.e.s des héritiers beaux gosses, et leurs prétendantes sexys. Si le sujet pouvait faire craindre de retrouver le sentimentalisme et l’eau de rose à l’oeuvre dans les émissions en question, le cynisme extrême de la série terrasse en fait nombre des clichés du « girly ».  Il ne s’agit pas de faire rêver, mais bel et bien de dévoiler les sombres rouages de ces émissions qui manipulent spectateurs et participants pour, justement, leur vendre du rêve (et des publicités)… Pour être sombres, ces rouages le sont. Toujours plus cruelle, la série n’épargne rien ni personne. Elle dépeint avec mordant un univers impitoyable, celui de la télévision, peuplé d’arrivistes et de névrosés. Que ce soit derrière ou devant les caméras d’Everlasting, il n’y a pas un personnage pour rattraper l’autre et chacun sert ses intérêts dans un jeu de pouvoir constant, pas si loin de celui de Westeros. En haut de la hiérarchie, on trouve l’incapable Chet Wilton, qui carbure à la coke et à l’irresponsabilité, et la bien-nommée Quinn King (Constance Zimmer), obsédée par les audiences et passée pro dans la maltraitance de ses employés ; le travail de Rachel est littéralement de jouer avec les sentiments des autres pour obtenir les images les plus sensationnalistes possibles… et leurs « pions » ne sont pas en reste : dans la première des quatre saisons, le prince charmant de l’histoire est un coureur de jupons égoïste qui veut se refaire une santé médiatique, et ses soupirantes se le disputent à coups de décolletés et de perfidies impitoyables. Si on ajoute à cela des rivalités, liaisons et rancœurs antérieures, et une apparente absence de scrupules et de limites dès qu’il s’agit d’obtenir des scènes juteuses, les choses dérapent évidemment très vite, et le mythe romantique hollywoodien est dégommé épisode après épisode, coup fourré après coup fourré.

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Mais loin de renier ses racines plus ou moins trash TV, UnREAL est avant tout un divertissement et ne rechigne pas à se faire un peu racoleuse… et peut-être même à réutiliser certains de ces mêmes procédés manipulateurs qu’elle décrie, plutôt que de les déconstruire entièrement. Le double niveau du récit nous donne l’impression de suivre un réel show de recherche de l’amour : on est investi dans la compétition entre les prétendantes, dans leur élimination inéluctable, dans leurs affres personnelles… et plutôt que de nous rebuter, les cruelles vacheries des coulisses semblent renforcer notre fascination. Le côté méta du récit finit par faire coexister un jubilatoire jeu de massacre (des valeurs américaines, du showbiz, du fameux « éternel féminin ») avec un réel voyeurisme, notamment quand les mésaventures et choix des personnages virent au glauque. C’est d’autant plus regrettable que cela vient saper certains discours de la série. Les différents tee-shirts à texte féministe de Rachel ne peuvent être qu’incroyablement hypocrites, vu qu’elle utilise sans vergogne les troubles de la santé mentale et agressions sexuelles qui peuvent survenir pendant le tournage pour arriver à ses fins, et ses remords sont de si courte durée qu’ils en perdent tout impact. Et comment interpréter les intentions des scénaristes quand même une référence à #MeToo est instrumentalisée et déformée par la narration, alors que la série semblait à première vue vouloir dénoncer la violence rampante dont sont victimes les femmes dans l’industrie du spectacle ?… Quinn et Rachel restent de géniales figures d’anti-héroïnes, encore bien trop rares dans la fiction, et c’est formidable de voir que leur amitié, au-delà et bien au-dessus des divers (et risibles) intérêts romantiques, est le centre émotionnel de la série. C’est dommage que, sur tous les autres sujets, le cynisme absolu soit de mise – car finalement, à force de choisir l’ironie à tout prix, il manque un peu de sincérité à UnReal.

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