Etude de cas : pénis & séries [SFW]

Vous vous souvenez peut-être du sketch consacré par College Humor en 2013 à l’une des plus flagrantes inégalités télévisuelles contemporaines…

La réclamation de ces spectatrices humoristes est aussi légitime aujourd’hui qu’il y a deux ans : HBO ne dénude toujours pas ses acteurs autant que ses actrices, et ce n’est pas la saison 5 de Game of Thrones qui a changé la donne. Au contraire, elle a multiplié les occasions les plus gratuites de dévoiler et érotiser le corps de personnages féminins, entre Myranda qui semble n’avoir été créée par les scénaristes qu’à cet effet, Melisandre qui ne craint décidément pas la venue de l’hiver, et Tyene Sand, bien plus habile à jouer de ses seins que de ses poignards – fait d’autant plus regrettable que les Sand Snakes, ou Aspics des Sables en VF, sont bien plus badass dans les livres. Le caractère sexuel secondaire que constitue la poitrine n’est bien sûr pas le seul concerné, et la série regorge aussi de fesses et de pubis féminins montrés plus ou moins frontalement. Par contre, pour voir le boy toy de Daenerys nu et de face, là, il n’y a plus personne…

daario

On s’en fout du collier

L’apparition de l’appareil génital masculin a toujours été une rareté à l’écran et continue de l’être aujourd’hui, alors même que télévision et cinéma se sont globalement détendus au sujet du sexe (cf. notre table-ronde sur la question). Bien entendu, les productions américaines sont toujours bien plus crispées sur la représentation de la chair érotisée que de la chair outragée ; les critères de la Motion Picture Association of America en termes de classification leur valent d’être rated R au moindre bout de téton apparent, tandis que les coups de feu non sanglants peuvent se multiplier sans aliéner d’autres spectateurs que les enfants de moins de 13 ans. Les séries de networks peuvent montrer des autopsies, mais doivent jongler entre suggestions et allusions pour dépeindre la vie sexuelle de leurs personnages. On peut toutefois attendre autre chose des chaînes câblées : celles-ci ont une marge de manœuvre accrue dont elles profitent effectivement à loisir, pour montrer du sang et des seins… Mais pas de pénis. Ce phénomène est d’autant plus frappant lorsque, justement, une scène ose. Un certain passage de Sense8  m’a ainsi interpellée : pourquoi un full frontal d’homme nu me surprendrait-il autant ? Eh bien, tout simplement parce que c’était le premier dans ma pourtant (plus ou moins) riche expérience de sériephile.

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L’Allemagne, ses bretzels et ses piscines nudistes

Tout mon historique Betaseries m’est passé devant les yeux : il y a bien ça et là un ou deux phallus furtifs, l’un des plus mémorables restant celui d’Eric* dans True Blood, mais il s’agit le plus souvent de surgissements qui paraissent presque accidentels et sur lesquels il est fort malaisé de faire une capture d’écran qui ne soit pas floue. Ces rares occurrences sont par ailleurs, le plus souvent, loin d’être érotiques ou érotisées : ce n’est pas Jaime qu’on voit sortir tout nu du bain, mais… Hodor*. Sachant que je regarde un certain nombre des productions HBO et Showtime, je serais par contre incapable de me souvenir de toutes les actrices que j’ai vues nues dans des séquences bien plus longues et bien plus lascives. Il y a là bien sûr un exemple flagrant du male gaze, principe sexiste décrit en 1975 par la critique Laura Mulvey. Le « regard masculin » hétérosexuel adopté dans la plupart des œuvres de fiction est susceptible de créer des icônes et des objets du désir plus facilement que de véritables personnages et est enclin à fétichiser les corps féminins dans la mise en scène.

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Littlefinger ne voit pas de quoi vous voulez parler.

Mais cette norme de la représentation ne devrait pas forcément bannir les organes génitaux masculins de l’image : c’est qu’il existe par ailleurs un interdit, un tabou. L’esquive du pénis hérite en effet de la vision freudienne de sexe masculin visible contre sexe féminin invisible, aujourd’hui hautement décriée et remise en cause. L’essor d’une certaine morale pudibonde au cours du 19è siècle en Occident a tendu à réprouver la sexualité et condamner le manque de pudeur ; la partie du corps la plus évidemment sexuelle, un membre protubérant et oblong, se devait donc de s’effacer et semble toujours aujourd’hui plus choquante et obscène qu’un sexe féminin. C’est terriblement ironique de voir qu’au même moment les seins, ceux-là même qui sont chassés d’Instagram, de Facebook et des rues de nombreuses villes (oui, en 2015, allaiter en public fait toujours débat) parce qu’irrémédiablement érotisés par certaines sociétés, sont omniprésents au cinéma et à la télévision. Le tabou est donc sélectif et hierarchisé, un sexe en érection étant plus proscrit encore qu’un sexe flaccide – probablement à cause d’une trop grande résonance avec l’industrie pornographique. HBO a ainsi refusé à Lena Dunham et Judd Apatow de montrer le pénis d’Adam Driver dans de telles conditions, alors même qu’ils avaient dans un autre épisode de Girls eu le droit de représenter du sperme.

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Adam ne se rhabille pas pour autant

Les réticences et errements sexistes de la chaîne câblée sont d’autant plus étonnants que c’est dans sa programmation que l’on peut trouver la seule exception à l’omerta phallique : Oz, dans laquelle les pénis sont légion. La nudité presque exclusivement masculine fait figure d’hapax, mais survient dans le contexte particulier d’une série carcérale, et prend ici une valeur intimidante voire dangereuse avec la constante menace du viol. C’est là encore une anomalie, un pénis dévoilé étant bien plus souvent de nos jours synonyme de vulnérabilité. Son manque de représentation s’explique donc aussi par sa valeur symbolique : l’homme entièrement dénudé, dans les médias courants, n’est que rarement présenté comme séduisant ou tout simplement banal parce que l’imaginaire collectif tend à voir ceci comme une position de faiblesse, qu’il est facile de tourner en ridicule et qui est donc beaucoup utilisée dans le registre comique. C’est l’intimité qui est exposée avec le sexe masculin, quelque chose qui s’accorde difficilement avec les stéréotypes de la virilité. On devine que les acteurs eux-mêmes doivent rechigner à se montrer ainsi, et quand ils le font volontiers… d’autres problèmes peuvent se poser : comment interpréter les penchants exhibitionnistes de Louis C.K. dans Lucky Louie et Louie maintenant qu’il est soupçonné de harcèlement sexuel ?

oz
28è jour sans uniforme dans l’Oswald State Correctional Facility

Le pénis apparaît donc comme un territoire à reconquérir dans la représentation populaire, tant parce qu’une différence de traitement entre hommes et femmes relève du sexisme que parce qu’elle risque, à terme, de construire une vision fausse, incomplète et réductrice de la sexualité masculine. Lors de sa conférence au festival Séries Mania sur séries & sexualité féminine, Iris Brey a montré combien certains programmes peuvent jouer un rôle libérateur ou pédagogique, en particulier pour leurs spectatrices. De fait, les corps féminins ont d’abord été représentés sous toutes leurs coutures à des fins plus ou moins masturbatoires, mais ce surplus d’attention a permis à des créateurs et créatrices plus modernes ou anticonformistes comme Lena Dunham, Jill Soloway (Transparent) ou Michelle Ashford (Masters of Sex) de montrer autre chose que la norme, de déconstruire des clichés et d’utiliser la sexualité à des fins narratives et non seulement racoleuses. Un tel mouvement s’observe aujourd’hui aussi du côté mâle, entre les frères Duplass qui promettent « une paire de couilles pour chaque paire de seins » dans leur série Togetherness ou Russell T. Davies qui consacre trois séries à l’organe lui-même – Cucumber, Banana et Tofu. Il n’est pas là pour choquer, lui-même le dit dans un entretien avec le Telegraph : « On trouve ça déplacé seulement parce que le reste de la télévision est plutôt sage – on n’y parle pas vraiment de sexe, de nos corps et de ce qu’on ressent à leur propos », beaucoup de sujets fertiles en perspective.  La chaîne Starz de son côté prend le parti d’objectifier les corps masculins de la même manière que les corps féminins, et dénude les acteurs de Black Sails, Outlander ou Spartacus pour une érotisation égalitaire. Alors, pour ou contre la libération du pénis ?

* : Je vous laisse chercher sur Google, vous êtes grands.

4 réponses à “Etude de cas : pénis & séries [SFW]

  1. c’est quoi l’histoire avec Louie CK?

    Sinon GoT en abuse il est vrai mais faudrait pas taper que sur cette série qui ne repose pas que là dessus. Après perso ça me gêne les scènes de sexe poussées dans GoT pour les femmes il est vrai mais j’ai pas envie de voir de pénis pour autant. Apparemment dans sense8 c’est le cas comme dans True Blood mais je vois pas l’intérêt. Voir des pubis féminins encore moins, des seins pareil même si c’est plus dans la norme malheureusement(quoique les américains sont assez choqués pour un rien).

  2. Après je ne vois pas pourquoi on compare le nombres d’apparition de seins et de penis… « les frères Duplass qui promettent « une paire de couilles pour chaque paire de seins » L’homme a comme la femme une poitrine et je pense qu’elle est bien plus souvent montrée que celle des femmes..
    Les sexes féminins sont aussi plutôt rares, je me faisait la réflexion en regardant Shameless US, deux ou trois plans de penis mais aucun de sexe féminins (si l’on omet la scène d’accouchement à l’extrême opposé de l’érotisant..)

  3. Pingback: Courrier des coups de cœur (12) : mais pourquoi regarder Oz ? | Séries Chéries·

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