Les théories farfelues du vendredi

Attention, potentiels spoilers.
C’est le cœur lourd qu’il faudra dire au revoir à Rust et Marty lundi prochain. Les deux détectives les plus branchés du moment tireront leur révérence dans un épisode qui promet d’être le plus dense et le plus intense de True Detective.
Cette première saison, il faut le dire, a pris son temps ; comme l’avait remarqué Sophie dans son étude du pilote, l’accent était tout autant porté sur l’enquête que sur l’état d’esprit et la vie des personnages principaux. Après quatre épisodes de mise en jambe, et à partir d’un plan-séquence d’ores et déjà qualifié « d’anthologie », le rythme s’est progressivement intensifié, quitte à mettre en danger la santé mentale des spectateurs. Nombreux sont ceux qui, dès le pilote, ont hâtivement brandi les étiquettes et les médailles : « génie », « meilleure série de tous les temps », « ce qu’il y a de mieux à la télévision en 2014″… Et effectivement, sur beaucoup d’aspects, la série est une vraie réussite. Pour preuves, la beauté de la réalisation, le fluide passage d’une décennie à l’autre, l’interprétation magistrale de Woody Harrelson, le mal-aimé, et de l’oscarisé Matthew McConaughey… Mais finalement, ce qui me fascine le plus dans la série se passe en dehors de l’écran. Ou plutôt, ce qui me fascine le plus dans la série se passe dans le cerveau d’une partie de l’audience, avant de retourner à l’écran par le biais des forums et de l’Internet.

true detective

Par exemple, cette création.

Bien entendu, la majorité des séries policières jouent avec les attentes du spectateur. Après tout, elles adoptent presque toujours la structure du whodunnit, et posent donc directement la question : qui est le coupable ? Elles nous baladent ensuite souvent de suspect en interrogatoire, de fausse piste en intuition géniale, avant de délivrer la solution avec force rationalité et preuve médico-légale. True Detective ne faillit pas à la règle, mais va beaucoup plus loin. Le macchabée est étrangement mis en scène, la théorie du complot affleure, il est question d’une secte, de satanisme, d’enfants disparus… Il n’en aura pas fallu plus pour instaurer un climat de doute permanent et pour déchaîner l’esprit malade des fans les plus hardcore.
Je voulais évoquer ici, avant que la saison ne s’achève, les mécanismes utilisés pour rendre des milliers de sériephiles complètement fous, ainsi que quelques-unes des théories les plus fantasques qui seront pour la plupart invalidées dans le huitième épisode. La série ne m’a pas toujours convaincue, surtout dans ses débuts, mais elle a été à la source d’une exceptionnelle ferveur et a déjà imposé une mythologie qui lui est propre. Tout cela en… moins de dix épisodes.

Les raisons de l’obsession

Le fourbe Nic Pizzolatto avait tout prévu. Il ne s’est pas contenté d’un meurtre étrange dans le fin fond de la Louisiane pour attiser la curiosité du public. En truffant la scène de crime de symboles et d’objets cabalistiques, puis en enrobant chaque indice d’une couche de mystère, il savait que chaque image serait décortiquée par la suite et que les indices qu’il allait y disséminer, autant Easter eggs* que red herrings*, ne passeraient pas inaperçus. Le suspect n’a pas un nom et un prénom de Mr Tout-le-monde, c’est le Roi en jaune ; les sculptures en bois qu’il semble semer derrière lui acquièrent une dimension ésotérique, et chaque spectateur tressaille à la vue d’une spirale. Le récit est aussi émaillé de références littéraires. Ce fameux Roi en jaune est issu d’une nouvelle de Robert Chambers, comme expliqué ici, et les différentes allusions à Carcosa renvoient à toute une tradition littéraire fantastique du début du 20è siècle. En plus de faire hyper-ventiler les fans de Lovecraft, cette filiation laisse entendre que la clé du mystère est peut-être dans les œuvres en question, ce qui a poussé les spectateurs motivés à les compulser frénétiquement (la nouvelle est entrée dans les best-sellers Amazon).
Nic Pizzolatto, véritable sadique, a peut-être cherché à créer une telle exaltation, même s’il s’en défend dans une interview du 4 février (attention, ça remue le couteau dans la plaie) :

La série n’essaie pas d’être plus maline que vous. Et vraiment, si vous faites attention… Si quelqu’un regarde le premier épisode et écoute vraiment, on y trouve 85% de l’histoire des six premiers épisodes.

Il s’amuse de l’ampleur du phénomène, essaie apparemment de réduire les attentes d’un public à la limite de la psychose. Mais en même temps, dire que le spectateur peut tout comprendre dès le premier épisode, alors que ce n’est manifestement pas le cas, c’est l’inviter à voir et revoir chaque séquence, à être toujours plus attentif, à faire des captures d’écran, à se mordre le doigts quand il découvre que Hart, ça veut dire cerf en allemand, et donc peut-être ça veut dire que Martin Hart est coupable, ou alors une future victime, ou alors ça n’a rien à voir… Et donc à former des théories. Même Patton Oswalt, acteur notamment vu dans United States of Tara, s’y est mis.

true detective2

Quelques théories

  • Rust est coupable. Partant du principe que nos deux détectives sont deux unreliable narrators, c’est-à-dire deux narrateurs peu fiables, certains s’attendent à un retournement de situation absolu dans le dernier épisode, avec la découverte de la culpabilité du personnage principal. Celui-ci est en effet un peu louche, surtout version 2012, et ses monologues dépressifs laissent entrevoir une très sombre part de sa personnalité… Après tout, les spectateurs ne sont pas les seuls à le soupçonner. La théorie reste populaire bien que l’épisode 5 nous ait prouvé que, si les personnages mentaient, les images, elles, continuaient de montrer la « vérité ».
  • Marty est coupable. Si ce n’est pas l’un, peut-être est-ce l’autre ? Le fait qu’il soit peut-être arrivé des bricoles à sa fille et son manque de zèle dans l’enquête semblent le désigner comme suspect. Mais n’est-il pas un peu trop crétin pour être un génie du crime ? (Je le dis avec beaucoup d’affection).
  • Le beau-père de Marty est coupable. On l’entrevoit à peine, et son apparition ne pourrait être justifiée que pour nous donner un aperçu du véritable coupable, n’est-ce pas ?
  • Maggie est coupable. Dans la famille Hart, je demande la maman. Et après tout, pourquoi pas une femme ?
  • Une confrérie de jardiniers est coupable. Apparemment, tondre son gazon, c’est serious business dans ce coin de la Louisiane. Après le septième épisode, cette théorie ne semble finalement pas si farfelue…
  • Un rescapé de la guerre du Vietnam est coupable. Là, par contre… Parce que les deux détectives mangent un jour dans un restaurant vietnamien, et parce que le Roi est « en jaune » selon ses disciples racistes, ce fan est convaincu que c’est un réfugié du Vietnam qui se venge. Ok.

Et si c’était tout simplement la secte sataniste évoquée dès le premier épisode qui avait fait le coup ? Serons-nous tous terriblement déçus ? Ou alors c’est Cthulhu ? Qu’importe le dénouement, la série nous manquera, et le temps d’attente jusqu’à la deuxième saison risque d’être sherlockesque, compte tenu des conditions de production (un seul scénariste, un seul réalisateur). En attendant, on peut toujours montrer son amour pour cette excellente surprise de 2014 ; avec quelques câlins, peut-être que Rust arrêtera de penser à Nietzsche et au suicide.

blingee

La série manque un peu de chaton, non ?

2 réponses à “Les théories farfelues du vendredi

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s