Les Engagés : rencontre avec le créateur de la série et les deux acteurs qui la portent

Le chemin fut long avant que Les Engagés, produit par Studio 4 (France Télévisions) arrivent sur Youtube puis TV5 Monde. Son jeune scénariste et créateur, Sullivan Le Postec, a porté un projet ambitieux et nécessaire durant plusieurs années. Cette web-série en dix épisodes a été influencée par le vécu et les références de son auteur ainsi que par son format, ses modes de financement et de diffusion. Les Engagés font bien davantage que poser les jalons du renouveau de la fiction sociale en France et constituent un objet audiovisuel inédit qu’on n’attendait plus.

Séries Chéries est allé à la rencontre d’un passionné qui a quelque chose à dire et à raconter. Accompagné d’Éric Pucheu et Mehdi Meskar, les acteurs principaux de la série, il nous dit tout sur les coulisses de la première série LGBT française.

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Comment la série est-elle née ?

Sullivan Le Postec : J’ai vécu à Lyon où j’ai milité dans le milieu associatif LGBT depuis 2003 jusqu’à ce que je vienne vivre à Paris en 2008. A l’époque je bloguais sur les séries, et j’animais un site qui s’appelait Le Village et qui parlait de fiction européenne. Pendant ces années-là, petit à petit, je me suis rapproché de l’écriture de scénario et un des premiers projets que j’ai été amené à développer était Les Engagés dont j’ai écrit le pilote à la fin de l’année 2010. J’ai commencé à le faire circuler en 2011 avec l’idée d’en faire une série traditionnelle pour la télévision dans un format de 30 minutes. Le projet a parcouru les sociétés de production, il m’a fait obtenir plein de rendez-vous et m’a donné ouvert bien d’autres portes. Pourtant, à chaque fois, le préambule des prod était : c’est très bien mais on va parler d’autre chose car comme aucune chaîne ne l’achètera jamais, on ne l’achètera pas non plus. Cela ne m’a pas empêché de retravailler le projet qui, au fil des années, a évolué en terme de format et de personnages. À ce moment-là, il commençait à y avoir une offre de fiction financée sur le web (Studio+, Studio 4, Arte Creative) et ça faisait un petit moment que ça me trottait dans la tête pour Les Engagés. Je voulais faire une série de personnages et, comme cela ne pouvait pas se faire à la télé, peut-être que le web serait une opportunité. J’ai finalement envoyé le projet à Studio 4 en juin 2015 et ils m’ont confirmé en août qu’ils souhaitaient développer le projet.

Est-ce que les refus des différentes sociétés de production étaient liés aux thématiques LGBT de la série ?

SLP : Oui, bien sûr. Pas forcément par homophobie des producteurs mais il existe en France une auto-censure de base. Il n’y a pas de série de deuxième partie de soirée et ça leur semble difficile d’aller sur ces sujets. Au-delà de ça, il y a une sorte de confusion au sujet des enjeux d’une série LGBT dans laquelle l’essentiel des personnages sont des personnes LGBT. On ne sait pas faire la différence entre un projet communautaire et un projet communautariste. Par conséquent, une telle série apparaît suspecte voir dangereuse et on n’a pas trop envie d’y mettre les pieds.

Quelles ont été vos inspirations ?

SLP : Le Queer as Folk original de Russel T. Davis a été une énorme influence pour plusieurs raisons. J’avais 19 ans quand c’est sorti et que je l’ai vu pour la première fois. En terme d’écriture et de caractérisation des personnages, c’est une référence. Au départ, j’ai écrit Les Engagés sur un format de 30 minutes comme le Queer as Folk britannique mais les deux séries sont très différentes car mon sujet est le militantisme politique et cette thématique est absente de QaF. Les Engagés, c’est du character-driven drama, une série de personnages, et ça existe assez peu en France. My so-called life (Angela, 15 ans) et Friday night lights sont quelques unes de mes séries préférées et qui étaient en partie ce que j’avais envie d’amener en terme de tonalité dans la mienne.

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Éric Pucheu, Mehdi Meskar, comment vous êtes-vous retrouvés sur le projet ?

Éric Pucheu : Mon agent m’avait parlé d’un projet de série sur fond de militantisme LGBT. En tant qu’acteur hétérosexuel, c’était pour moi un premier rôle de personnage homosexuel. J’ai lu le scénario d’un coup, les dix épisodes, je n’ai pas levé le nez et ça, déjà, c’était un très bon point pour moi. J’ai rappelé mon agent et je lui ai dit que j’étais chaud pour passer le casting et que j’émettrais une réserve en fonction de ce que voudraient amener les réalisateurs. Et donc je suis allé passer le casting avec Jules Thénier puis on m’a rappelé pour rencontrer Mehdi.

Mehdi Meskar : J’ai entendu parler du projet il y a un an et demi. Un réalisateur que je connaissais m’a dit J’ai un casting pour toi, je te verrais bien dedans et je lui ai demandé de m’envoyer la scène. La veille du casting, il m’appelle pour me dire que le projet change de main. Six mois plus tard, j’ai rencontré Jules Thénier par hasard, j’ai envoyé une bande-démo et on m’a envoyé le scénario. J’ai trouvé les premiers épisodes intéressants et on a eu une longue discussion avec les réalisateurs sur le sujet de la série.

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Quel rapport avez-vous avec le milieu associatif et militant LGBT ?

ÉP : Je connais un petit peu le sujet parce que j’ai des potes homosexuels qui militent aussi. J’ai fait quelques gay pride mais je ne suis pas un défenseur actif des droits LGBT.

MM : Je connaissais également le sujet parce que j’avais déjà travaillé avec d’autres réalisateurs et réalisatrices qui s’intéressaient à ces problématiques mais je ne milite pas au sein d’une asso LGBT tous les jours comme mon personnage.

Si vous ne militez pas, est-ce que vous avez le sentiment que votre engagement dans cette série a une portée militante ?

ÉP : Oui, de par le sujet de la série et ce que défend mon personnage,  Et on ne peut pas jouer ces personnages sans qu’il y ait une part d’engagement. Il y a un belle avancée et un vrai message de tolérance aujourd’hui soutenu par France Télévision, par le service public. Il faut en parler avec les jeunes, avec les parents, il faut lever les tabous. Je me suis renseigné, j’ai parlé avec Sullivan, avec Denis d’Arcangello (Claude, dans la série) qui a pas mal milité lui aussi. On m’a rapporté des anecdotes sur comment ça se passe dans ce milieu dans les années 90, 2000…

SLP : D’ailleurs, j’ai donné au personnage de Thibault des caractéristiques de cette époque. C’est mon accroche de bible pour la série : Thibault est un soixante-huitard né avec trente ans de retard. Et ce décalage permet de construire un personnage intéressant qui crée un pont entre les générations, entre Claude et Hicham.

MM : Pour ma part, j’ai l’impression de militer avec cette série et c’est le rêve de tout comédien de jouer des rôles qui lui donnent l’impression de faire changer les choses dans la société. Après avoir lu le scénario et rencontré Sullivan, oui, ça nous engage, on se sent concerné. Aujourd’hui, on reçoit des messages pour nous remercier : Je me suis identifié, je me suis reconnu… On a fait une projection dans une asso LGBT à Lyon et des gens racontaient leur histoire en nous remerciant d’avoir montré ça ; des gens qui ont réussi à parler avec certains membres de leur famille, qui nous ont dit que, oui, c’est possible. On se sent engagé.

Il y a un enjeu de représentation, de visibilité ?

SLP : Oui, il y a un enjeu de représentation. Le personnage d’Hicham on ne l’avait jamais vu et on est en 2017. Ça fait trente ans que ces problématiques gagneraient à être abordées et c’est presque une difficulté à laquelle on doit faire face mais à laquelle j’étais préparé. On est sur un 10 fois 10 minutes, on ne peut pas représenter tout le monde donc on a un nombre limité de personnage à travers lesquels on représente le monde. Il ne s’agit pas de faire un catalogue des personnes LGBT, ce qui peut créer des frustrations et moi aussi je trouve ça triste. Mais ma responsabilité en tant que scénariste, c’est de raconter une histoire. Et je pense qu’un tel projet ne peut qu’ouvrir la voie à des projets similaires en France.

ÉP : Les personnages ont beaucoup de personnalité, ils sont complexes, ce sont des figures. Au fur et à mesure on les voit se déliter ou gagner en assurance. Il y a une vraie évolution malgré le format très court. On a Thibault qui est quelqu’un de complètement solaire et qui petit à petit creuse sa tombe ou presque et Hicham qui, lui, est en train de s’émanciper.

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Quelle est l’importance des relations entre les personnages, de ce qui arrive quand deux univers, deux modes de vie se rencontrent ?

SLP : Il est important pour moi, dans tout ce que j’écris — et parce que je suis moi-même gay — de poser la question de la diversité et de la représentation. C’est quelque chose que j’essaye d’intégrer à tout ce que je fais. Il était évident que, sur une série comme Les Engagés, c’était quelque chose qui aurait de l’importance. Aujourd’hui on me reproche de ne pas en avoir fait assez mais j’ai le sentiment d’avoir fait le maximum avec le format que j’avais. Le personnage de Muriel flatte dans un premier temps le stéréotype de la lesbienne puis elle se révèle et change. Mon histoire c’est celle de deux garçons donc on parle moins des lesbiennes et, dans le milieu LGBT, même associatif, la mixité ne va pas de soi. J’aurais l’impression que de mentir si je construisais un truc utopique qui serait le contraire de ça. J’ai un devoir de réalisme. On peut faire de la fiction, s’inventer le monde tel qu’on voudrait qu’il soit comme The West Wing / À la Maison Blanche, c’est génial et j’adore ça. Mais derrière une telle série, il y a trente ans de fiction sociale et politique. Ici, Les Engagés sont une première approche en terme de fiction sociale et LGBT en France. La série doit se coltiner la réalité et, par conséquent,on doit parler de la misogynie du milieu homosexuel, de l’invisibilisation des personnes transgenres et des minorités ethniques. Il y a la nécessité à la fois de raconter une histoire mais aussi de ne pas travestir des réalités sociales.

Il semble y avoir des luttes de pouvoirs dans le quotidien d’une association LGBT, est-ce qu’il y avait des comptes à régler ?

SLP : Des luttes de pouvoir telles que celles-là, on en retrouve partout, c’est inhérent au monde associatif parce qu’il intègre des gens qui viennent au militantisme souvent et majoritairement parce qu’ils ont un problème à régler avec eux-mêmes. Ce sont souvent des personnalités qui sont fragiles et en lutte avec elles-mêmes au sein d’un collectif. Et quand l’action politique est mêlée à la quête d’estime de soi, ça peut générer des choses compliquées. Il n’y a pas de comptes à régler mais il y a un questionnement sur le militantisme. J’ai milité, je ne milite plus. J’ai l’impression qu’il n’y a jamais eu autant besoin de militantisme qu’aujourd’hui mais je trouve aussi que militer est impossible, inhumain et invivable. On est face à un grand paradoxe. Chacun aspire à être soi-même, aspire à l’individualisme et c’est parfaitement légitime. Par ailleurs, il y a la nécessité de construire du commun et du collectif parce qu’il n’y a que comme ça qu’on peut faire avancer les choses. Il s’agit de voir comment les deux se conjuguent. C’est ce que Thibault et Hicham montrent : on a besoin que la radicalité et de la combativité de Thibault rencontre l’empathie et l’humanité d’Hicham. On a besoin que ces deux personnages parviennent à se parler et à travailler ensemble.

Hicham dit : J’ai envie d’être normal. Faut que j’arrête de dire ça. Ces deux phrases, l’une après l’autre, résument assez bien le paradoxe que peuvent vivre certains LGBT, un désir de visibilité et l’envie ne rien revendiquer, de vivre sa vie.

ÉP : Avoir envie d’être normal, c’est quoi ? Avoir envie de vivre comme des hétérosexuels ? C’est impossible. Les homosexuels ne sont pas comme les hétérosexuels, ils n’ont pas la même vie et c’est aussi pour ça qu’on revendique des droits. Il ne faut pas chercher une norme commune à tous. Si on essaie de tous se ressembler, il n’y a plus de diversité et on crée un monde hyper triste. Cette phrase elle est assez juste : J’ai envie d’être normal mais il faut revendiquer ce que je suis vraiment.

MM : J’ai fait plus attention à ça depuis cette réplique. Je me souviens d’une soirée où des gens parlaient d’un mec homo en disant il n’a qu’à être normal. Être normal c’est se sentir bien avec soi-même et pouvoir montrer ce qu’on est sans qu’on nous fasse sentir qu’on est différent.

SLP : Mehdi, justement, est un personnage qui a grandi dans un environnement où il a toujours été renvoyé à ce que les autres percevaient comme une anormalité. Ce sont les jugements d’autrui qui font sentir les LGBT différents, anormaux.

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Comment son mode de diffusion sert-il Les Engagés ?

SLP : On a une tradition de cinéma d’auteur qui permet à des gens de raconter ce qu’ils veulent raconter au cinéma et qu’ils ne peuvent pas raconter à la télé. Mais le cinéma d’auteur n’est pas accessible à tout le monde. Et c’est là que Youtube et internet sont des plateformes géniales, elles sont accessibles à tous et on peut aller toucher des gens qui n’auront peut-être jamais vu un Téchiné. On est vus par des 15-25 ans et c’est formidable de pouvoir construire un dialogue, uniquement rendu possible par ce mode de diffusion.

Est-ce qu’il y aura une saison 2 ?

SLP : Pour l’instant, on ne sait pas mais on m’a demandé d’y travailler. Il faut tout réinventer. Il y a clairement un désir de ma part et désormais de la part du public aussi. Je ne désespère pas de convaincre France Télévisions de nous donner une diffusion linéaire à un moment donné. Financer un projet comme Les Engagés c’est compliqué parce que c’est une économie très fragile et ça demande beaucoup de travail. Il y a des délais et des procédures incompressibles qui allongent le temps et ne permettent pas de tourner une saison 2 dans la foulée, et des partenaires financiers qui font la première saison mais qui ne seront peut-être pas au rendez-vous pour la suivante. Moi-même j’ai d’autres projets en cours, les comédiens aussi. Ce sont des choses qui prennent du temps. On travail avec des contraintes, dans des décors réels avec une équipe technique à qui on demande beaucoup d’engagement. Il faut beaucoup d’enthousiasme de la part des gens qui le font et qui le regardent pour faire exister un tel projet. Les Engagés c’est vingt jours de tournage donc il faut tourner en moyenne cinq minutes utiles par jour.

ÉP : On a beaucoup fait de cross-boarding. Je joue une scène de l’épisode 9 où je suis au bout de ma vie et, juste après, on tourne une scène où mon personnage est super solaire, presque sans transition.

MM : Ou alors le matin on tourne l’échange haut en couleur entre Hicham et Nadjet, sa soeur ; l’après-midi on tourne l’engueulade avec Thiblaut quand Hicham découvre ce qu’il a fait et le soir on tourne LA scène, la scène de sexe. Donc on tourne plusieurs scènes de différents épisodes en une seule journée et il faut bien prendre conscience de l’évolution de chaque personnages à un moment donné.

ÉP : C’est un bon exemple de journée type des Engagés !

MM : Et on a eu beaucoup de chance que Sullivan soit présent sur le plateau parce qu’il a créé les personnages et il les connaît vraiment bien. C’est un luxe pour nous, comédiens. Et c’est d’autant plus précieux que l’auteur d’une série est rarement présent sur le plateau.

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Est-ce qu’il y a un rôle de Showrunner à inventer en France ?

SLP : Sur une série, je ne pense pas qu’il soit possible de faire autrement. Quand une série est un petit peu longue il faut une personne pour diriger l’écriture et prendre la tête de la direction artistique de la série comme Frédéric Krivine pour Un village français ou Éric Rochant pour Le bureau des légendes. Et parfois le créateur d’une série est aussi réalisateur. Moi, je ne suis pas réalisateur : sur Les Engagés, on a deux réalisateurs qui collaborent totalement. Jules Thénier et Maxime Potherat sont co-réalisateurs et ils ont voulu m’intégrer, donc on a fabriqué une équipe. L’intérêt de tout le monde c’est que chacun vienne s’éclater. J’ai envie que les réalisateurs soient créatifs et qu’ils subliment ce que j’ai écrit, quitte à trahir mon texte si c’est nécessaire. Il s’agit de rester ouvert aux propositions artistiques des autres, de ne pas être control freak mais toujours tenir l’intention, maintenir le cap.

Un mot pour définir la série ?

ÉP : Engagé !

SLP : Empathie. Pour les personnages, pour les antagonistes, pour le public. Si on est fermé à l’empathie pour les gens qui ont des idées opposées aux nôtres, c’est difficile d’aimer Les Engagés.

MM : Je suis plein de potentiel et je ne veux pas le gâcher. C’est une réplique d’Hicham et je crois qu’elle résume bien la série.

Les Engagés est disponible sur Youtube et en DVD.
https://www.youtube.com/watch?v=6sRWwbtccyo

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