A la loupe : The Wire 3.7 « Back Burners »

The Wire est une entreprise de grande envergure commencée par David Simon en 2002. Son but : restituer au mieux la réalité des gens touchés par la drogue (criminels, policiers, consommateurs…) qu’il a observés lorsqu’il était journaliste dans la ville de Baltimore. Couvrir toute l’étendue du sujet est l’ambition folle mais réussie de la série. Au menu : complexité, effet de réalisme saisissant, analyse pertinente de la société et des émotions humaines. Ces ingrédients font qu’on la considère souvent comme l’une des séries les plus importantes jamais programmées par la télévision. Vu sa densité, difficile d’en parler très précisément et pertinemment ailleurs que dans une thèse d’un millier de pages. Néanmoins, une autre méthode pour comprendre la démarche de David Simon est de passer à la loupe l’un de ses épisodes phares (ou tout au moins un épisode qui m’a fait kiffer comme disent les jeunes).

Un peu de contexte

Après un petit tour du côté des docks, la saison 3 de The Wire revient au cœur des quartiers pauvres de Baltimore en y ajoutant un champ d’analyse : la politique. Un nouveau personnage apparaît, Thomas Carcetti (aka le démoniaque Littlefinger), homme politique plein de bonnes intentions (et d’ambition) dont le but est de se présenter comme nouveau maire de la ville.

carcetti

Parallèlement, le maire en place, sentant les élections approcher, met une énorme pression sur la police pour qu’elle obtienne des résultats significatifs dans la diminution de la criminalité. Howard Bunny Colvin, capitaine de police du quartier ouest de Baltimore sur le point de prendre sa retraite, est fatigué de cette pression qu’on exerce sur lui sans lui octroyer de moyens supplémentaires. Il met alors en place une zone de non-droit (ou free zone en VO) renommée Hamsterdam. Le plan est de passer un deal avec trafiquants et consommateurs de drogue : ils ne seront jamais inquiétés par la police s’ils acceptent de quitter les quartiers résidentiels pour des zones urbaines à l’abandon. Ainsi, les statistiques du crime baissent dans tous les autres quartiers. De leur côté, l’équipe de McNulty tente de démanteler le gang Barksdale, repris par le numéro 2 Stringer « sexy » Bell qui compte bien se servir de la drogue pour devenir un homme d’affaires. Omar quant à lui continue à jouer le cow-boy des rues de Baltimore, braquant les dealers du clan Barksdale. Mais après quelques erreurs et un détective Bunk culpabilisant, il commence à s’attendrir et se prend à regretter le déluge de violence que ses actions entraînent.

Conscience do cost

Le titre de l’épisode « Back Burners » est très factuel. Il évoque les changements de priorités de policiers, contraints de lâcher leur enquête à la demande de leur supérieur et conduisant celle-ci à l’échec. La citation de l’épisode, quant à elle, met en exergue la thématique commune aux actions de tous les personnages. Rappelons que chaque épisode a comme sous-titre une phrase prononcée par l’un des personnages. Celle de l’épisode 7, « Conscience do cost » est dite par Butchie, l’oncle d’Omar, à celui-ci, au sujet du prix d’une preuve qu’il souhaite remettre à la police. Tous les personnages de l’épisode vont être confrontés au moins une fois à cette dure réalité. Mais c’est dans le segment sur Hamsterdam que cette sentence s’incarne le mieux. Avant cet épisode, le choix de l’inspecteur Colvin semblait être le bon et était présenté de manière plutôt positive. Dans celui-ci, on voit à travers les yeux d’autres personnages toute l’étendue des conséquences de sa décision. Ellis Carver, plutôt à l’aise à l’origine avec cette expérience, change d’avis à la vue du nombre d’enfants obligés de vivre dans un milieu aussi violent. Cela l’entraîne à menacer des dealers pour les obliger à payer les gamins de rue qu’ils n’emploient désormais plus pour faire le guet, et à organiser des matchs de basket pour toute cette jeunesse désœuvrée. Mais la réaction la plus violente et significative est celle de Bubbles. Dans ce qui est sans doute la plus belle séquence de l’épisode, nous suivons ses déambulations avec son caddie, dans ce qui semble être une vision infernale, justifiant ainsi l’adage « l’enfer est pavé de bonnes intentions ».

L’esthétique de l’extrait n’est pas sans rappeler les visions infernales que l’on peut trouver dans la peinture.

Bruegeljpg

Cette idée est un fil conducteur de la série qui participe à son incroyable complexité. D’abord parce que cela donne de la profondeur aux personnages. Jamais tout à fait mauvais, mais jamais bons non plus, confrontés à l’extrême difficulté d’agir avec morale. Cette thématique permet aussi à David Simon de dépeindre une dure réalité, dans laquelle la misère et la violence ne sont pas le fruit de quelques individus véreux et mal attentionnés, mais un tout. Il s’agit d’un système qui s’est fabriqué à partir de mauvaises actions mais également de décisions justes et bien attentionnées aux conséquences pas toujours prévisibles. Et une telle complexité participe à l’effet saisissant de réalisme.

L’homme contre le système

On retrouve dans cet épisode un thème cher à la série, qui est presque symbolisé par un personnage à lui tout seul : McNulty. Il s’agit d’interroger les rapports de l’individu face à la hiérarchie. Dans l’épisode 7, McNulty se retrouve dans deux situations sur le sujet. Situation 1 : McNulty se retrouve confronté à son supérieur (Daniels), déçu car il a tenté de le contourner pour arriver à une décision qui le satisfaisait. Situation 2 : Ayant découvert le système Hamsterdam, Colvin lui demande de ne pas ébruiter sa découverte. Le seul argument qui le convaincra de garder le silence, c’est celui-ci : « Bosses don’t know huh ? – Fuck the bosses ».

Il y a donc l’idée que l’individu est bridé par un système représenté par la hiérarchie. Le segment sur la politique va également prendre en main ce questionnement de manière très précise, incorporant la thématique déjà évoquée plus haut de la conscience morale et de la vertu. Que peut un homme plein de bonnes intentions face à un système politique bien plus grand et oppressant ? C’est tout l’intérêt du personnage de Carcetti, qui se présente comme un chevalier blanc mais qui malheureusement ne peut être entendu. Il se servira de ce statut dans ses manœuvres politiques, mais que pourrait un homme seul ? Ce thème est d’autant plus intéressant qu’il n’est pas traité uniquement pour les institutions officielles (la police et les autorités municipales) mais également dans le système de la violence. On le comprend dans cet épisode par deux choses : le montage alterné entre le QG du groupe de McNulty et le QG du gang Barksdale (même bureau, même ordinateur, mêmes ordres à suivre qui paraissent stupides, à savoir aller acheter des téléphones partout dans différentes villes deux par deux) et la présentation de la hiérarchie du gang sur l’ordinateur de Lester Freamon. D’ailleurs, le personnage qui fait miroir à McNulty version crime, c’est Omar, cow-boy solitaire qui défie le système des gangs avec sa hiérarchie et ses codes. Et la saison 3 confirme la difficulté de plus en plus grande pour Omar à agir en dehors du système. Même si cela donne du panache, c’est forcément destructeur.

La réalité vue comme une toile d’araignée

La structure de l’épisode (semblable à celle adoptée dans le reste de la série) donne l’impression d’un effet choral, où l’on suivrait des trames narratives distinctes. En réalité, en analysant le montage, on se rend très bien compte que ces trames s’imbriquent les unes dans les autres. Le montage donne un sens plus profond en les juxtaposant dans une apparente indifférence. Pour n’en donner qu’un exemple, et reprendre celui vu plus haut, par le montage alterné entre bureau de policiers et bureau des criminels, Simon fait naître de manière naturelle l’intuition chez le spectateur que les groupes fonctionnent de la même manière.

bureaubarksdale

Bureaux Barksdale…

Bureaupolice

… qui s’enchaînent avec les bureaux de la police

Mais il le fait en suggérant, de manière très subtile sans être jamais didactique. Il dirige le regard du spectateur mais lui laisse le devoir de recoller les morceaux. Il arrive à montrer de cette manière comment les événements et les individus sont interdépendants, sans tomber dans une opposition schématique et caricaturale. Cette méthode, pour suggérer un point de vue sans jamais vraiment en faire une théorie ou sans jugement sur les choses est encore une fois ce qui fait de The Wire la série la plus complexe et réaliste qui ait jamais été faite.

L’analyse de cet épisode, choisi pour le seul potentiel pictural de la séquence de Bubble/Dante errant avec son caddie/barque dans les enfers, permet de mettre en évidence quelques thématiques récurrentes et quelques procédés qui ont fait de The Wire l’un des grandes réussites de la télévision. Et elles ne sont pas légion, celles qui peuvent être aussi programmatiques dans chaque épisode. Mais c’est pourtant la preuve que les séries sont capables de proposer une vision d’auteur (au sens employé au cinéma) où thématique et mise en scène s’allient pour proposer la recréation d’un monde. Gloire à David Simon.

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