Semaine d’un sériephile (31) : en mode gros durs

Attention débarquement imminent ! Au Nord, on retrouve Ragnar Lothbrok et au Sud, la bande disparate de Captain Flint. Vous l’aurez bien compris cette semaine, on se colle aux bottes des Vikings et de nos amis les pirates de Black Sails. Les deux séries explosent à elles seules les compteurs de testostérone du petit écran 2014. Mais sous couvert d’invasions, de ribaudes et de larcins, il se pourrait bien que Vikings et Black Sails retiennent l’attention des amateurs de séries posées et intellos. Pour finir, on évoquera The Smoke et The Red Road parce que du muscle, il y en a également dans ces deux séries dont la saison 1 vient de s’achever respectivement sur Sky 1 et Sundance TV.

Vikings saison 2, la poétique du guerrier
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Le sang, cure de jouvence de Ragnar, parce qu’il le vaut bien

En 2013, la chaîne américaine History nous faisait découvrir l’univers Viking à travers 9 épisodes passionnants. Plus touchante qu’un docu-fiction d’Arte, moins traître à l’histoire que les Vikings de Richard Fleischer, cette saison 1 avait apporté quelque chose de précieux à la série historique : un peu de poésie. Que ce soit parce que c’est la chaîne History qui diffuse les aventures de Ragnar Lothbrok, ce guerrier semi-légendaire de la littérature scandinave, y joue certainement beaucoup. Et de la contrainte de ne pas montrer autant de violence et de nu que Game of Thrones (rassurez-vous on en voit quand même assez), est née une série souvent contemplative, très stylisée et jouant avec les symboles. Non pas que l’action manque, mais ne cherchez pas de monumentales batailles dans Vikings. Cherchez plutôt l’action dans les passionnantes interactions entre ses personnages, dans la sphère familiale, mais aussi dans la sphère publique. La société Viking traitée de barbare, vue comme instable et violente, est en fait régie par de nombreux codes, fragiles certes, mais aussi subtils. A l’issue de ces deux saisons, on nous a montré des sociétés chrétiennes en proie au chaos et parfois plus perverses que celles des Vikings. Prendre le prisme de l’ennemi, de l’étranger, moi ça me plaît.

Dans la saison 1, nous avions laissé Ragnar dans l’embarras. Parti raider ce qui deviendra l’Angleterre, puis régler une discorde entre le Roi Horik et Earl Jarl Borg, il rencontre une princesse qu’il engrosse puis se fait trahir par son frère. Pire, au village ça ne va pas mieux, la peste s’abat sur ses habitants et sa fille meurt tandis que Lagertha, sa femme, fait une fausse couche. On imaginait le retour à la maison pas bien glorieux. Et le teaser cauchemardesque de la saison 2 m’avait persuadée que non, Rollo ne donne pas un coup fatal à Floki, le bâtisseur de bateaux. Non, tout cela était un rêve. Que nenni.

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Jarl Borg nous les brise sévère aussi dans la saison 2

La saison 2, de manière pragmatique, reprend là où nous avions laissé tout ce petit monde (spoiler: Floki n’est pas mort). Princesse Aslaug, forte de son gros ventre, ramène sa cour à Kattegat, Lagertha part au loin se marier avec un Earl quelque peu abusif, tandis que Rollo se rend à son frère, terrassé de honte par sa trahison. Si l’action guerrière suit son cours logique, la donne des relations entre les protagonistes principaux change énormément, et l’on retrouve nos héros blonds après une ellipse de quelques années. Néanmoins, il y a continuité dans le style. L’approche prophétique et factuelle du destin de Ragnar se poursuit et je suis plutôt fan de cette réflexion sur le destin de l’homme de pouvoir derrière le mythe. Les images sont toujours aussi belles : couleurs désaturées et tons gris/verts, gros plans répétés sur les personnages dont on nous permet de contempler le quotidien banal et silencieux. Les décors sont sobres mais l’on y perçoit un sens accru du détail. Chaque scène est toujours remplie de symboles, peuplée de crânes, d’animaux, de rêves et de prophéties. C’est rare dans une série historique que l’on retrouve autant d’idées et de métaphores visibles dans la réalisation.

Puisque Rollo n’est plus une menace, il faut trouver un nouvel antagoniste. Le glissement se fait grâce à la capture d’Athelstan, notre moine converti sincèrement au mode de vie Viking. On se doute que son tiraillement entre deux civilisations jouera un rôle clé dans la conquête de l’Angleterre et que l’intrigue demeure suspendue au chemin qu’il choisira quand il croisera de nouveau Ragnar. Le reste des interactions est toujours si fort et moderne pour moi : même si l’on peut à juste titre trouver Ragnar agaçant – personnellement je le trouve plus crédible qu’en saison 1-, les moments pris dans les vies de chacun sont troublants de justesse et de beauté, les relations de couple notamment. Les femmes sont encore plus présentes et chacune fait preuve d’une force différente. Là encore Vikings opère une vraie rupture avec de nombreuses séries historiques en mettant en scène un large éventail de caractères féminins : des femmes fortes mais pas que. La compagne de Floki par exemple, n’a absolument pas besoin de prouver une quelconque puissance ou de s’ériger comme modèle (mère ou guerrière) pour exister dans cette série, et c’est là que réside le réel progrès. Je suis bien contente qu’on n’oublie pas Lagertha qui elle pour le coup, est l’archétype de la guerrière, mais Dieux que c’est bon.

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Lagertha, la femme omnipotente : mère, guerrière, amante et amie fidèle

Bien sûr, tous les acteurs sont beaux mais ce sont surtout des “gueules” et ils incarnent un casting très solide. Les costumes sont certainement idéalisés (notamment les coiffures et l’excès de khôl), et parfois on a l’impression d’assister à une fête hipster plutôt qu’à une cérémonie viking. Mais je pense que, encore plus qu’une série comme Peaky Blinders, Vikings a su trouver le ton juste entre cette esthétique poétique et son propos. Celui-ci, qui s’articule autour du pouvoir, de l’ambition personnelle et de la famille est passionnant car Michael Hirst a su prendre le temps de toute lier et d’écrire ses personnages jusqu’au bout.

Black Sails saison 1, le blues du pirate des Caraïbes
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Mes prochaines vacances

Je vous en avais déjà parlé, 2014 devait être l’année des pirates à la télévision. On attends toujours Crossbones avec une date (enfin !) : le 31 mai. En attendant, il y avait Black Sails, la série Starz dont la première saison vient de s’achever sur 8 épisodes aux couleurs azur. Ce préquel de l’Île au Trésor contient autant de qualités que de défauts. Alors penchons-nous un peu sur ce qui fait le sel de Black Sails.

20 ans avant les événements du roman de Stevenson, le capitaine Flint tente tant bien que mal de conserver sa domination sur son équipage. On découvre rapidement qu’il ne suffit pas de vouloir brûler tout ce qui bouge et se remplir les poches d’écus pour être pirate. Et c’est là que réside l’intérêt majeur de Black Sails : observer le délicat rouage qui permet à tout ce petit monde interdépendant de survivre alors que les rapports de force se renversent du tout au tout au moindre événement, l’ensemble étant très cohérent avec le contexte historique de l’époque. Car cette communauté de pirates est loin de passer sa vie sur les mers. Un port d’attache les réunit tous : l’Île de Providence qui échappe encore à l’administration britannique honnie. Là-bas aussi, on joute avec les armes, mais beaucoup avec les mots, et avec force négociations et de formidables coups de bluff. On y fait la connaissance d’Eleanor Guthrie qui tient le commerce et les échanges monétaires de l’Île avec toute la rage de sa jeunesse et de sa position de femme. Elle apparaît bien vite comme le pendant terrestre de Flint tant son pouvoir semble vaciller à chaque instant malgré une capacité à raisonner et mener des hommes bien supérieure à la moyenne.

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Toby Stephens, fils de Dame Maggie Smith, what else

Malgré cette description intelligente qui rend un peu plus justice au monde des pirates et nous les ferait presque passer pour des philosophes et des Machiavel, l’équilibre reste précaire entre dialogues et scènes d’action. Les premiers prennent souvent le pas sur les secondes, au risque d’alourdir considérablement le scénario et de perdre le public cible (les amateurs déçus de Spartacus, on sait que vous êtes là). Les scènes d’action, quand elles sont présentes, sont toutefois impressionnantes et captivantes. Alors qu’est-ce qui cloche ? Pour moi, c’est avant tout ce casting MTV qui reste incroyablement improbable (excepté la présence de Toby Stephens). Preuve en est, on rencontre nombre de personnages mythiques dans le panthéon pirate : Rackham le Rouge, Long John Silver, Anne Bonny. Dans Black Sails, ils apparaissent tous insignifiants ou complètement anachroniques. La faute ne revient pas seulement aux acteurs, mais aussi à des personnages selon moi, pas assez écrits et à une action quelque peu éclatée. Black Sails me passionne parfois mais m’ennuie souvent. Heureusement, ce bleu lagon surréaliste me retient, tel une lampe à UV en plein hiver suédois.

Au final, Black Sails c’est un peu la psychothérapie du pirate. Ils en ont lourd sur la conscience, tous, on en verserait une petite larmichette pour chacun des personnages… Et ça bavasse ! Mais j’adore entendre les confessions d’un pirate, surtout sous les traits du fils de Maggie Smith, et si certaines scènes de dialogue inutilement compliquées sont parfois sources de retour en arrière rapides sur mon ordinateur, je suis agréablement surprise par cette approche. Non, les pirates ne sont pas qu’une bande de dégénérés désinhibés qui brûlent, violent et tuent tout ce qu’ils trouvent. Il se pourrait même que certains êtres voguant sous le drapeau noir soient doués d’une trop grande sensibilité pour leur profession (beaucoup de bromances dans Black Sails). Ah oui j’oubliais, il y a du sexe, des prostituées, des lesbiennes, du viol, toussa. L’honneur de Starz est sauf.

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Bonus gratuit : de la prostituée lesbienne

The Smoke, le héros transfiguré

Allons chercher l’Homme dans une contrée beaucoup moins exotique et dans une série bien moins médiatisée : en Angleterre avec The Smoke. Kev Allison, pompier aguerri, réchappe de peu d’un incendie criminel. Sévèrement blessé, il passe une année entière chez lui à guérir de ses brûlures qui ont marqué son corps de manière irréparable. Nous entrons réellement dans sa vie alors qu’il reprend le travail à la caserne sous les yeux de ses collègues qui ne se doutent pas à quel point son corps est mutilé…

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L’unité de pompiers White Watch

De prime abord, une caserne de pompiers n’est pas un univers qui m’attire, c’est d’ailleurs ma première incursion sériephile dans ce monde, et je ne suis pas sûre de retenter l’expérience. Si The Smoke a attiré mon attention, c’est avant tout à cause de Jamie Bamber. Tout fan de Battlestar Balactica se souviendra évidemment de sa prestation légendaire dans le rôle de Lee Adama. Jamie Bamber que l’on voit bien trop peu sur les écrans se glisse une fois encore dans le costume du héros martyr, c’est le destin, que voulez-vous.

The Smoke, sans grande originalité, se concentre sur le quotidien d’une unité de pompiers de Londres à travers les yeux de son nouveau héros rescapé des flammes, Kev. L’équilibre est plutôt bien conservé avec les histoires croisées des autres personnages même si la primeur est donné à Kev et sa relation avec Trish, voire au triangle qu’ils forment avec Mal. Kev en effet a perdu la capacité d’honorer Madame qui du coup est un peu tendue. C’est Jodie Whittaker qui joue Trish, la femme de Kev, que l’on a déjà vue dans Broadchurch mais également Black Mirror. Ces acteurs anglais sont formidables, je vous le dis.

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Les beaux yeux de Jamie Bamber alias Kev Allison

Si The Smoke se laisse agréablement regarder, elle me laisse globalement assez insensible. La réflexion sur l’envers du décor de nos héros modernes est plutôt bien écrite même si elle n’apporte rien de révolutionnaire. Ce sont des hommes, après tout, qui vivent sous un stress énorme. Difficultés de couple, solidarité entre camarades qui vire souvent à la coucherie tant la promiscuité est grande, rivalités et danger constant : The Smoke embrasse toutes ces problématiques mais tire beaucoup trop sur la corde du mélo et me rebute un peu pour cette raison.

La tentative de croiser la crise existentielle d’un héros brisé, Kev, et le drame d’un jeune de banlieue, Dennis, la dernière recrue de l’unité de pompiers, est intéressante mais pas complètement réussie. Je trouve que les séries anglaises sont souvent cruelles avec leurs jeunes. Diffuser des programmes à vocation “sociale” n’engage pas forcément à décrire des adolescents et des jeunes adultes de banlieue qui ont toutes les tares imaginables. Le trait est souvent trop forcé à mon goût et l’on flirte avec le misérabilisme. Au-delà de cette petite déception, une grande émotion se dégage de The Smoke et cette série constitue un solide divertissement mêlant action et histoire personnelles de manière équilibrée.

Une déception pour The Red Road
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Le Khal toujours inquiétant sous les traits de Philippe Kopus

On ne peut se quitter sans quelques mots pour notre Khal reconverti en escroc. Et si je ne vous parle que très brièvement de la série The Red Road c’est bien parce que Sophie l’a admirablement fait dans son étude de pilote ! Peu de mots donc car malgré tous les atouts que The Red Road peut présenter, elle ne provoque pas la moindre adhésion chez moi. On est pourtant face à une série Sundance : de grands espaces et des affaires criminelles sur fond de drames familiaux. Le choix de s’immerger dans la communauté amérindienne et de nous servir de très bons acteurs aurait pu suffire à mon bonheur, me croyant dans un bouquin de Jim Harrison. Hélas rien n’y fait, aucune curiosité ni d’empathie pour ces personnages qui s’embourbent dans des crimes qui ne m’intéressent pas plus. Ce n’est pas mauvais, c’est juste inintéressant…

Bilan

Si l’on ajoute True Detective et Justified au tableau, on peut dire que la série ultra masculine, ce n’est pas ce qui manque sur les ondes. Ces hommes sont forts, ces hommes froncent les sourcils, et jouent les gros durs, et ils s’affrontent, mais finalement on parle beaucoup dans ces séries. L’âge d’or de la psychanalyse du “mec” ? Antihéros ou héros, nous avons dépassé cette opposition simple, ce sont juste des mecs avec leurs problèmes. Merci les Sopranos, Breaking Bad et consorts. Mais vous me manquez quand même.

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