Coup de projo : Roots, les racines de la culture afro-américaine

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Kunta Kinté, un héros au parcours semé d’embûches (LeVar Burton)

Le triomphe de 12 Years A Slave aux Oscars nous rappelle une fois encore combien une oeuvre de fiction peut s’imposer en très peu de temps comme une référence dans la mémoire collective. Au-delà des débats idéologiques sur le rôle des uns et des autres dans le commerce des esclaves, l’esclavage tel qu’il fut institué aux États-Unis est aux fondements de la nation américaine mais aussi d’une culture bien spécifique : la culture « afro-américaine ». Si les films traitant de l’esclavage aux États-Unis ne se comptent pas non plus sur les doigts de la main, il faut pourtant bien chercher pour trouver une oeuvre de fiction prenant le point de vue des esclaves. 12 Years As a Slave m’a donc tout de suite fait penser à Roots, une mini-série devenue, dès sa diffusion sur ABC, essentielle pour la connaissance et l’image que l’on a du système esclavagiste américain.

Roots, c’est une minisérie en 8 épisodes produite et diffusée sur ABC entre le 23 et le 30 janvier 1977. Elle raconte le parcours de Kunta Kinté, un esclave, né libre en Afrique, et celui de ses descendants qui vécurent l’abolition de l’esclavage en 1865 aux Etats-Unis. Adaptation du roman homonyme d’Alex Haley qui retrace l’histoire de ses ancêtres jusqu’à Kunta Kinté, la minisérie fut un succès télévisuel sans commune mesure : record d’audience à sa première diffusion, elle reste aujourd’hui encore à la 3e place des séries les plus regardées de tous les temps (oui, ne soyons pas avares de superlatifs). Retour sur cette saga dont ABC prévoyait l’échec cinglant en raison d’un casting presque exclusivement noir (et quelques blancs en rôles secondaires, faut pas pousser).

Un feuilleton fleuve, une histoire pour rassembler

Roots rassemble tous les ingrédients d’une bonne histoire : tragédie, amour, violence et amitié, tout y est, ainsi qu’un cadre historique et géographique varié. La série s’ouvre de manière saisissante sur une scène quelque peu surréaliste au coeur de la Gambie en 1750 dans un village de fermiers. On y assiste à la naissance presque prophétique de Kunta Kinté, le protagoniste principal dont le destin est de devenir comme son père, un guerrier. Le premier épisode montre donc la vie paisible de Kunta Kinté au sein de son village jusqu’à son initiation à l’âge d’homme et sa rencontre fatale avec l’Homme Blanc. Capturé par un marchand d’esclaves avec son amie, Fanta, il est entassé avec 170 personnes dans le fond d’une cale inhumaine qui le mène en Amérique. Même si Roots reste de manière générale très sobre en matière d’exposition frontale de la violence, ces images d’horreur d’êtres humains entassés des jours et des jours dans des cales, enchaînés sans la possibilité de bouger, remplaceront à jamais celles de mes croquis de manuels d’histoire si dépourvus d’humanité.

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Le début du calvaire pour Kunta, fier guerrier au seuil de l’âge d’homme

C’est ainsi que Kunta Kinté débarque en Amérique, il est vendu sur une plantation de tabac, tandis que Fanta, la jeune fille qui l’accompagnait est séparée de lui. Nous assistons donc au choc de l’adolescent arrivé dans un univers qu’il ne comprend pas et forcé de s’adapter sans concession : lui, si fier d’être un guerrier, obligé de se soumettre à un toubab (blanc, babtou quoi). Le choc est rude également lors de la rencontre entre l’Africain et les noirs américains de la plantation qui rejettent en bloc tout lien avec l’Afrique. On lui assénera d’ailleurs sans ambages : « Les choses vont s’arranger quand tu commenceras à te comporter comme un vrai noir et pas comme un Africain ». Kunta Kinté fera tout de même la rencontre de Fiddler, le contremaître noir qui deviendra son plus fidèle allié et la figure du père désormais absent.

Le premier épisode de Roots se concentre donc sur la résistance physique et psychologique vouée à l’échec de Kunta Kinté à qui l’on enlève toute dignité. Lui qui a déjà provoqué une émeute sur le bateau l’amenant en Virginie, ne cesse de caresser le rêve de s’enfuir. Plusieurs fois il sera retrouvé et puni violemment… Las après des années de lutte, il finit par se soumettre en apparence et à accepter sa vie sur la plantation. Mais je m’arrête ici pour l’histoire et vous invite à découvrir les autres générations de Kinté : Kizzy, la fille unique de Kunta et son fils métis, Chicken George ainsi que Tom Harvey, petit-fils de Kizzy qui, lui, verra la liberté en 1865 avec l’abolition de l’esclavage.

Une affaire de générations

Roots, une affaire de générations et de transmission de la mémoire.

Roots sait romancer une histoire pensée pour édifier les esprits : sexe et violence exagérés ont pu lui être reprochés à l’époque mais cela ne choquera certainement pas un public contemporain habitué à des scènes bien plus explicites. La série Roots ne dilue pas pour autant son propos dans le pur divertissement, et sa force réside autant dans ses personnages forts et variés que dans la richesse des dialogues. La confrontation permanente des points de vue qui opère à chaque épisode entre les esclaves est passionnante : Kunta Kinté, dès le début, est marqué comme rebelle. Il s’oppose à Fanta, son amie d’Afrique qui a rendu les armes et accepte sa nouvelle identité d’esclave noire, jusqu’à en oublier son prénom. Il s’oppose à Fiddler, le contremaître, emblème de cette première génération d’hommes noirs américains, fier de sa position dans la plantation et d’être le favori du “Massa”, le maître. Kizzy, la fille de Kunta et qui porte en elle la soif de liberté de son père, s’opposera également aux autres esclaves, et ainsi de suite. La dynastie des Kinté ne cessera de remettre en question le sort des esclaves au sein même de la communauté noire américaine.

La parole aux noirs américains pour raconter l’histoire des Etats-Unis

Chaque épisode de Roots se laisse regarder sans effort même si la série a vieilli esthétiquement. Roots est aujourd’hui encore une oeuvre fascinante car elle allie de manière parfaitement équilibrée histoire romancée et faits réels, émotion et factuel. L’auteur du livre, Alex Haley, fut en effet très tôt impliqué dans l’écriture de la mini-série avec l’équipe d’ABC. C’est ainsi qu’il apparaît à la toute fin de Roots en guise de conclusion, en tant que narrateur, et dans l’épisode spécial The Gift. L’approche semi-documentaire qui en résulte est essentielle pour rendre crédible et imprimer dans les mémoires les multiples problématiques évoquées dans la série au travers de ces 4 générations d’esclaves.

Alex Haley

Alex Haley

Cette approche didactique qui a très certainement contribué à toucher un public encore plus large et à imposer Roots comme référence culturelle dominante ne doit pas faire oublier les déboires de l’écrivain Alex Haley avec la justice concernant la véracité historique de ses écrits. C’est en 1976 qu’il publie Roots, présenté comme le fruit de 10 ans de recherches généalogiques qui lui ont permis de retrouver les traces de Kunta, guerrier musulman de la tribu Madinka en Gambie. Mais certains universitaires -nous sommes en plein boom du courant des Black Studies- remarquent rapidement que des passages entiers de son livre auraient plagié un roman antérieur, The African, écrit par Harold Courlander. L’histoire se règle par la reconnaissance de plagiat par Haley et un petit chèque. La carrière télévisuelle de ses ancêtres ne sera pourtant pas étouffée puisque que Roots est suivie d’un spin-off, Roots : Next Generation (1979), d’un téléfilm, The Gift (1988) et d’une réédition DVD en 2001.

Si Roots a si bien marché, c’est aussi peut-être grâce au pari d’ABC de tenter ce que personne n’aurait fait à l’époque : un casting principal complètement noir américain et des rôles secondaires pour les blancs. Il a fallu s’accommoder de quelques changements avec le livre pour provoquer l’empathie, notamment l’apparition d’un capitaine de navire esclavagiste dont la conscience est torturée par les affres et l’horreur de l’esclavage. Les anachronismes présents ne sont pas très dérangeants, car c’est bien le calvaire émotionnel de générations d’esclaves qui nous importe plus que le réalisme pur et dur qui serait impossible dans une fiction. On se souviendra avec un sourire de l’apparition improbable d’O.J. Simpson torse nu dans la forêt gambienne dans le premier épisode.

O.J. Simpson gives some advice

O.J. Simpson donne des conseils mais surtout nous montre de beaux pectoraux

Pour moi, Roots n’est pas tellement une série sur les conditions de l’esclavage des noirs aux États-Unis -on n’aborde que très peu les questions socio-économiques ou politiques- mais la lutte pour la dignité et la liberté transmise par l’exemple de Kunta Kinté, ce dernier étant élevé au rang de légende, voire mythe créateur pour les descendants contemporains de ses esclaves africains. C’est une série sur le souvenir et la transmission du savoir entre générations, et finalement sur la construction d’une identité bien à part des noirs américains. Une culture qui aura mis du temps avant d’émerger en tant que culture se revendiquant comme africaine (et qui est remise en question aujourd’hui même). C’est la construction de l’africanité d’un groupe de gens institutionnellement acculturés, privés d’instruction, coupés de leurs repères et violemment arrachés les uns des autres au sein d’une même famille. La reconnaissance de cette identité africaine, qu’elle soit réelle ou plus revendicatrice, est rendue avec une grande émotion dans Roots. Et ça, c’est beau.

Bilan

Roots est une mini série engagée, qui délivre un message humaniste en même temps qu’elle participe à l’affirmation d’une identité et des origines africaines de tout un pan de la population américaine. Le contexte de sa diffusion est un exemple du genre : ABC sent bien qu’avec le roman d’Alex Haley elle tient un matériau de choix pour une histoire épique. Pourtant ses producteurs redoutent l’échec : une histoire d’esclaves où les premiers rôles sont tous noirs et où les blancs seraient confrontés à la responsabilité de leurs ancêtres dans le commerce d’humains ? Aujourd’hui encore, les techniques marketing dominantes (en Amérique particulièrement) visent à cibler des publics ethniques différents : des films au casting noir américain pour la communauté noire américaine, latino pour les latinos etc. Roots nous prouve comme peu d’œuvres qu’on n’a pas forcément besoin de circuits alternatifs de diffusion pour l’expression de cultures perçues comme minoritaires. Et aussi qu’à bien des égards, la télévision, loin d’être l’opium du peuple, est un média précurseur sur des thèmes sociaux d’envergure comme l’esclavage et le racisme.

A ne pas manquer

On sait depuis peu que la chaîne History envisage un remake de Roots, ce qui n’est pas sans faire soulever quelques sourcils (notamment les acteurs de la série) mais qui permettra sans doute de faire connaître Roots à des générations nouvelles à travers le monde.

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