Coup de projo : en mode rétro ! Jacquou le Croquant

Que faisiez vous ou que faisaient vos parents à l’hiver 69 ? Ma mère avait 7 ans et elle regardait Jacquou le Croquant en famille, sur la première chaîne d’une ORTF qui n’en comptait alors que deux. Du visionnage de cette série qui retrace la difficile existence d’un fils de métayer périgourdin dont le destin a été durement marqué par les brimades et l’exploitation d’un seigneur local (l’infâme comte de Nansac), elle retient le goût salé des larmes et le désir de voir s’exercer la vengeance de ce héros du début du XIXe siècle sur son oppresseur. Visiblement, un très large auditoire a partagé son empathie et son attachement à l’égard de Jacquou, cette série ayant rencontré un énorme succès public et ayant « marqué l’esprit de toute une génération », selon la jaquette du DVD qui réédite aujourd’hui le bazar. Les critiques (Télérama et Télé 7 jours, increvables) ne furent pourtant pas toujours très tendres avec le feuilleton réalisé par Stellio Lorenzi (initiateur de la célèbre émission historique La caméra explore le temps très marquée à gauche), lui reprochant parfois sa « longueur », son « simplisme » et son « passéisme ». Aujourd’hui, Jacquou le Croquant ne répond pas davantage aux canons de beauté d’une série contemporaine (il faut dire qu’elle est plus portée sur le manichéisme que sur le concept d’anti-héros). Sa découverte a pourtant été une belle expérience de ma vie de téléspectatrice rétromaniaque…

Pourquoi regarder Jacquou ?

  • Un temps long au service de l’immersion

Je ne vous mentirai pas : Jacquou le croquant, adaptation plutôt fidèle d’un roman social de l’écrivain périgourdin Eugène Le Roy paru en 1899, est loin d’être dénuée de longueurs. D’une durée grimpant parfois jusqu’à 2h, les six épisodes de cette mini-série réservent leur petite dose d’ennui. C’est que Stellio Lorenzi force un peu le trait dans sa volonté de susciter l’empathie chez le téléspectateur. Ainsi s’attarde-t-il longuement sur les visages des personnages, en particulier sur celui du petit Jacquou dont la voix off conduit l’action et dont la mine silencieuse et embuée vaudra à la série une réputation (pas volée) d’usine à larmes. Lorenzi n’en réussit pas moins à immerger avec talent le spectateur dans le quotidien des pauvres gens, en accordant une importance extrême – mais jamais excessive – à leur environnement. Il faut dire que le réalisateur, animé par un souci d’authenticité rarement égalé dans les feuilletons de l’époque, a pris le soin de se doter de décors très crédibles, qu’ils soient reconstitués (les masures paysannes de studio sont tout à fait convaincantes) ou naturels. C’est dans cette nature périgourdine triomphante et désolée que la caméra accompagne inlassablement les personnages dans leurs longues marches souvent dédiées à la recherche de pain quotidien : une manière efficace de faire ressentir la distance qui sépare les plus humbles de leurs besoins essentiels et de créer un décalage entre miséreux et possédants qui, du haut de leur monture, passent en un éclair. Cet usage du temps long fait aussi peser la durée d’une enfance malheureuse qui sépare le petit garçon de l’âge adulte où pourra s’exercer sa vengeance, moteur du récit.

  • Une narration puissante

Le point fort de Jacquou le croquant est sans conteste sa structure narrative, qui malgré les ralentissements tient le spectateur en haleine durant toute la durée de la série. Jacquou a tout de la tragédie. Une tragédie initiée par le père du héros, métayer du comte de Nansac, qui ne saura se soumettre à l’oppression de son employeur, rétabli dans ses privilèges à la Restauration (1815-1830). Son destin est de se révolter quelle qu’en soit les conséquences : une mission qu’il porte d’ailleurs en héritage, son ancêtre ayant été jadis à l’origine d’une ancienne « jacquerie de croquants », révolte paysanne ayant écumé le Sud-Ouest entre le XVII et le XVIIIe siècle. « Cela devait arriver », déclare-t-il après avoir commis l’acte irréparable (tuer le régisseur qui maltraitait la  communauté paysanne), signifiant que la fatalité était déjà scellée avant même d’avoir porté le coup qui le condamnera à une mort certaine et précipitera sa famille dans la misère. Le devoir de vengeance, colistière de la tragédie par sa capacité à enchaîner un personnage à un axe, est légué au fils par la mère. Dans ce schéma où règne l’inéluctable, la série a l’intérêt de placer sur le chemin du héros éperdu de revanche des adjuvants qui vont essayer de contrecarrer ce dessein funeste (notamment un père spirituel, curé de son état qui va s’évertuer à lui insuffler le devoir de pardonner) et qui sans pouvoir le détourner de sa vengeance, vont donner à cette dernière un ressort inattendu…

  • Quand la petite histoire raconte la grande

La force de la série est de proposer un final qui lie étroitement la destinée individuelle de Jacquou (une vengeance destinée à panser des blessures personnelles) à une destinée collective (l’émancipation d’une communauté du joug de son persécuteur). Si en 1819 le père de Jacquou n’a pas pu mobiliser les autres métayers – victimes du comte de Nansac mais tenus par la peur des représailles – autour de sa révolte, ce n’est pas le cas de son fils qui en 1830 a su mener ses pairs à l’insurrection paysanne. A dix années d’intervalle, père et fils devront répondre de leurs actes devant la justice, au cours de deux procès dont les similitudes (même lieu, mêmes juges…), font brillamment ressortir les disparités. A la solitude du père s’oppose la foule qui se presse aux côtés du fils. A la condamnation du père défendu par un avocat passionné mais que les circonstances ont rendu inaudible, succède l’acquittement du fils prononcé par un juge embarrassé de voir les « agitateurs » triompher. Car l’intérêt de la série est bien de montrer que ce ne sont pas les seules qualités de Jacquou qui lui permettent de réussir là où son aîné avait échoué par le passé, mais surtout les remous politiques qui se dessinent simultanément hors champ. Le vent est en train de tourner. A l’été 1830, la révolution parisienne que constituent les Trois glorieuses est en train d’abolir la Restauration, qui laissera place à un nouveau Régime.

  • Une série pas si passéiste

Si Jacquou suggère finement les soubresauts politiques du XIXe siècle, elle délivre surtout un message d’appel à l’insurrection des humbles contre les puissants. Mais le message diffusé n’est-il pas obsolète ? C’est ce qui a pu être reproché à Jacquou à sa diffusion, notamment dans la presse de gauche. « L’histoire est belle et touchante mais elle reste une histoire d’autrefois dont nous sentons mal les résonances modernes et la portée universelle », expliquait Claude-Marie Trémois dans les colonnes de Télérama (n°1036), qui aurait aimé trouver dans la série « trois plans d’actualité tiré de je sais quelle révolution paysanne en Amérique latine ». Il faut replacer ces paroles dans un courant tiers-mondiste des années 60 prompt à vouloir élargir la lutte contre les oppressions à un niveau international. Avec l’idée implicite que l’Histoire serait un échappatoire aux « vrais » problèmes d’actualité. Pourtant, une partie des couches populaires de la société française a reconnu en Jacquou le miroir de ses propres problèmes. Ainsi, en 1969, les agriculteurs ont-ils manifesté sous son étendard pour réclamer un assouplissement de la limitation des possibilités d’emprunt qu’ils vivaient comme une « injustice » (l’injustice, thème central chez Jacquou). En 1981, rebelote : les ouvriers d’une usine du Périgord (où le fictif Jacquou a été élevé au rang d’aïeul mythique) se mettent en grève au lendemain de la rediffusion du dernier épisode la série pour protester contre leurs conditions de travail. Un ouvrier témoigne alors au journal télévisé : « Ici, c’est baisse la tête et tais toi, si on fait le rapprochement avec Jacquou, c’est ça. »

  • Si vous n’avez pas été convaincus…

Je conseillerais de regarder Jacquou pour le personnage de la fille du comte de Nansac – interprétée par la délicieuse Elisabeth Wiener – qui constitue une personnalité extrêmement ambiguë au sein d’une série manichéenne, où les « bons » s’opposent trop souvent aux « mauvais ». Naviguant entre les deux clans, tantôt opposante ou adjuvante auprès du héros (#tensionsexuelle), cette jeune femme peu portée sur la parole (#tensionsexuelle) et porteuse d’un charme mystérieux (#tensionsexuelle), m’a littéralement envoûtée…

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