Etude de cas : jeux de miroirs entre Twin Peaks et Top of the Lake

Fini de rire ! Aujourd’hui, je mets ma casquette de mec sérieux pour vous parler de deux séries majeures, fruits du travail de deux réalisateurs venus du cinéma, et séparées l’une de l’autre par vingt-trois années : Twin Peaks, la série phare de David Lynch qui a bouleversé le monde télévisuel en 1990, et Top of the lake, le bijou de 2013 signé Jane Campion. Etant un fan inconditionnel de la première, je me languissais de ne trouver aucune série à la hauteur et j’ai été surpris, en visionnant la seconde, de découvrir un univers étonnamment similaire. Je m’efforcerai de les comparer point par point sans vous spoiler* (j’entends par là : sans jamais révéler qui a tué Laura Palmer, ni ce qu’il advient de Tui Mitcham). Avouez que je suis sympa.
Deux lieux aux antipodes l’un de l’autre, deux adolescentes autour desquelles tournoie une constellation de personnages, et qui sont les points de départ des deux séries, et le moteur des investigations, deux figures d’inspecteurs pris dans la lutte métaphysique du Bien contre le Mal.

Le lac et la forêt, le lac et les Monts Jumeaux

En 2013, sous l’égide de Jane Campion, un lac de Nouvelle-Zélande a remplacé les forêts de pins de l’Etat de Washington et les fameux Monts Jumeaux (jamais mentionnés dans la série de Lynch) qui donnent leur nom à la ville imaginaire de Twin Peaks. La gémellité des montagnes invoquait le thème central du double : Laura et sa cousine, une brune et une blonde, Lynch étant fidèle aux clichés hitchcockiens de Vertigo, deux femmes incarnées par la même actrice, affrontant tour à tour le même destin ; deux lieux mystiques situés entre la réalité et le rêve (les fameuses « loges », qui influencent le monde des vivants) ; enfin, deux facettes en chaque individu, la pureté de l’innocence et l’attrait pour la malveillance, disons de manière plus générale l’affrontement du Bien et du Mal (j’y reviendrai à la fin de cette étude). La forêt qui entoure Twin Peaks est un personnage à part entière, métaphore vivante d’un monde magique peuplé d’esprits et de légendes, symbole de la part d’ombre qui sommeille en chacun de nous, et de l’inconscient.

ronette

Ronette Pulasky, amnésique, erre après la mort de Laura Palmer. C’est dans la forêt, lieu de terreur primitive, que le crime s’est produit.

Le lac de Campion est tout aussi symbolique que la forêt lynchéenne. Il s’agit d’une cuve profonde qui renferme des secrets enfouis ou des souvenirs, comme le montre le générique de début, avec ces formes étranges qui bougent au fond de l’eau, évoquant la psychanalyse et l’animisme (un fœtus et une tête de cerf), et comme le rappellera le chef flic Al Parker à la jeune inspecteur Robin Griffin : si un corps est au fond du lac, on ne pourra jamais le retrouver. Cependant, Robin est tenace : elle veut faire remonter la vérité à la surface, au sujet de la disparition de la jeune Tui (c’est le point de départ de la série). Pour cela, elle devra affronter elle aussi ses propres souvenirs enfouis et refoulés. Le lac devient alors un élément hautement symbolique, une autre image de l’inconscient. Tui, comme Robin, sont tentées de se jeter à l’eau pour ne pas affronter ce qui les hante, comme l’esprit est tenté de bannir dans un coin de l’inconscient les images qu’il ne peut pas encore affronter. Je vous épargnerai les poncifs psychanalytiques, l’évocation du sexe féminin et du ventre de la mère, d’autant que j’ai peur de vous spoiler, mais avouez que le choix du lac n’est pas anodin quand les femmes sont au cœur du récit.

Tui entre dans l’eau glacée du lac.

Laura, Tui, et les autres

A Twin Peaks comme à Laketop, tout commence autour d’une adolescente. D’un côté, la mort de Laura Palmer, de l’autre la disparition de Tui Mitcham. L’une est une jeune fille modèle, adulée par ses amis, sa famille, et toute la communauté de Twin Peaks : on la retrouve un matin dans une bâche en plastique, violée et assassinée. L’autre est une pré-ado mutique, enceinte de quelques mois, fille d’un personnage inquiétant qui tyrannise les alentours de Laketop. Toutes deux sont des figures de l’innocence et de la pureté, mais finalement pas si innocentes et pures qu’on ne le croyait : la première était droguée, perverse, et cherchait à « salir » ceux qu’elle aimait (Bobby Briggs, la petite frappe de Twin Peaks, révélera en pleurant, dans une scène particulièrement émouvante, qu’il vendait de la cocaïne pour lui plaire), la seconde est une enfant quasi sauvage, capable de survivre dans la forêt comme un animal, crachant comme un chat, et habile à la carabine. Il y a d’autres points communs entre les deux jeunes filles, mais encore une fois je ne peux rien révéler sous peine de vous spoiler… Seul le visionnage des séries pourra vous éclairer !

Laura retrouvée morte le lendemain du drame fondateur de la série.

Les deux jeunes filles sont des personnages qui se ressemblent, et autour desquels gravitent tous les autres : tous connaissent Laura et Tui et sont liés à elles d’une façon ou d’une autre. En effet, Twin Peaks et Laketop sont des villes isolées, prises entre la montagne et la forêt comme on l’a vu précédemment, et tout le monde est susceptible de se rencontrer. Laura, par sa beauté et son intelligence, magnétisait les hommes et les femmes. Tui, dont les traits asiatiques ne sont pas communs à Laketop, ne pouvait pas passer inaperçue. En suivant leurs traces, nous découvrons une foule de personnages étranges et atypiques, parfois inquiétants, toujours déroutants. Impossible de lister tous les hurluberlus de Twin Peaks, de la « femme à la bûche » au psy en chemise hawaïenne qui collectionne les ombrelles à cocktails, en passant par toute une galerie de gens difformes, handicapés ou éclopés (une borgne, un manchot, un nain, un géant…), des gens si vieux qu’ils sont d’une lenteur agaçante, et d’autres tout simplement fous, qui retombent en enfance ou qui sont de véritables psychopathes. A Laketop, Campion elle aussi a su dresser des portraits de personnages certes moins nombreux mais tout aussi spéciaux : le garçon qui ne parle pas et collectionne les os, la gourou aux cheveux blancs et sa cohorte de femmes malheureuses en quête de liberté et de spiritualité, le terrifiant géniteur de Tui qui fabrique de la drogue avec ses fils bruts de décoffrage, ou l’amant de Robin qui vit dans une tente au bord du lac. Les réalisateurs, avec des styles différents (Lynch joue avec les codes du soap et du film noir, tandis que Campion dresse un univers réaliste, parfois contemplatif) convoquent l’un et l’autre des personnalités et des physiques étranges qui déroutent le spectateur et participent à l’initiation des personnages inspecteurs.

L’étrange « femme à la bûche », qui ponctue les épisodes comme un chœur de tragédie antique.

Les inspecteurs face à leurs démons ; le Bien contre le Mal

Enfin, difficile de comparer Twin Peaks et Top of the Lake sans mentionner les ressemblances entre les deux inspecteurs, l’agent du FBI Dale Cooper et la jeune flic Robin Griffin. Tous deux sont nos avatars, les yeux au travers desquels nous entrons dans l’univers de Lynch et de Campion. Tous deux sont confrontés à leurs démons et devront affronter leurs propres traumatismes, qui resurgissent sous le poids de l’investigation. D’un côté, Dale Cooper, l’inspecteur venu de l’extérieur qui tombe amoureux du charme simple de Twin Peaks, de ses habitants, de ses tartes et de son inimitable café, au point qu’il décidera bien vite d’y acheter une maison, est hanté par la mort de la femme qu’il aimait. De l’autre, Robin Griffin, revient dans sa ville natale après une longue absence, et doit faire face au souvenir d’une agression qu’elle avait subie dans l’adolescence.

Robin, brillante Elisabeth Moss.

Ces deux inspecteurs sont des acharnés, qui se donnent corps et âmes pour faire aboutir leur enquête. Dale est guidé par des rêves qui lui donnent de mystérieux indices, tandis que Robin a accroché une photo de Tui au-dessus de son lit et en fait une obsession. L’un et l’autre sont des personnages de récit initiatique, confrontés à la lutte entre le Bien et le Mal qui sévit à Twin Peaks et à Laketop. J’ai mentionné plus tôt l’existence des deux « loges », la blanche et la noire, où se joue le destin des âmes, mais je n’ai pas évoqué le terrain vierge appartenant au père de Tui Mitcham, où s’installe une communauté de femmes et leur gourou, et dont le nom n’est autre que « Paradise » : les femmes qui y viennent sont en effet en quête d’un retour à la pureté originelle, préservé de la violence (notamment la violence masculine). Dans Top of the Lake, tous les personnages sont des êtres abimés, que ce soit par des traumatismes (viols, incestes…), ou par la maladie, le deuil, ou encore des crimes commis par le passé. Tous les personnages sont viciés, et tandis que certains s’abandonnent à la violence et à la perversion, d’autres cherchent la rédemption ou la guérison (par le voyage ou le retour aux sources, ou par l’affrontement physique : Johnno et Sarge, Tui et son père, Robin et Al…).

Impossible enfin de ne pas évoquer le fameux « Feu » qui menace Twin Peaks à travers d’innombrables occurrences : la femme à la bûche le mentionne à plusieurs reprises dans ses introductions, ainsi que les conspirateurs Catherine Martell et Benjamin Horn, qui veulent incendier la scierie, et le manchot dans le rêve de Dale Cooper, et le petit mot retrouvé sur le lieu du meurtre de Laura Palmer, sur lequel est indiqué « Fire, walk with me ». Le feu, c’est peut-être tout simplement une métaphore du Mal, ou de la tentation du Mal qui menace de ronger chaque individu. En effet, aucun des personnages centraux de Twin Peaks n’est entièrement positif ni entièrement négatif : les ado ingénus apprennent à faire souffrir -à leurs dépens ou non- et les bad guys sont capables de retourner leur veste au dernier moment pour venir en aide à leur bien aimée. Ainsi, comme je l’ai dit plus haut, Laura Palmer n’est pas la petite fille modèle que l’on croyait, et l’inquiétant Léo Johnson saura faire preuve d’amour avant la fin… Quant à Dale Cooper, l’inspecteur aux côtés duquel nous entrons dans Twin Peaks, je ne peux rien révéler à son sujet. Le dernier épisode de la série, dans lequel Lynch a précipité le destin de tous ses personnages, est une belle conclusion de la lutte entre le Bien et le Mal qui se joue à travers ces deux univers éloignés dans le temps et l’espace, mais pourtant similaires car ils sont, comme des mythes, atemporels et universels, et parce qu’ils touchent à des vérités immuables concernant la nature humaine.

La quête perpétuelle d’un paradis perdu.

Une petite conclusion ?

Deux lieux, une forêt et un lac, symboles de l’inconscient qu’il faut pénétrer pour faire émerger les tabous, les cauchemars, les souvenirs refoulés qui sont des clés de l’enquête et de l’accomplissement. Deux jeunes filles violentées, dans un monde déroutant où l’étrange et le bizarre se manifestent au sein de la réalité. Deux inspecteurs face à leur propre passé qui les hante, deux anges gardiens face à leurs démons, qui doivent mettre le mal en échec sans se perdre eux-mêmes en chemin. Autant de ressemblances troublantes qui font de ces séries de véritables jumelles, deux chefs d’oeuvre de la télévision abordant les mêmes terreurs et les mêmes violences pour mieux comprendre la nature profonde de l’être humain. Si vous avez lu jusque là sans avoir jamais vu les deux séries (auquel cas je vous tire mon chapeau), vous n’avez plus qu’à vous jeter dessus sans tarder. Bon visionnage !

La mystérieuse « Chambre Rouge ».

2 réponses à “Etude de cas : jeux de miroirs entre Twin Peaks et Top of the Lake

  1. Je me lance sans avoir vu Twin Peaks (honte ultime mais bon, ça va venir prochainement). Très bel article, je suis tout à fait d’accord avec les métaphores poussées entre les lieux des deux séries et les inconscients (tout en restant subordonné au réalisme dans Top of the Lake ça reste fascinant et j’adore le générique). Je n’ai pas trop accroché à Holly Hunter en femme gourou, avatar de Jane Campion par contre (seul point qui m’a agacée dans la série surtout au début).

    Mis à part toutes ces ressemblances, Top of the Lake c’est aussi le prétexte à examiner des êtres profondément marginaux dont les liens familiaux brisés ne ressemblent pas (du fait de l’éloignement de Laketop du reste du monde) à ceux d’une société « normale ». Alors que Twin Peaks, c’est plutôt l’analyse de l’inconscient d’une communauté aux apparences conventionnelles (société middle classe américaine) non ?

    • Concernant TOTL, nous en discutions avec Sophie, il s’agit moins d’un réalisme naturaliste que d’un réalisme poétique. Je ne comprends pas tellement ce qui vous chagrine avec cette femme gourou, je considère au contraire qu’il s’agit d’un personnage nouveau -il ne ressemble à aucun personnage que j’ai pu voir ailleurs- et très fort. Ses répliques péremptoires et ses réflexions sur la confiance qu’il faut accorder au corps, à la sagesse du corps, m’ont particulièrement touchées.

      Je ne suis pas d’accord avec le fait que TOTL serait un prétexte à examiner des marginaux, et TP n’est pas à mon sens l’analyse d’une communauté. Dans les deux cas, il s’agit plus de parler de l’universel que des seuls personnages en présence (enfin, la petite communauté de TP, tu verras, n’a d’emblée rien de conventionnel, au contraire !).

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