Etude de cas : jeux vidéo et séries, vers une rencontre transmédia ?

Si les jeux vidéo et le cinéma sont de plus en plus souvent comparés, tant au niveau de leurs budgets, du réalisme de leurs images de synthèses ou de leur public, les séries ne font pratiquement jamais partie du débat. Pourquoi ? Avec leur narration sur un temps long et leurs univers complexes aux multiples intrigues, les deux médias ont pourtant plus en commun qu’on ne pourrait le croire. Si être sériephile ne veut pas forcément dire être aussi gamer, il y a malgré tout quelque chose qui nous lie. Nous sommes des addicts, des accros des univers que nous aimons. Que l’on incarne le héros ou que l’on suive assidûment ses évolutions, nous nous retrouvons dans la passion.

Quand on regarde une série, on s’investit dans les personnages, on a envie de les aider, de les pousser à avancer, de les baffer : dans tous les cas on se les approprie. Le jeu vidéo propose justement cette opportunité, devenir un personnage et imprimer sa marque sur un univers. Le jeu, particulièrement le jeu d’action-aventure, est déjà presque en soi une série qui nous laisse aux commandes. Tout semble réuni pour que jeux et séries se rencontrent, mais le font-ils vraiment ? Peuvent-ils s’apporter des choses, s’influencer ?

L’adaptation, marketing ou vraie rencontre ?

Pour parler aux sériephiles, la première tendance des développeurs de jeux est l’adaptation. Reprendre l’univers d’une série, très bien, mais encore faut-il que le gameplay (le principe et les mécanismes du jeu) soit adapté à l’esprit et que les fans puissent retrouver ce qu’ils aiment. Et là il y a deux sortes d’adaptations : les fidèles et les autres…

Très fréquente pour les films, la pratique de l’adaptation a mis du temps à apparaître pour les séries. Au début des années 90, seuls les programmes pour enfants et quelques séries animées comme les Simpsons ont droit à leur version interactive. Il faut attendre la fin des années 90 pour que les premières adaptations de séries apparaissent.

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X-Files The Game est l’une des premières tentatives pour retrouver l’expérience d’une série en jeu. Créé en 1998, X-Files est un jeu d’aventure très classique dans son principe où l’on progresse par une succession d’énigmes à résoudre et d’interrogatoires. C’est un jeu pionnier mais c’est surtout une réussite en termes d’immersion. Les espaces que l’on parcourt sont des photos de décors réels et notamment de certains lieux phares de la série. On explore des espaces que l’on connait en les redécouvrant sous un nouvel angle dans le jeu. C’est très statique évidemment pourtant on a l’impression d’y être. Tout concourt à l’immersion et à se sentir impliqué dans un épisode interactif, y compris les cinématiques. Non seulement elles sont filmées dans le style de la série mais les agents Mulder et Scully y sont bien présents. Que demander de mieux ?

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Au chapitre des bonnes adaptations, il faut aussi citer Buffy contre les Vampires sorti en 2002. Décidément la Trilogie du samedi est gâtée ! Dans ce jeu la progression se fait en explorant les coins les plus sympas de Sunnydale (cimetière, lycée, bibliothèque) tout en castagnant  démons et vampires à tout va. Bon, ok, pour la complexité on repassera mais après tout ce n’était pas toujours le but de la série non plus. La force du jeu c’est qu’on retrouve à la fois l’action et l’humour de Buffy et qu’on découvre au passage que c’est sacrément festif d’empaler de la goule ! Et oui, une adaptation réussie c’est aussi retrouver le fun de la série de départ.

Si ces jeux sont de bonnes adaptations, ils n’apportent malheureusement pas grand-chose aux licences dont ils s’inspirent. On est plus dans le fan service qu’autre chose. Se promener dans les univers qu’on aime c’est sympa, mais ça s’arrête là. Au moins, ces jeux sont fidèles et prennent même des airs de véritables épisodes de la série, c’est loin d’être toujours le cas avec d’autres adaptations…

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Autre série, autre mœurs, Desperate Housewives le jeu. Et oui, les voisines de Wisteria Lane ont eu droit elles aussi à leur incarnation vidéoludique. Le quartier connait à nouveau du changement puisqu’une nouvelle femme s’apprête à emménager : vous. Votre personnage a perdu la mémoire suite à un accident de footing il y a une vingtaine d’années, le but du jeu sera donc de retrouver votre passé avec l’aide de Susan, Bree, Lynette et Gabrielle.

A partir de ce synopsis un brin curieux mais finalement assez proche de l’esprit de la série, le gameplay est un croisement de jeu d’aventure et de simulation de vie dans la lignée des Sims. L’idée étant de faire autant de place au mystère propre à la série qu’au rôle de femme au foyer. C’est ainsi que l’on se retrouve à faire attention à ne pas brûler la soupe ou à supprimer les pucerons menaçant ses bégonias… A quand un jeu de drague siglé Vampire Diaries ?

La frontière peut être mince entre la bonne adaptation et le fiasco. Un principe un peu mince qui ne rend pas honneur à son modèle, une idée qui ne marche pas ou pire : la trahison…

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Les Soprano  en jeu vidéo ? A première vue, on serait tenté de dire pourquoi pas, mais en y réfléchissant bien, adapter une série reposant à ce point sur la psychologie de ses personnages et ses rapports humains, hum, c’est pas gagné…

Et pourtant, Les Soprano Road to respect est bien apparu sur nos écrans en 2007. Dans ce jeu, nous incarnons Joey LaRocca, apprenti mafieux dont le père a été tué par Tony Soprano. Son objectif : monter dans la hiérarchie de la mafia pour venger le meurtre de son père tout en travaillant pour Tony. En résumé, un bon vieux scénario de mafieux bien classique et bien cliché. Le jeu reprend le contexte de la série mais en vide toute l’essence en adoptant toutes les caricatures du jeu de mafia. Pas de psychologie au programme, il ne s’agit plus que de distribuer des baffes ou des balles pour réussir des missions totalement insipides et n’ayant rien à voir avec Les Sopranos.

Au fond on reste très proche du schéma d’un GTA (Grand Theft Auto) mais sans les qualités de la franchise. La licence n’est plus qu’un prétexte non exploité. Tony Soprano et sa famille ne sont plus alors que des personnages secondaires, vaguement présents en arrière plan mais jamais développés. On reste dans le clin d’œil et l’esprit de la série parait bien loin, complètement noyé dans un plan marketing sans fond.

Bonnes ou mauvaises, les adaptations peinent à sortir d’une image de produits dérivés. Les jeux adoptent l’image, le packaging d’une série mais on sent souvent beaucoup plus le goût du marketing que celui de la création. Le problème récurrent c’est qu’on ne dépasse pas l’aspect bonus dans ces adaptations. Elles font figure de goodies, d’épisode en plus dans les meilleurs cas mais nous n’en apprenons pas plus sur ces univers. Là est peut-être l’évolution à souhaiter, ne plus considérer la série comme une marque mais comme un véritable réservoir d’émotions.

Les séries s’infiltrent dans les jeux

Au-delà des licences, la série influence de plus en plus le monde du jeu vidéo. C’est une forme artistique à part entière avec ses formes, ses codes et ses conventions. Le découpage par épisodes, le cliffhanger, nous avons l’habitude de voir ces éléments dans nos séries, mais rarement ailleurs. Tout du moins jusqu’à aujourd’hui.

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Alan Wake en 2010 présentait l’histoire d’un écrivain recherchant sa femme dans une campagne du Maine envahie de spectres et autres esprits déments. A priori pas grand-chose à voir avec une série, on louche plutôt du côté de Stephen King. Et pourtant… Pour structurer la narration du jeu, les développeurs ont découpé leur création par épisodes, avec des « previously on » récapitulant les derniers événements.

Les créateurs d’Alan Wake ont pris conscience des ressemblances entre séries et jeux dans la manière que nous avons de regarder et de jouer. Dans les deux cas, on suit rarement l’histoire d’une traite mais plutôt par intermittence, au gré des épisodes ou des sessions de jeu. Le flashback récapitulatif de chaque début d’épisode est tout aussi efficace pour un jeu que pour une série, car reprendre un jeu après l’avoir laissé de côté est toujours déstabilisant, on ne maîtrise plus le contexte, l’intrigue globale, il faut du temps pour se remettre dedans. Exactement comme une série. Comme quoi, à partir de problèmes en commun, jeux et séries peuvent aussi se rapprocher.

Alan Wake a été une petite révolution en s’appropriant les codes d’un autre média. Il a changé la manière de considérer le temps pour rapprocher le rythme d’un jeu de celui d’une saison de télévision. Le pari était osé mais la bonne nouvelle c’est qu’il est plutôt réussi.

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Inspiré peut être plus encore par le monde des séries, L.A. Noire est un peu la rencontre entre Mad Men et L.A. Confidential. Jeu d’enquête, L.A. Noire s’inscrit dans la tradition du film noir et du polar pour nous plonger dans le Los Angeles des années 40. Nous y incarnons un jeune enquêteur, Cole Phelbs, un idéaliste qui vit son métier de policier comme un devoir pour libérer la cité de la corruption, des drogues et de la pègre.

Reprenant l’intuition d’Alan Wake, le récit de L.A. Noire est structuré par fragments. S’ils ne sont pas nommés épisodes, le principe est pourtant exactement le même. Chaque enquête de Cole Phelps commence de la même manière : un titre s’affiche sur fond noir puis nous assistons à la scène de meurtre sans découvrir l’assassin. Ce n’est qu’après cette mise en place que nous pouvons prendre les commandes pour chercher des indices et mener des interrogatoires. Cette structure, c’est celle que l’on retrouve dans nombre de séries policières comme Les Experts ou Bones. Le jeu se nourrit de nos habitudes de sériephile pour construire sa mise en scène.

A la manière des épisodes d’une série policière, chaque enquête est un fragment à part, avec un meurtre que l’on doit élucider, une recherche d’indices et des interrogatoires serrés. On retrouve comme dans Alan Wake un découpage par épisode et même par saisons avec différentes brigades que l’on rejoint au fil du jeu. On a ainsi l’impression d’assister à l’évolution d’une série en même temps qu’à l’évolution de son héros.

Les enquêtes du jeu tiennent à la fois de la série bouclée et de la série feuilleton. Les intrigues sont indépendantes les unes des autres, séparés par des ellipses et peuvent être résolues indépendamment du reste. Pourtant, il existe une continuité entre elles qui donne envie d’en savoir plus. De Dr House à The Mentalist c’est aussi de cette manière que fonctionnent de nombreuses séries. On peut regarder l’épisode ou mener l’investigation sans avoir besoin de se replacer dans le contexte, l’aspect feuilleton nous donnera des clés supplémentaires et nous poussera à revenir pour en savoir plus.

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Le gameplay de L.A. Noire est fondé sur des interrogatoires. On laisse de côté l’action pour se recentrer sur les confrontations et sur la psychologie des personnages. Les courses poursuites, les fusillades sont totalement secondaires. L.A. Noire s’inscrit dans l’évolution que les séries policières ont connues depuis les années 90. Les enquêtes que l’on mène sont finalement très proches de ce que l’on peut retrouver dans New York Police Judiciaire et NYPD Blue. Le jeu pourrait d’ailleurs complètement convenir au public de ces séries.

Par son inscription dans une époque et par le charme vintage qui se dégage du titre, L.A. Noire lorgne aussi du côté de Mad Men. L’ambiance du jeu emprunte beaucoup à son modèle d’AMC. Aaron Staton, interprète de Ken Gosgrove dans la série prête d’ailleurs sa voix et son visage au héros du jeu. Et il n’est pas le seul ! Vincent Kartheiser (Pete Campbell), Rich Sommer (Harry Crane) ou Michael Gladis (Paul Kinsey) font également des apparitions dans L.A. Noire. Ce jeu a été fait par des sériephiles. On retrouve même Brian Krause, l’inoubliable interprète de Leo dans Charmed dans le rôle d’un pervers. Magnifique prestation, à voir absolument ! Le jeu regorge de clins d’œil, pour le sériephile c’est un véritable « qui est qui ? » d’acteurs.

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L’hybridation vers un univers global ?

Après les adaptations et les influences, une licence a franchi un nouveau cap ces dernières années en devenant le premier jeu-série parvenant à créer un univers global. Voici venu le temps de parler de The Walking Dead.

La licence Walking Dead est déjà en soi un univers multiplateformes, la série étant elle-même inspirée d’une bande dessinée. Si les deux histoires relatent la lutte pour la survie de Rick Grimes et de son fils, elles poursuivent des chemins différents, offrant deux univers parallèles en assumant des différences et des thématiques propres. Lorsque le développeur Telltale Games annonça travailler sur un jeu vidéo inspiré de cet univers, nous nous attendions à endosser le costume de Rick. Mais qu’aurait apporté une troisième lecture parallèle de cet univers ? Heureusement une bonne surprise nous attendait.

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Le jeu The Walking Dead est à la fois un jeu d’aventure et de survie. Nous incarnons Lee Everett, prisonnier accusé de meurtre qui voit son destin basculer lorsque des zombies assoiffés de cervelle fraiche se mettent à envahir les rues. Lee ne sera pas seul dans sa lutte pour survivre car il rencontre Clémentine, toute jeune enfant livrée à elle-même après le décès de ses parents.

Le jeu s’affranchit du scénario et des personnages de la série pour proposer son cheminement propre. Par ce choix, il apporte sa pierre à l’édifice en venant enrichir l’univers de Walking Dead. En faisant le pari de l’originalité, le jeu vidéo nous offre le récit d’une période jamais relatée dans le show ou dans le comics, les débuts de l’épidémie. Beaucoup de questions restaient sans réponse sur cette période seulement connue par les récits de différents personnages. Avec ce jeu, nous avons l’occasion de découvrir par nous-mêmes comment les premiers survivants ont pu faire face à une menace encore nouvelle, comment la survie a pu s’organiser.

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Ce qui fait tout le sel de la série éponyme c’est à la fois la tension toujours présente et l’intensité des relations entre les survivants. Dans un contexte de fin du monde, les apparences, les faux-semblants n’ont plus cours. Tout le monde se bat pour survivre. Il y a une vraie réflexion sur la morale dans un contexte de crise, et toute adaptation qui passerait à côté de cet aspect tomberait à plat.

Le jeu de Telltale comprend non seulement la problématique si particulière de la série mais en fait le fondement de son gameplay. Le jeu ne cesse de nous mettre à l’épreuve en nous faisant prendre des décisions lourdes de conséquences sur la suite de l’intrigue. Choisira-t-on de faire confiance à quelqu’un ? Doit-on mentir pour se protéger ou être honnête pour renforcer la stabilité du groupe ? Pire, lorsqu’un seul survivant pourra être sauvé, qui choisira-t-on de sacrifier ?

Les choix moraux sont omniprésents dans le jeu tout comme dans la série. C’est la véritable force de cette adaptation, nous nous sentons impliqués dans le destin de Lee et de Clémentine. Nous avons vraiment l’impression d’avoir la vie de cette petite fille entre nos mains. En jouant, on peut mieux comprendre les états émotionnels vécus par Rick Grimes dans la série : se battre à la fois pour soi mais pour ses proches implique d’endosser une responsabilité trop grande pour un seul homme. On est ici loin du fan service. Au-delà de l’enveloppe, ce jeu amène à réfléchir sur le monde de Walking Dead, à s’engager dans des actes et à approfondir l’expérience que l’on pouvait avoir de cet univers.

Par sa distribution même le jeu se rapproche d’une série. Il est conçu par épisodes et par saisons mis à disposition au fur et à mesure. Telltale fait de l’expérience Walking Dead une véritable série interactive prolongeant celle disponible à la télévision.

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Jeux vidéo et séries ont énormément en commun et commencent à s’influencer mutuellement. Les jeux offrent une immersion inégalée qui peut enrichir des univers de séries. A l’heure où nous entendons beaucoup parler de transmedia et de cross media, d’intrigues à suivre sur plusieurs médias et plusieurs plateformes, jeux et séries peuvent dialoguer pour apporter une expérience plus intime, plus sensible des univers qui nous fascinent. Le piège du marketing vide de sens existe toujours mais l’expérience de Walking Dead nous prouve qu’une véritable création porteuse de sens et d’émotions est possible. Lorsque l’on sait que le prochain projet de Telltale Games sera une adaptation de Game of Thrones, on ne peut qu’espérer…

Une réponse à “Etude de cas : jeux vidéo et séries, vers une rencontre transmédia ?

  1. Excellent article qui propose une comparaison que j’avais complètement zappé de l’équation : on est plus habitués à évoquer la convergence entre cinéma et jeu vidéo (au point que c’en est parfois troublant au niveau de la forme) mais dans les pratique et l’expérience du « spectateur/joueur », la comparaison séries/jeux vidéos fait beaucoup plus sens en effet.

    En tout cas merci pour toutes ces références jeux vidéos. Autre technique marketing : tous les fremiums Facebook que les séries exploitent à mort (Game of Thrones notamment). Sinon il existe déjà un jeu vidéo GoT (nase il paraît).

    Autre croisement séries et jeux vidéos qui se fait malgré lui-même en replaçant le spectateur au centre de l’action : la tendance à laisser ce dernier choisir la fin des séries ou des orientations du scénario (on parlait beaucoup de séries/films interactifs à un moment donné mais c’est resté plutôt lettre morte…).

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