The Handmaid’s Tale, fiction spéculative terrifiante

L’Amérique dystopique est une inépuisable source d’inspiration littéraire et cinématographique. Il s’agit d’une part, de remettre en question le mythe du rêve américain et, d’autre part, de questionner l’époque et la société en mettant en scène les hypothétiques conséquences d’un mal qui couve mais n’a pas encore explosé. Tandis que des suprématistes blancs se baladent sur le sol américain en brandissant des drapeaux nazi et que le monde fait face à d’importantes menaces climatiques et nucléaires, s’achève sur Hulu la première saison d’une nouvelle série qui a d’ores et déjà marqué les esprits.

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The Handmaid’s Tale est l’adaptation d’un roman de Margaret Artwood paru en 1985. Créée par le scénariste Bruce Miller, la série éponyme se déroule à notre époque et les événements qui y sont relatés sont inquiétants en ceci qu’ils constituent une projection de ce qui pourrait arriver dans une société en proie à diverses crises majeures. En cela, Margaret Artwood est une visionnaire. L’autrice qualifie son oeuvre de « fiction spéculative », un genre qui se distingue de la science-fiction par un ancrage fort dans le réel, sur Terre, avec des moyens déjà à la disposition de l’être humain.

La servante écarlate se base sur une donnée principale : le taux de natalité est devenu très faible et les femmes sont pour la plupart stériles. En cause, la pollution et une variété de déchets toxiques rejetés dans l’atmosphère. Une coalition écologiste et fondamentaliste décide alors de renverser le gouvernement des Etats-Unis et le remplace par la République de Gilead, une sorte de régime théocratique militarisé et fasciste. Dans cette société, les femmes sont réparties en trois classes en fonction de leur rang social et de leur fertilité : les Épouses, celles des hommes puissants, les Commandeur, qui dominent la maison mais n’ont ni le droit de travailler ni celui de lire ; les Marthas, qui entretiennent le foyer et font la cuisine ; les Servantes qui ont pour seule fonction de se reproduire avec le Commandeur. Enfin, celles qui ne peuvent correspondre à l’une des trois catégories sont déportées, internées, tuées ou mises au service de maisons de plaisir fréquentés par les hommes puissants. Le viol est institutionnalisé. Ambiance.

L’esthétique de la série nous ramène, par les décors et les costumes, à une atmosphère qui rappelle le début du XXème siècle. Certaines commodités du présent comme l’électricité, les automobiles, le métro et de très rares ordinateurs subsistent, tandis que les smartphones, symboles de la tentation (Tinder est cité) et de ce qui est superficiel, semblent avoir totalement disparus. Les supermarchés sont de grandes épiceries dépourvus de publicités et les rues sont calmes, propres et paisibles. Il s’agit, pour Gilead, de renforcer avec ce décor daté d’un siècle l’efficacité d’un mode de vie prônant un retour aux valeurs traditionnelles comme la famille, l’ordre, la maternité et la nature.

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Plus glaçants encore, les choix de narration de la série obligent le spectateur à prendre conscience du bouleversement vécu par Offred (les Servantes sont rebaptisées suivant le prénom du Commandeur qu’elles servent, ici Fred) grâce à des flashback rappelant au spectateur qu’elle vivait dans une Amérique libre il y a quelques mois encore. On y retrouve la jeune femme avant que tout ne bascule, quand elle s’appelait encore June. D’abord, sa carte de crédit est désactivée et son argent est placé sous la tutelle de son mari. Puis, une loi interdit aux femmes de travailler, elle est licenciée et, bientôt, des manifestations sont réprimées par les armes. La disparition progressive de la démocratie n’est la conséquence d’aucun coup de force, seulement celle de l’inertie d’une population persuadée que tout cela est absurde, que cela n’arrivera jamais. June finit par fuir avec sa fille et son mari en direction du Canada. Traquée, elle est finalement raflée et déportée pour devenir une servante et revêtir l’habit rouge caractéristique de sa classe. Elle sera baguée comme un bovin et portera un couvre-chef appelé ailes qu’elle doit toujours porter à l’extérieur où elle ne peut se mouvoir sans être accompagnée. Les ailes sont un sorte de collerette (comme celles que les chiens portent pour éviter d’aggraver une blessure) inspirée des coiffes du XIXème siècle et réduisant le champ de vision de celles qui les portent telles des juments parées d’œillères afin de les rendre craintives du monde qui les entoure et méfiantes les unes des autres. Cet uniforme vient achever le dressage (car il s’agit de conditionner ses femmes par la violence et la contrainte) supervisé par Tante Lydia et qui a pour objectif de tuer toute ambition de fuite ou désir de solidarité. Régulièrement, les Servantes sont invitées à se déchaîner sur un homme inconnu ou l’une des leurs, l’un ou l’autre accusé d’une faute, avec l’obligation de mettre à mort l’individu par un acte de violence collective au cours d’un rituel chorégraphié. Ce moment est destiné à catalyser trop-plein de haine et de rancœur accumulé par les Servantes au cours de leur captivité sans perspectives. L’ensemble s’apparente à une secte fondée sur l’asservissement et la manipulation par la fatigue et la violence au service d’une doctrine intransigeante.

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The Handmaid’s Tale est finement écrite, les personnages y sont de plus en plus ambigus et complexes à mesure que défilent les épisodes. Les décors et l’atmosphère sont plus que convaincants et ne deviennent jamais confortables pour le spectateur car divers éléments de l’intrigue ou de la narration nous rappellent sans cesse qu’en dehors de la République de Gilead, la vie suit son cours. Offred, elle non plus, ne se laisse pas abuser par l’apparente sécurité de sa condition et lutte pour se souvenir de ce qui lui a été enlevé.

Enfin, ce qui démarque The Handmaid’s Tale des autres oeuvres de fiction spéculative comme The Hunger Games, c’est la concentration de son discours sur la condition féminine. Ici, toutes les questions relatives aux droits des femmes sont en jeu et nous rappellent que les libertés ne sont jamais acquises. La Femme représentent la moitié de l’humanité et c’est le seul des deux sexes qui ne bénéficie jamais totalement des mêmes droits que l’autre. En remettant en cause les droits des femmes, on touche la moitié de la population mais également une infinité de thématiques liées au sexe faible : avortement, émancipation, liberté, droits civiques, maternité, viol, homosexualité, sexualité, plaisir, prostitution, suicide…  Toutes ces thématiques sont traitées dans cette première saison remarquable qui évite les écueils uns à uns grâce à une écriture juste, une réalisation bien sentie et un casting superbe dont vous aurez reconnus plus d’un visage vus au cinéma ou dans d’autres séries à succès comme American Horror Story, Orange is the new Black ou The Leftovers.

En conclusion, et pour introduire le plus justement possible ce divertissement qui, dans l’Amérique de Trump, prend des airs d’avertissement, cette citation de Simone de Beauvoir :

« N’oubliez jamais qu’il suffira d’une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question. Ces droits ne seront jamais acquis. Vous devrez rester vigilantes toute votre vie durant. »

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