A la loupe : Looking, saison 1 [SPOILERS]

OK, je le concède. Ça va faire plaisir à certains d’entre vous, je vous vois déjà ricaner sur Twitter. Il se trouve qu’avec le recul, Looking ne mérite peut-être pas mon article sévère de février. Souvenez-vous : je descendais cette nouvelle série parce qu’elle ne ressemblait pas assez à Girls à mes yeux. Depuis, j’ai pris le temps de finir la saison 1, et suis désormais en mesure de faire en partie mon mea culpa. Je persiste à penser que cette saison 1 est assez ennuyeuse, bien que très courte, et si je me réjouis qu’une saison 2 soit prévue, j’espère qu’elle sera la suite direct du dernier épisode et ne se perdra pas dans un nouveau démarrage. Car, à la fin de cette première saison, la série s’émancipe de ses écueils. Plus elle progresse, plus elle s’éloigne de cette volonté pénible de nous montrer que les gays sont des gens comme tout le monde, quitte à les rendre trop banals et peu attachants. Je vous propose de découper mon article en trois parties, une pour chaque personnage principal, même si Patrick (Jonathan Groff) est un peu plus central que les deux autres (on finira donc par lui).

1. Agustín

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C’est sans doute le personnage que j’aime le moins, parce qu’il est le moins abouti, le plus effacé, alors qu’il recèle un potentiel énorme, cumulant des angles d’attaques tous plus intéressants les uns que les autres. D’une part, Agustín (Frankie J. Álvarez) est à la fois le personnage en couple de la série, et le meilleur ami de Patrick (pour reprendre la comparaison avec Girls, c’est un peu l’équivalent de Marnie). Sa relation avec son petit-ami Franck (O. T. Fagbenle) est de loin l’aspect le plus négligé du personnage, malgré l’agaçante l’étonnante complicité entre les deux acteurs, peut-être tout simplement parce que le personnage de Franck est lui-même assez insipide. La faute, j’imagine, à la courte durée de la série, qui n’a pas eu le temps de lui donner de l’épaisseur -pas plus qu’à Doris (Lauren Weedman), la coloc de Dom (Murray Bartlett)- et a laissé ces personnages secondaires au ban de la narration. L’amitié cruelle entre lui et Patrick, en revanche, est une réussite, quand bien même elle achève de faire d’Agustín un personnage peu reluisant : il est en effet un ami dur, exigeant, parfois même jaloux, il n’hésite pas à mettre en garde Patrick à l’égard de ses sentiments pour Richie (Raúl Castillo), le joli coiffeur à peau mate, arguant qu’ils sont trop différents pour que leur relation puisse fonctionner, quitte à passer pour un véritable connard.

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Agustín est par ailleurs un artiste, raté certes, mais préoccupé par la création et un peu perdu, ne sachant pas ce qui relève en lui du désir sexuel, de l’amour, et du désir de faire de l’art : en engageant un « homme à louer », qu’il immisce dans son couple, on ne sait pas vraiment -et sans doute ne le sait-il pas lui-même- s’il s’agit d’une idée artistique, d’un fantasme, ou d’un moyen de colmater quelque chose dans son histoire d’amour (ou bien de précipiter sa destruction). Il y a là quelque chose de très intéressant, dans le fait de nous avoir faire croire dans un premier temps que l’arc narratif d’Agustín et Franck concernera seulement l’ouverture de leur couple à des partenaires occasionnels, à leur capacité commune à envisager une relation ouverte alors même qu’ils emménagent ensemble, à étudier en sommes comment un trentenaire hipster de San Francisco peut vivre cette dualité entre soif de libertinage et de conformisme. Personnage délaissé par l’intrigue, mais fascinant dans sa déchéance, Agustín sera peut-être, je l’espère, plus exploité par la suite.

2. Dom

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Comme pour Agustín, la série a procédé à une petite feinte, en nous faisant croire dès le pilote que les enjeux de ce personnage de quadra serial fucker à moustache tourneraient seulement autour du dilemme entre la poursuite d’une vie frénétique, faite de plans cul à la chaîne comme celle du Brian Kinney de Queer As Folk, et une quête existentielle à l’approche d’une maturité tardive. Et non ! En ouvrant son restaurant avec l’aide de Lynn (Scott Bakula), un homme plus âgé et assagi qui fait figure de mentor auprès de lui, la problématique de Dom devient : dans quelle mesure se ment-on à soi-même et en vient-on à utiliser, malgré soi, les sentiments qu’un autre peut nous destiner pour nos besoins personnels ? Dom ne semble pas prendre conscience du fait qu’il utilise Lynn et risque de lui faire du mal. Les trois personnages principaux de Looking ont en commun en effet d’être des individus profondément égoïstes, qui utilisent les autres sans s’en rendre compte : Agustín loue un homme et intègre son petit ami à son oeuvre d’art comme un objet (avant de la détruire sur un coup de tête), Patrick utilise Richie pour satisfaire son besoin d’être en couple et de renvoyer une image conforme à ses aspirations sociales, et Dom a besoin de l’argent et des relations de Lynn pour mettre sur pied un restaurant. A travers chacun de ses personnages, mais peut-être davantage à travers Dom, la série aborde le thème du conformisme et met en scène des hommes en proie à des illusions de bonheur. Dom, l’aîné des trois amis qui devient un jeunot à côté de Lynn, presque un gamin même, est peut-être celui qui tombe le plus dans le piège, dont les deux autres s’échappent in extremis. Le baiser qu’il donne à Lynn a presque quelque chose de tragique, dans ce qu’il présuppose de souffrances à venir.

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Les scènes entre Dom et sa coloc Doris me mettaient mal à l’aise au début de la série. Trop naturelles peut-être, elles nous plongeaient brutalement dans une intimité entre de vieux amis dont les déconnades ne nous étaient pas encore familières. Doris apparaissait comme la FAP (= Fille A Pédés) officielle de la série, la meuf sympa avec une voix cassée rigolote qui accompagne les garçons partout, de Gay Pride en piques-niques bobo. Elle se métamorphose finalement à la fin de la saison, en devenant soudain indispensable à Dom dans l’établissement de son restau, et plus encore, en une seule réplique, en allant dire à Lynn d’une façon touchante et tout en pudeur que son ami Dom est un mec bien. Elle devient alors un personnage à part entière, non plus un simple élément du décor mais un adjuvant fort, capable d’initiative, et même si la relation Dom/Lynn n’est pas forcément souhaitable (pas plus que celle entre Patrick et Richie ou entre Patrick et Kevin), on ne peut s’empêcher de la désirer. Je trouve un peu dommage que le personnage de Doris ait mis tant d’épisodes à devenir si touchant, et j’espère que la saison 2 lui accordera, comme à un personnage principal, une place et des enjeux plus conséquents. Des rumeurs semblent confirmer cette perspective.

3. Patrick

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Bien sûr, Patrick est le personnage le plus dense de la série. Celui avec lequel on entre dans Looking, celui qui aura un épisode consacré à lui seul (comme cela arrive parfois dans Girls avec le personnage de Hannah), celui qui abordera des thématiques les plus profondes, évoquées seulement à travers les deux autres. Il s’agira toujours du rapport à la pression sociale, à l’image que l’on renvoie et à celle que l’on aimerait renvoyer. Tout au long de la saison, Patrick joue avec les clichés sur les gays : il se rend dans un lieu de drague, passe du temps sur un site de rencontres, se déguise avec une combinaison en cuir pour une Gay Pride, ou imite un garçon efféminé dans un parc, comme si la série s’appropriait ces clichés et semblait nous dire que le sujet n’est pas là. Que les garçons de Looking soient maniérés ou non, qu’ils aient ou non adopté un mode de vie hétéro-normé, ils sont tous pris au piège d’un dilemme douloureux, écartelés entre leurs désirs et ce qu’ils imaginent que la société attend d’eux. Pour Agustín, c’étaient la vie en couple, et plus encore, la réussite de l’artiste. Pour Dom, c’était l’âge qui le pressait à changer son mode de vie et à s’épanouir. Pour Patrick, c’est la figure de la mère, incarnation de l’éducation et de la pression sociale. Lors d’une confrontation longuement attendue par le spectateur, Patrick avoue à sa mère qu’il fait toujours des choix en fonction de la façon dont il imagine qu’elle les jugera. Ce qui est intéressant, c’est que même s’il vient d’une famille un peu guindée, il est probable que cette pression ne vienne pas de vraiment de sa mère (qui a l’air un peu à côté de la plaque, avouons-le) mais de Patrick lui-même.

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Bien sûr encore, impossible d’évoquer Patrick sans parler de la relation triangulaire qui s’instaure entre lui, son patron Kevin (Russell Tovey, aka « Oreilles Décollées ») lui-même déjà en couple, et Richie, le coiffeur rencontré dans un bus. Pour être en couple vite, très vite, Patrick précipite sa relation avec Richie, brûlant les étapes, tout en cultivant une attraction latente pour le patron inaccessible. Richie, agaçant au début parce qu’il se donnait un air de garçon viril sûr de lui, se révèle sous un autre jour à mesure qu’il tombe amoureux de Patrick. Lorsqu’il se rase la barbe et que son visage en est soudain changé, c’est comme s’il était soudain devenu vulnérable et fragile. On se doute alors que Patrick lui fera du mal malgré lui et on se surprend à s’attacher à ce personnage secondaire, à souhaiter que le scénario l’épargne en l’éloignant de Patrick, ou mieux encore, en donnant tort à Agustín, à la mère de Patrick ou à Patrick lui-même, qui doutent tous de cette relation. Elle n’est pas viable à leurs yeux parce que Patrick et Richie viennent de milieux différents : là encore, la pression sociale est à l’oeuvre, bêtement, et même les amis ne font pas barrière contre elle, contrairement à ce qu’on pourrait attendre d’eux. Agustín aura des mots cruels à l’égard de Richie, qu’il considère peut-être au fond comme un rival, mais surtout dont il a compris que Patrick se sert pour avoir l’air heureux, en couple et épanoui. Cette pression sociale à double tranchants aura finalement raison de la relation, et les larmes de Richie n’en seront que plus terribles à la fin. Pour terminer, la concrétisation du fantasme de Patrick à l’égard de son patron Kevin (dont l’image se fissure également petit à petit, comme celle de Richie, passant du mec bien dans sa peau, bien dans son couple, à celle d’un type obsédé par son employé et incapable de contenir ses pulsions), se révèle terriblement décevante. Et tant mieux, car elle n’en est que plus juste.

Malgré un rythme lent et ennuyeux, sans doute rendu nécessaire par la volonté de la série de nous immerger dans un climat quasi naturaliste, typique du cinéma indé américain, j’ai aimé la façon dont Looking a orchestré sa mue progressive au cours de sa première saison, passant d’une « série gay » contemporaine, avec des « personnages gays » qui semblaient justifier sans cesse leur banalité, presque leur « normalité », à une série sur des hommes qui cherchent à s’accomplir, et qui échouent souvent car ils sont leur propre ennemi.

La série parlera à tous, homo ou pas, car elle parle de ce à quoi nous voulons ressembler (to look like) et de ce que nous recherchons (to look for). 

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