Etude de pilote : The Deuce

Oyez, oyez, David Simon est de retour sur HBO ! Le créateur de certaines de nos séries favorites – The Wire, Treme ou encore Show Me a Hero – revient sur sa chaîne de prédilection avec son partenaire d’écriture George Pelecanos pour The Deuce, présentée comme le récit du développement de l’industrie pornographique à New York dans les années 70. La complexité et l’amplitude des enjeux sociaux, culturels et économiques du sujet semblent taillées sur mesure pour l’ancien journaliste d’investigation – mais ce nouveau projet est-il à la hauteur de ses précédents chefs d’œuvres ? Un début de réponse avec le visionnage du pilote.

Étonnamment, on ne rentre pas tout de suite dans le vif du sujet, et il n’est à aucun moment directement question de tournage ou de film porno dans les 80 premières minutes de la série. On apprend à connaître cet univers et ceux qui l’habitent sous l’angle de la prostitution, avec des travailleuses du sexe, des proxénètes, des clients – et un barman, Vinnie, qui leur sert des verres à tous. Ce dernier, joué par James Franco, a des problèmes d’argent et de couple, et doit aider à rembourser les dettes de son frère jumeau parieur ; il a une aventure avec Abby, une étudiante apparemment assez délurée pendant que C.C., maquereau stylé, prend sous son aile Lori (Emily Meade), une jeune provinciale qui vient d’arriver en ville et apprend à connaître ses nouvelles collègues Candy (Maggie Gyllenhaal), Darlene ou encore Ruby « aux cuisses du tonnerre ». Tous se croisent et déambulent à Times Square, le bouillonnant quartier new-yorkais dont le surnom a été choisi pour titre de la série, et seules les devantures de cinémas que l’on peut voir en arrière-plan laissent présager de la suite du récit : L’oiseau au plumage de cristal de Dario Argento, Le conformiste de Bertolucci, Mondo Trasho de John Waters, autant de films d’avant-garde qui jouaient déjà avec les limites de la bienséance et de la représentation de la nudité à l’écran.

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David Simon déploie donc un large éventail de personnages et s’entoure de visages familiers aux côtés de ses têtes d’affiche – on reconnaît Method Man, Gbenga Akinnagbe et Lawrence Gillard Jr, déjà vus dans The Wire, ou encore Dominique Fishback aperçue dans Show Me a Hero – et, comme à son habitude, il implante fermement sa série chorale dans la réalité. Le travail de reconstitution est remarquable ; des costumes à la bande-son infusée de Curtis Mayfield en passant par quantité de voitures et figurants, tout contribue à instaurer une ambiance intensément seventies. New York était alors autrement plus glauque qu’aujourd’hui, ce qui transparaît à travers les rails de cokes pris en plein diner et les passes faites dans des cabines téléphoniques. La très belle photographie capture formidablement ce monde de la nuit interlope et louche, entre débauche et déchéance, avec la gouaille et les tenues flamboyantes des uns et les accès de brutalité des autres, le comique dépucelage d’un ado maladroit par Candy, auto-entrepreneuse du trottoir, et l’insoutenable réprimande à coups de lame de rasoir de C.C. sur une de ses filles quand elle refuse de travailler. Du sexe et de la violence, forcément, HBO devait signer. Agréable surprise cependant, malgré ces prémices racoleurs, la série semble éviter pour le moment de désagréables clichés de représentation, et le récit surprend par deux fois en allant à rebours des schémas rebattus. La trajectoire de Lori n’a ainsi rien de l’oie blanche que l’on avilit, puisqu’elle choisit en connaissance de cause un nouveau souteneur et préfère d’ailleurs qu’il en soit ainsi, tandis que l’agression sexuelle que l’on appréhende et que l’on craint se révèle en fait être un jeu de rôle entendu. L’imagerie est aussi plus égalitaire qu’on pouvait le redouter, les héroïnes ne sont pas plus gratuitement dénudées que leurs anonymes clients, le genre de précautions qui permettent d’éviter au récit de plonger dans le sordide absolu – et que l’on doit sûrement en partie au choix d’une metteuse en scène, Michelle MacLaren, à la réalisation.

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Ces intuitions très avisées sont fort bienvenues dans un épisode qui n’est sinon que de la pure exposition, et qui peine par ailleurs à installer les enjeux que l’on attend du reste du show. L’idée de la série est venue à David Simon après avoir rencontré l’homme qui a inspiré le personnage de Vinnie, un barman et témoin privilégié de l’époque, mais force est de constater qu’il n’est pas du tout indispensable à l’histoire qui nous est contée jusqu’ici, que ce qui lui arrive est loin d’être la partie la plus intéressante de l’épisode, et que l’on passe donc beaucoup trop de temps en sa compagnie – et ce malgré le charisme de James Franco. A la fin de ces 80 minutes survient le regret que plus de temps d’écran ne soit pas dévolu aux travailleuses du sexe, qui à part Candy semblent beaucoup trop être les personnages secondaires de leurs propres histoires. Pendant qu’on ressasse les difficultés financières et conjugales de Vinnie, ou que deux maquereaux parlent politique et Nixon, les motivations et parcours de Darlene et ses consœurs restent largement mystérieux, de même que leurs ressentis. S’il est essentiel de ne pas plonger dans leur objectification, il ne faudrait pas pour autant limiter la tangibilité de leurs vécus, surtout quand la prostitution manque si cruellement de représentation concrète, sans misérabilisme ni candeur. Candy et Abby sont les seules à évoquer frontalement leur rapport à la sexualité – pratique et factuel pour l’une, curieux et décomplexé pour l’autre : or ce sont celles qui semblent le plus en mesure de la choisir et de l’assumer, et le sujet est évacué immédiatement. Si j’attends quelque chose de The Deuce, c’est pourtant bien de questionner la marchandisation des corps et ses abus, l’articulation de la libération sexuelle post-années 60 et du patriarcat toujours battant, et les problèmes de discrimination et de marginalisation qui viennent s’y ajouter. J’espère bien entendu que la suite de la saison corrigera le tir, et je n’en attends pas moins de l’incroyablement talentueux David Simon – c’est après tout la première et seule fois qu’il me déçoit.

 

 

 

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