Etude de pilote : P’tit Quinquin

P’tit Quinquin, c’est la nouvelle série française qui fait événement chez nous. Elle a été suivie par 1,4 million de spectateurs, réalisant 5,9% de part d’audience, un record pour une série sur Arte. Les retours sont très tranchés. On adore et on rit, ou on déteste et on s’insurge. Cette réaction vient très certainement de la dualité à l’oeuvre dans la série. C’est sous cet angle que je vous propose d’aborder le pilote de P’tit Quinquin, par ma propre subjectivité de fille de ch’nord qui fond dès qu’on parle de sa région de cœur, mais qui n’a pas toujours apprécié l’oeuvre de Dumont par le passé.

Quinquin

Enfants vs adultes

P’tit Quinquin c’est l’histoire d’une petite communauté près de Boulogne-sur-mer, confrontée à la découverte d’un meurtre particulièrement sanglant. La série va suivre le point de vue de deux groupes : celui des adultes, représenté par le tandem de flics, et celui des enfants, la bande de Quinquin. C’est d’ailleurs cette sensibilité enfantine qui est mise en avant puisque la série porte le nom du personnage principal, nom qui est lui même une métaphore de l’enfant, puisque Quinquin n’est pas un prénom chti chelou, mais une expression tirée d’une berceuse qui signifie « petit enfant ». C’est donc le monde vu à travers les yeux de gamins qui est proposé. Mais cette vision est toujours en conflit avec celle des deux flics chargés de l’enquête. Les enfants portent la narration, la déambulation dans la communauté, la charge quotidienne du récit, quand les adultes sont là pour dérouler l’enquête. Ces deux groupes vont très souvent se rencontrer et s’opposer dans l’épisode, les flics tentant à chaque fois de faire fuir les mômes qui traînent dans leurs pattes.

Adultesenfants

L’opposition adulte / enfant présente dès le générique.

Cruauté vs bienveillance

Pour autant, la signification de cette opposition n’est pas si manichéenne. On pourrait croire que les enfants sont censés porter le monde de l’enfance, de la naïveté et de l’innocence alors que les flics chargés de l’enquête devraient être les représentants de la violence des hommes. Or, il n’en est rien, et si ces deux facettes existent dans la série, elles se côtoient dans les mêmes personnages. Les flics qui enquêtent sur les crimes et qui sont confrontés à la violence sont la candeur même, alors que l’on peut voir de la cruauté dans les personnages d’enfant qui n’hésitent à faire des blagues douteuses où à proférer quelques remarques racistes, faisant douter de leur pureté angélique. Ce combat entre le bien et le mal dans le monde et dans les hommes correspond à ce qu’a fait Dumont jusqu’à maintenant au cinéma : faire jaillir la beauté de la violence (et inversement), comme s’il souhaitait peindre un paradis originel souillé par le pêché.

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La beauté surgit parfois de la fange.

Etrangeté vs naturalisme

D’autres antagonismes sont à l’oeuvre dans ce premier épisode, notamment dans les registres et les genres de la série. Bruno Dumont ici, comme dans le reste de son oeuvre, fait se côtoyer étrangeté et naturalisme. Naturalisme, par son choix de casting : utiliser des décors et des acteurs non professionnels de l’endroit où il tourne pour tenter d’approcher une certaine vérité. Les plans longs mettent également en avant une volonté de capture de la réalité. Là où dans ses films Dumont tentait de faire surgir une étrangeté souvent proche d’un mysticisme religieux, ici l’étrangeté vient plutôt du registre choisi, à savoir un comique burlesque, décalé, confinant souvent à l’absurde, inspiré par des auteurs venus du Grand Nord (on sent une sensibilité proche de Kaurismäki à certains moments). Ce ton mis en rapport avec des éléments de naturalisme renforce d’autant plus l’impression d’étrangeté de la série.

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Surgissement de l’excentricité sur le bord de mer nordiste.

Amateurisme vs maîtrise

On peut décliner cette opposition étrangeté/naturalisme en amateurisme/maîtrise absolue. En effet, techniquement, même si elle emprunte au vocabulaire naturaliste, la série est impeccable. L’image est magnifique et très travaillée. La caméra fait beaucoup de beaux mouvements et on sent tout au long de ce premier épisode la technicité et le savoir-faire d’un réalisateur aguerri. A l’intérieur de ces plans, les acteurs amateurs s’épanouissent. On sent qu’ils ont beaucoup travaillé leur rôle, que les gestes ne sont pas le fruit du hasard. Mais on sent aussi que certaines séquences sont improvisées. Lors de celles-ci, on ressent avec une grande acuité la différence entre l’amateurisme des comédiens, et la parfaite technique de la série. Et là, il y a deux ressentis possibles, dont la séquence très longue de l’enterrement dans l’église est emblématique. On peut trouver la scène drôle et être admiratif de la fraîcheur des comédiens et de ce que leur improvisation peut apporter, soutenue par l’œil connaisseur du réalisateur. Mais si on ne rit pas, cette longue séquence peut-être particulièrement gênante pour le spectateur qui a alors l’impression que l’improvisation peu cadrée des comédiens, novices dans l’art de la comédie, consiste en un gros n’importe quoi, d’autant plus appuyé par l’œil connaisseur du réalisateur qui ne tente pas de les rattraper par un effet de montage. On peut voir une certaine cruauté dans cet antagonisme entre jeu et technique, qui se soulignent l’un l’autre.

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Les prêtres « babaches », comme on dirait dans le Nord.

Comédie vs drame

Le mariage des contraires entre comédie et drame est presque la dualité la plus évidente dans la série. Le fond de l’affaire est assez dramatique : dans une communauté où les gens sont étranges et vivent dans des conditions sociales difficiles, voire archaïques (le métier de maréchal ferrant ne se rencontre plus couramment), un drame arrive, violent, qui comme le souligne l’un des personnages fait basculer les gens dans « le cœur du mal ». Le rire n’a pas le même effet ici selon les sensibilités. Il désamorce et rend les personnages incroyablement attachants pour les uns, tandis qu’il est malvenu et stigmatise des gens qui souffrent déjà de stéréotypes pour les autres. On pourrait également dire que Dumont joue sur les clichés qui sont attachés au Nord-Pas-de-Calais pour les détourner, permettre à ses habitants d’en jouer et de les utiliser, pour reprendre leur humanité, mais il est également difficile de remettre à leur place les blagues souvent cyniques et cruelles, sur le handicap ou le racisme, prononcées avec beaucoup de légèreté. Difficile de se retrouver et d’analyser ce mélange des genres, qui dépend beaucoup de la sensibilité comique de chacun.

Maréchal Ferrant

Pour ceux qui ne se souviendraient même pas ce qu’est un maréchal ferrant.

Originalité vs classicisme

Au-delà d’un mélange entre drame et humour, il y a dans ce premier épisode une rencontre des genres cinématographiques, qui navigue entre originalité et classicisme. Rien de nouveau sous le soleil de Boulogne, puisque Dumont sollicite des genres qui sont les plus dominants dans la fiction française (qu’on soit au cinéma ou dans la série) : le polar, le récit social et la comédie. L’intérêt ici réside dans l’alliance de ces topos nationaux, pour faire émerger une forme hybride, où les genres s’annuleraient les uns les autres. Bruno Dumont, en s’appuyant sur beaucoup de généralités, tente de faire oeuvre particulière en donnant un nouveau statut à des genres compassés. Le spectateur navigue donc en permanence entre la familiarité et l’extrême singularité, faisant ressortir toutes les tensions décrites jusqu’à maintenant, et là est son génie créateur. Qu’on aime ou qu’on n’aime pas, il faut reconnaître à Bruno Dumont son talent à marier les contraires comme si de rien n’était.

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Rembrandt à la sauce industrielle.

Cinéma vs série

J’aimerais néanmoins pousser un petit coup de gueule, qui n’a pas grand chose à voir avec l’oeuvre elle-même mais plutôt avec le discours qui l’entoure. On a beaucoup lu et entendu, et chez Bruno Dumont lui-même, qu’il avait abordé la série comme il aurait abordé un long film, que le travail est cinématographique, qu’il amène un regard d’auteur à la télévision, etc… Je trouve d’abord ces analyses dévalorisantes pour la forme sérielle, comme si on refusait aux œuvres de la télévision d’être capables d’amener un point de vue d’auteur, de proposer de la qualité et de la singularité, sous prétexte d’un découpage en épisode, et que le cinéma aurait par son homogénéité plus de hauteur que la fiction télé. Or, au-delà d’un certain mépris qui s’exprime malgré lui, je pense que ces assertions sont fausses. Il faut être sériephile pour reconnaître, entre les lignes, des images de séries prendre possession de l’imaginaire véhiculé par P’tit Quinquin, comme Broadchurch (oui, ce même paysage de falaises de l’autre coté de la manche) ou la version originale de The Killing, donnant un poids d’autant plus fort au détournement des codes qu’il propose. Il faut avoir vu des petits ovnis comme Twin Peaks ou L’hôpital et ses fantômes pour voir ce que Dumont doit à ses prédécesseurs et se rendre compte que le genre de la série barrée de réalisateur est devenu un genre en soi et non pas une offrande du cinéma aux séries. D’autant que l’écriture en épisodes nécessite une dramaturgie particulière même lorsqu’elle ne court que sur quatre épisodes. Lorsque l’on se rend compte que tout ce que la série porte de mieux en elle c’est la volonté de marier les contraires et d’en faire naître une oeuvre à part entière, il est dommage d’opposer les deux formes de production, donnant plus de légitimité à l’une qu’à l’autre, alors que c’est le travail de l’un par l’autre qui a du sens : que Dumont apporte son œil de metteur en scène, qui manque parfois aux séries, ainsi que le renouvellement de la narration envisagée comme un tout plutôt qu’épisode par épisode, mais également que la télévision et le genre sériel apportent à son oeuvre, dans une volonté de liberté de création, un grain de folie, d’humour, de décontraction qu’on n’a pas tout le temps vu dans ses films.

ChtiDetective

True Detective chez les ch’tis.

Pour conclure en quelques mots, P’tit Quinquin repose sur le travail que Dumont fait avec des notions contraires. La série fait tout le temps le grand écart au-dessus du vide. Savoir si le mariage de toutes ces tensions est réussi ou s’il est hétérogène voire incongru, génial ou gênant, chacun en sera juge. Mais dans tous les cas, saluons son travail, ainsi que le courage d’Arte de continuer à proposer des fictions originales et sans concessions, faisant avancer à grands pas les séries françaises. Le public n’attend que ça et il l’a prouvé en étant présent au rendez-vous.

2 réponses à “Etude de pilote : P’tit Quinquin

  1. Vu la promo massive pour la série je m’attendais à un meilleur score.
    De toutes les façons, la série était même pas diffusée c’était déjà un chef d’oeuvre . . .

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