Courrier des coups de cœur (12) : mais pourquoi regarder Oz ?

Il y a quelques mois, je me suis lancée dans un rattrapage colossal : regarder tout Oz, la série de 1997, soit 6 saisons, 57 épisodes, 3135 minutes de visionnage. Cette entreprise a été accueillie par mes proches avec un certain scepticisme :

Regarder Oz, la vieille série de prison ?

6 saisons !?…

Des épisodes d’une heure !?!?

Mais pourquoi ?????!

Maintenant que j’ai achevé cette tâche herculéenne, que dis-je, titanesque, et parce que ça valait largement le coup, je peux leur répondre – et peut-être vous convaincre aussi au passage de découvrir cette série importante, bien trop oubliée et sous-estimée aujourd’hui. Alors, pourquoi regarder Oz ?

« 6 saisons, Chris. 6 saisons… »

Parce qu’elle a initié la révolution des séries (et l’âge d’or actuel)

Avant Les Soprano, avant Six Feet Under, et bien avant Game of Thrones, il y a eu Oz. C’est en 1997 que HBO entame sa transition pour devenir la chaîne prestigieuse que l’on connaît aujourd’hui : elle adopte son fameux slogan (« It’s not TV »…) et produit son premier feuilleton dramatique, en faisant le pari de laisser une liberté totale à son créateur Tom Fontana. Celui-ci en profite pleinement. Son projet avait alors été violemment rejeté par les networks, qui pour le diffuser auraient dû en censurer l’essentiel, et pour cause. Mais le patron d’HBO, pour qui c’est la première série de ce genre, lui fait une confiance absolue, et recherchait de toutes les manières une oeuvre qui change du reste de la programmation américaine. Et pour changer, Oz change, tant dans la forme que dans le fond.

Elle se concentre sur le quotidien extrêmement brutal de l’Oswald State Correctional Facility, un établissement pénitentiaire fictif proche de New York, dans lequel le gestionnaire Tim McManus a mis au point une structure alternative, Emerald City, qui laisse davantage de libertés à quelques prisonniers soigneusement sélectionnés. La série mélange de fait un réalisme inhabituel à l’époque, en traitant frontalement de problématiques sociales tues dans la majeure partie de la fiction américaine populaire – discriminations & tensions raciales, systèmes judiciaire & politique corrompus, violence partout et justice nulle part – avec un dispositif plus expérimental : chaque épisode est en huis clos et encadré par la narration d’un des personnages, qui philosophe dans des séquences plus ou moins fantasques et introduit des flashbacks. Avant The Wire, Oz n’hésite donc pas à mettre au premier plan des individus marginalisés et à faire transparaître un discours politique, soit l’échec et l’inefficacité de la solution carcérale et de la peine de mort, au travers de ses intrigues – aussi outrancières qu’elles soient parfois. L’une des autres particularités formelles de la série est en effet son usage immodéré de la violence, aussi une nouveauté sur les petits écrans américains. Alors que sur d’autres chaînes les séries qui triomphent sont des sitcoms – Seinfeld, Friends – ou des drames sentimentaux – Urgences, Les Anges du Bonheur – les scénaristes d’Oz rejettent blagues et moments émotion au profit d’une suite ininterrompue de morts sanglantes. Alors que les soap operas constituaient l’essentiel des formes feuilletonesques, leurs codes (large casting, rebondissements improbables, rapports de force éternellement fluctuants et absence de résolution) sont ici adaptés à cet univers bien différent des villas de Beverly Hills, dans lequel l’agressivité ambiante se solde par une escalade de meurtres graphiques et de vengeances spectaculaires. Pour les spectateurs de l’époque, c’est radicalement nouveau : jamais série n’avait eu jusqu’alors une telle propension à susciter le dégoût ou la colère ; et aujourd’hui encore, les épisodes nous surprennent par la modernité de leur mise en scène, et par leur ton si particulier et cruel, presque visionnaire.

Parce qu’elle a fait éclater les conventions sans sourciller

La mort et la violence n’ont pas été les seules choses qui ont été l’objet d’une représentation novatrice dans Oz. Alors que les séries contemporaines peinent encore parfois sur des questions de diversité, Tom Fontana, grâce à son sujet, a fait cohabiter et s’opposer des détenus d’origines, de couleurs de peau, de religions et d’orientations sexuelles variées, ce qui lui a permis d’aborder frontalement des sujets toujours tendus aujourd’hui. La série les développe ensuite de manière nuancée ou inattendue, en présentant par exemple l’Islam de manière positive, fait rarissime dans les médias américains (même pré-2001), ou en choisissant de faire d’une romance homosexuelle et assumée la principale histoire d’amour de l’intrigue dans un climat pourtant violemment homophobe. Oz montre sans détours ni ellipses des hommes nus, des relations sexuelles entre hommes – mais aussi des viols, qui font partie du très large dispositif des violences exercées au sein de la prison. Iconoclaste et subversive ou provocante et racoleuse, la série n’en est pas moins la seule à dérouler un éventail aussi large et aussi rare de motifs et de personnages masculins.

Parce que son casting est un plaisir de sériephiles

Même lorsque les intrigues se font moins cohérentes, les performances de la distribution sont tellement impressionnantes que le visionnage reste impératif. Acteurs et actrices sont toujours incroyablement engagés, convaincus et intenses, alors même que l’on imagine, au vu des éléments précédemment cités, que le tournage n’a pas dû être tous les jours facile, alors que la majorité des personnages met à l’amende la notion même d’anti-héros (entre criminels endurcis, néo-nazis sadiques et raclures qui sèment le chaos par opportunisme), et alors que les scénaristes n’ont pas hésité à repousser les limites du crédible dans certains épisodes. Et, pour tout sériephile, c’est un jeu de Qui est-ce ? extrêmement réjouissant. En prime de la toujours excellente et parfaite et géniale Rita Moreno (culte parce qu’elle a interprété Anita dans West Side Story, on peut aujourd’hui enfin la revoir sur nos écrans grâce à Netflix dans le reboot d’Au fil des jours), on découvre qu’HBO n’a fait que recycler ses acteurs fétiches (et que Showtime n’a fait que les lui emprunter) lorsque l’on retrouve, au fil des saisons, les trois-quart des castings de The Wire ou Dexter (ou, entre autres, et avant Les Soprano ou Nurse Jackie, Edie Falco). Les interprètes des figures les plus marquantes de la série ont poursuivi leur carrière avec succès, à juste titre, et vous aurez le bonheur de reconnaître et admirer plus que jamais ceux que vous avez croisés au détour de Brooklyn 99, 30 Rock, Lost, Chicago PDGoliath, New York – Unité Spéciale, Constantine, Mr Robot, Gotham… ou encore Matrix, Whiplash et même Ghostbusters.

Rien de mieux pour se confronter à ce monument oublié de la télévision US que les nombreuses heures des longues soirées d’hiver à venir. Alors, convaincus ?

 

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