A la loupe : Urgences 4.01 « Direct aux Urgences »

Pour vous, lecteurs, je me suis replongé dans les premières saisons d’une série monument qui transformait les dimanches soirs de mon adolescence -pire moment de la semaine- en perspective réjouissante avant la reprise des cours le lundi matin. J’ai retrouvé le Cook County, hôpital de Chicago, univers familier et presque chaleureux de cette série profondément émouvante, ainsi que ses médecins, infirmières, chirurgiens, le sage Mark Greene, l’attachant John Carter, le beau George Clooney, la future Good Wife Carol Hathaway, la terrible et touchante Kerry Weaver…
Je me propose d’éclairer les spécificités de la réalisation d’Urgences, ce qui la distingue, son apport dans l’univers télévisuel à l’aide du cas particulier du premier épisode de la saison 4, intitulé « Direct aux Urgences » (« Ambush » en VO).

Cet épisode un peu particulier montre le quotidien de l’équipe médicale à travers la caméra de deux reporters de PBS. Preuve de la capacité de la série à innover et à surprendre ses fidèles : l’épisode a été tourné et diffusé en direct, une fois pour la Côte Est, une fois pour la Côte Ouest. A l’époque, France 2 l’avait diffusé à 4h du matin en VO non sous-titrée. Un exploit pour la série et pour ses acteurs, qui valut à Urgences un Emmy Award en 1998 (Meilleure direction technique). En quoi cet épisode concept est-il symptomatique de l’ensemble de la série, sorte d’auto-clin d’œil adressé aux téléspectateurs, entre réalisme quasi documentaire et fiction ?

1. Un épisode en surtension

Urgences est réputée pour son réalisme exacerbé, salué par la profession médicale (son créateur Michael Crichton est passé par l’école de médecine de Harvard) : usage d’une profusion de termes techniques qui rend les dialogues assez hermétiques, reconstitution d’un quotidien où les mêmes gestes rituels se répètent à l’infini, entre accueil des blessés amenés par ambulance, ouverture fracassante des portes et course de brancards vers les salles de trauma, triage de patients qui n’ont (a priori) pas grand chose et qui se plaignent qu’on les oublie, tableau très compliqué qui détermine qui s’occupe de quoi à côté du standard, ascenseur qui monte en chirurgie, salle de repos où on boit du café (Nespresso© ?), où on travaille tard, et où l’on accroche son nom sur un casier pour signifier qu’on intègre le casting, métro aérien que l’on prend le soir pour rentrer chez soi, quand on n’enchaîne pas les gardes au service des urgences, etc. Mis à part quelques épisodes, la série est globalement sous perfusion d’adrénaline car, malgré leurs velléités de réalisme, les scénaristes ont usé d’une surenchère de cas dramatiques un brin disproportionnés. Même pour une ville comme Chicago, qui semble dès lors aussi accueillante que le Mordor.

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Ainsi, les héros sont en permanence sur le qui-vive et la tension dramatique est exacerbée : les patients arrivent souvent entre la vie et la mort, les proches attendent qu’on les rassure (quand ils ne pètent pas tout simplement les plombs), l’hémoglobine coule à flots et les médecins doivent alors faire face au plus vite et laisser de côté leurs problèmes personnels. La musique vient accompagner ces moments de dynamisme intense, les mouvements de caméra rapides qui suivent les brancards ou qui tournoient autour des opérations, les répliques très techniques qui s’enchaînent, le bruit des machines médicales… Ici, à la tension habituelle de la série s’ajoute la tension du direct. Effet sensationnel garanti, car on sait que les comédiens jouent la scène au moment même où on les regarde et qu’ils n’ont pas le droit à l’erreur, tout comme les médecins qu’ils incarnent n’ont pas le droit à l’erreur en terme de diagnostic. Ce parti pris démultiplie les émotions, jugées dès lors plus authentiques et plus poignantes. On se retrouve dans un rapport aux acteurs proche de celui qui s’instaure au théâtre entre le public et les comédiens.

2. Les médecins au travail, les médecins en coulisse

Mais alors, si l’épisode entier est filmé du point de vue des reporters, comment s’immiscer dans les déboires personnels des personnages ? A priori, il y a peu de chance pour qu’ils s’épanchent devant ces journalistes ouvertement en quête de sujets chauds, et certains, comme le docteur Del Amico, le font savoir avec virulence. Mark Greene, dans un premier temps, refusera catégoriquement de parler de l’agression qu’il a subie à la fin de la saison précédente, ou que les reporters exploitent dans leur montage final une scène où on le voit passer un savon au jeune Carter. Là encore, le concept particulier de cet épisode est révélateur de la série dans son ensemble, par sa faculté à montrer, en filigrane, les atermoiements de ses protagonistes, trop occupés la plupart du temps à clamper, intuber, découper et recoudre des gens pour avoir une vie personnelle. Dans cet épisode, la réalisation a par ailleurs eu recours à quelques petits trucs pour nous montrer la vie des médecins en coulisse : une caméra cachée dans la salle de repos, les micros portatifs que l’on oublie et qui enregistrent les discussions même quand on s’éloigne de la caméra…

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En général, environ 80% des séquences d’un épisode d’Urgences sont consacrées aux relations entre patients et médecins, et 20% seulement à la vie privée des personnages principaux. La série est par ailleurs submergée par un flot continu de patients, qui n’apparaîtront pour la plupart que le temps d’un épisode, voire d’une scène, reléguant les histoires sentimentales, familiales et relationnelles à la périphérie du temps de travail (c’est ce qui contribue à l’identification très forte des spectateurs qui peuvent se reconnaître dans ces médecins sans avoir jamais porté de blouse ni de stéthoscope). Dès lors, et c’est là tout le sel de la série, l’intime affleure dans des regards jetés au-dessus de la table d’opération, dans des intonations lorsqu’un ordre est donné, dans une hésitation, un irritabilité…

3. Les artifices (discrets) de la fiction

Evidemment, l’épisode s’autorise quelques écarts avec son propre concept. On notera par exemple l’intervention (dont on aurait pu exceptionnellement se passer pour coller davantage au réel) de la musique habituelle, extra-diégétique, lors des opérations, ainsi que quelques répliques téléphonées (notamment Carter qui apprend en direct qu’il doit reprendre à zéro son internat après être passé de la chirurgie à la médecine d’urgences), ou des mouvements de caméra qui, s’ils imitent au départ ceux d’une caméra de reporter, reproduisent bien vite les travellings typiques de la série le long des couloirs de l’hôpital, ou bien s’attardent sur des blessures sanglantes, comme si le voyeurisme du reporter faisait écho au voyeurisme des spectateurs et de la série elle-même. Avouons-le, on a tous regardé la série avec un drap devant les yeux, en jouant à le baisser et le relever à chaque apparition d’une cage thoracique grande ouverte ou d’une brûlure au dixième degré franchement dégueulasse. Urgences se complaît souvent à exciter notre curiosité morbide.

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Si elle se distingue par sa propension au réalisme, la série utilise malgré tout les codes de la fiction et du drama, flirtant parfois avec le soap et procédant à un remarquable mélange des genres. On l’a vu plus haut, le grand nombre de cas dramatiques qui s’enchaînent d’épisodes en épisodes laisse croire que Chicago est une ville sans foi ni loi où règnent les gangs et la terreur, où les blessés par balle sont légion et où l’on a de grands risques de mourir écrasé par un hélicoptère. En réalité, la vie des urgentistes est probablement bien moins trépidante, or on ne s’ennuie jamais une seconde devant Urgences : les personnages sont toujours confrontés à des tourments personnels forts, qu’ils étouffent sur leur lieu de travail, mais qui finissent forcément par se dénouer. Le patient qui s’est interposé dans un combat de rue pour protéger un jeune inconnu finira paralysé à vie, tandis que la jeune victime sortira du coma in extremis à la fin de l’épisode : le sort des « bons » et des « méchants », complètement aléatoire pour toujours surprendre le spectateur, éprouver ses nerfs et faire monter ses larmes, peut ressembler en quelque sorte à la façon dont le scénario de Game of Thrones traite aujourd’hui ses personnages (coucou Ned Stark). La confession de Mark Greene face caméra, à la fin de l’épisode en direct, au sujet de l’agression dont il a été victime quelques épisodes plus tôt, permet de conclure un arc narratif propre à ce personnage par le biais du témoignage : en évoquant enfin cette agression posément, le personnage parvient à s’en détacher, et à se libérer du traumatisme. La fiction s’est de fait glissée l’air de rien dans un jeu de cache-cache avec la mise en scène du reportage.

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