Accords et désaccords : Stranger Things, Saison 2

De retour de Hawkins et de l’Upside Down, quatre sériephiles aux goûts et aux habitudes variées ont accepté de répondre aux questions de Séries Chéries concernant la seconde saison de Stranger Things. Merci à Florian Etcheverry, Jérémy Coifman, Thibaut Ciavarella et Marc-Antoine Bartoli d’avoir partagé leurs points de vue avec nous !

Pourquoi on reprend le visionnage de Stranger Things ? Quels sont les atouts de la série ?

Florian : Pour vérifier si la série peut vraiment approfondir ses personnages et se réinventer visuellement. Il y a toujours un risque de prendre trop la confiance en saison 2, surtout sur un épiphénomène, et les frères Duffer n’ont pas beaucoup de projets à leur actif. Et également car le train de la hype n’est pas un Intercités mais un TGV, et il serait dommage de le rater.

Thibaut : J’avais beaucoup apprécié la première saison du show, le fan de Spielberg qui est en moi avait du coup envie de retrouver les personnages et l’univers de Stranger Things tout en ayant quelques craintes.
La série dégage évidemment une certaine nostalgie, on a parfois la sensation de tomber sur ce doudou qu’on avait étant petit. Mais Stranger Things est avant tout un divertissement impeccablement mené. C’est globalement bien écrit, la progression et l’enchaînement des événements lui confèrent un rythme soutenu qui happe le spectateur, elle bénéficie d’une assez belle réalisation (qui fait parfois un tantinet trop dans l’hommage) et en plus elle possède une assez bonne distribution.

Marc-Antoine : De manière générale, je ne suis pas un grand habitué des séries (aka le mec qui n’a jamais vu Game of Thrones). Mais ce que j’ai trouvé intéressant avec Stranger Things, du moins c’est ce qui a attiré mon attention dès la saison 1, c’est la qualité de l’univers proposé, que ce soit les images, la lumière, l’histoire bien sûr, la musique évidemment qui tient une place très importante sans me déplaire, et Winona Ryder. Ça crée un monde qui ne nous est pas étranger puisque comme le dit Thibault on y retrouve une synthèse des traces de notre enfance. Et reprendre le visionnage devient évident.

Jérémy : On reprend pour vérifier si Stranger Things va au-delà de son parti-pris originel, si la série transcende enfin son côté pastiche et doudou, pour devenir une vraie série fantastique, dans laquelle on pourrait retrouver une patte. Puis forcément, quand une série fait autant de bruit, comme le dit Florian, on regarde.

Pas facile de se réinventer après une saison 1 à succès : la série tient-elle ses promesses, ou bien tombe-t-elle dans la facilité et l’écueil du fan service à gogo ?

Thibaut : Je crois qu’on a tendance à vouloir que Stranger Things soit plus que ce qu’elle est vraiment. Juste avant la saison 1, j’avais lu un article ou les frères Duffer (les créateurs) disaient que Stranger Things était un hommage aux films de leurs enfances. À partir de là, la seule chose qu’on peut attendre de la série c’est d’épaissir ses personnages, qui parfois ont souffert de quelques négligences, et d’amplifier sa mythologie.
Bien entendu quand on voit la petite bande habillée comme les héros de Ghostbusters on sent l’envie de surfer sur la nostalgie. Comme pour la première saison le fan service est avant tout dans la citation de certains éléments inhérents à la pop culture des années 80. Je pense que cela fait partir de l’ADN même de la série.
Mais si on dépasse cela, Stranger Things poursuit son histoire avec des personnages qui subissent les conséquences du final de la saison précédente. Elle élargit ses thématiques avec la notion de traumatisme pour Will, de culpabilité pour Nancy, ou encore le deuil de Mike.

Florian : La série tient sa promesse de faire affronter des démons différents à ses personnages qui doivent rentrer dans l’adolescence difficilement. Mais vu qu’il y a trois générations de personnages représentées à l’écran, les adultes sont moins bien desservis que les adolescents et enfants, ce qui engendre une perte d’intérêt pour Joyce, très souvent au rôle d’observatrice des événements. Après, le schéma de la saison a tendance à se répéter par rapport à la saison 1, mais la familiarité est aussi une des bases de la série.

Jérémy : Dans les premières 20 minutes de la saison, j’ai eu très peur. Il y a un côté juke box et citations toutes les 5 minutes qui est agaçant tant il est là pour caresser le spectateur dans le sens du poil. Elle ne prend pas les gens à rebrousse poil, ce qui peut expliquer le relatif consensus critique et public. Mais peu à peu, la série s’octroie de belles plages mélancolique, où l’on perçoit les intentions des auteurs, à savoir une réflexion sur l’adolescence et ses changements. Comment quitte t-on le monde de l’enfance ? Ce sont des thèmes spielbergiens et très 80’s finalement, mais ils ont le mérite d’exister.

Quel est le meilleur personnage ? Les nouveaux sont-ils à la hauteur ?

Marc-Antoine : Will, sans la moindre hésitation !

Thibaut : En cette saison 2, clairement, le meilleur personnage c’est Will. C’était un petit défi pour les frères Duffer, car finalement si toute la saison 1 tourne autour de Will (comme d’ailleurs une grande partie de ces nouveaux épisodes), on l’avait peu vu en chair et en os. C’est un personnage forcément attachant, il subit une situation qui le dépasse et qu’il n’a pas voulue. Si on peut le rapprocher par certains aspects d’Eleven, contrairement à elle, Will a connu une vie paisible entouré par sa mère et son frère, là ou Eleven a été privée de cette vie quotidienne. D’ailleurs, je tiens à souligner la performance de Noah Schnapp, on a tendance à se focaliser sur Millie Bobby Brown, alors que pour moi il délivre une prestation bien meilleure.

Jérémy : J’aime beaucoup Jim Hopper, cette volonté de protéger son enfant adoptif, les traumas de son passé, ses fêlures. C’est un personnage classique, mais dans le sens noble du terme. David Harbour fait un très beau travail, donnant à son personnage un côté tendre et bourru. Je suis mitigé par rapport aux nouveaux personnage, les acteurs sont bons, mais les personnages manquent d’épaisseur que ce soit Bob (Sean Astin), Max (Sadie Sink), le docteur (Paul Reiser) ce sont des archétypes. Il n’y a que Billy (Dacre Montgomery) le demi-frère de Max, qui dépasse ce statut d’archétype. C’est pour le coup le seul personnage ambigu de toute la série.

Florian : Pour ma part je dois avouer que j’ai un faible pour l’arc de Sean Astin en Bob, qui fait vraiment le maximum dans un rôle qui est sans pitié, avec le risque de devenir très agaçant et soupe au lait. Malheureusement, son destin est scellé dès sa première apparition à l’écran…

Thibaut : Pour ce qui est des nouveaux personnages, je ne suis pas convaincu. À la rigueur, Max apparaît comme un élément de discorde au sein du groupe et apporte une certaine fraîcheur. Elle n’est pas indispensable, mais sa présence ne me dérange pas. En revanche, le personnage de Billy est complètement inutile, peu appréciable et pour le coup clairement stéréotypé. C’était aussi le cas de Steve, mais les scénaristes avaient fait évoluer son rôle dans une direction qui l’éloigne de cette image de garçon populaire des premiers épisodes.
Néanmoins, les scénaristes rattrapent un loupé de la première saison en introduisant les parents de toute la bande avec notamment l’adorable petite sœur peste de Lucas. Mais cela permet surtout à la série d’éviter l’écueil des parents fantômes comme dans beaucoup de production du genre.

Clins d’oeil et pop culture à tout va : Stranger Things en fait-elle trop ? La nostalgie, est-ce que ça marche vraiment ?

Jérémy : Oui elle en fait trop, car c’est un argument de vente, elle ne sert en rien l’histoire. Pour poser une époque, les frères Duffer n’avaient vraiment pas besoin d’en faire autant. Là, la manoeuvre semble assez opportuniste, même si l’on sent l’amour des créateurs pour ces oeuvres.

Marc-Antoine : Je n’arrive toujours pas à dire si cette passion pour la pop culture qui stimule tant la jeunesse est vraiment un bon filon. Sans doute que oui. De toute façon elle est un moteur pour faire tomber des barrières entre certaines cultures et différentes générations de spectateurs. Le risque, il y en a toujours un, c’est de faire un trop plein, qui serait un piège tendu à la progression de l’histoire. Cette série utilise des codes que l’on peut retrouver dans la trilogie Retour vers le futur par exemple, qui amène également des éléments de la pop culture pour réfléchir sur ce que peut être une décennie, une culture qui émerge et une culture qui disparaît. C’est pour cette raison qu’il est intéressant de constater l’engouement pour les années 80 qui revient de temps à autre.
Mais il ne faut pas oublier que ce n’est pas une nostalgie larmoyante, bien au contraire. On voit bien que la nostalgie est une source d’inspiration pour bon nombre de créateurs, que ce soit dans la mode, la musique, les jeux vidéos pour ne citer que cela. Ça ressemble à une quête de repères. Et dans Stranger Things, la nostalgie trouve un point d’ancrage, elle fabrique de l’esthétique, elle fait naître un nouveau monde, elle ouvre des pistes pour explorer la temporalité.

Florian : La nostalgie, c’est ce qui a vendu la saison 1, mais je pense vraiment que les gens sont revenus plus pour Hawkins et ses habitants que pour prendre une DeLorean vers 1984 avec leur abonnement Netflix. Si on regarde l’ensemble de la saison, le plus appuyé reste vraiment les costumes Ghostbusters, mais la série essaie d’éviter un étalage de références, comme toutes les séquences où Eleven est devant la télé. La plus grosse référence ne vient pas des 80s, mais vraiment des comic books X-Men, par exemple : toute la relation entre Hopper et Eleven, et le fameux épisode où elle va à Chicago est un fac-similé des thèmes des comics et de leur esprit général.

Thibaut : Quand on voit l’audience du premier épisode aux États-Unis (près de 15 millions), on peut clairement dire que la nostalgie marche. Mais pour rebondir sur ce que dit Marc-Antoine, je pense qu’aujourd’hui on va vers l’émergence de nouveaux réalisateurs ayant vécu devant les films comme Les Goonies, Rencontres du troisième type ou The Breakfast Club. À une autre échelle, quand on voit J.J. Abrams réaliser Star Wars VII, c’est parce qu’il était lui-même marqué par la saga étant enfant. Je pense qu’on va continuer à voir des œuvres prenant inspiration dans cette période assez vaste pour le cinéma.
Mais je trouve qu’il est réducteur de ne parler que de nostalgie. Une série ne peut pas entièrement reposer sur cet aspect, elle a besoin de bons personnages, d’intrigues assez captivantes permettant de faire évoluer le show. Je pense que c’est le cas de cette seconde saison.

Est-ce que la série n’a pas perdu un peu de son âme en rendant l’invisible trop visible ? Le fantastique n’est-il pas devenu trop prégnant ?

Marc-Antoine : L’invisible rendu visible. Vaste sujet ! Cette question reste encore assez mystérieuse puisque l’ambiance générale, si on enlève les plans en extérieur, repose sur un subtil jeu de clair obscur qui ne trahit en rien l’effet de présence de ce qui se passe dans l’Upside Down. Il est donc normal, dans cette saison 2, d’en montrer un peu plus sur la gravité de la situation que doivent subir les personnages.

Florian : La série intensifie vraiment l’aventure, et prend quelques tangentes avec des arcs qui ne disent pas tant de choses intéressantes qu’ils le prétendent : la relation entre Billy Hargrove et Max, et notre rencontre vaine avec leurs parents, qui n’ajoute pas grand-chose à ce que l’on sait de la psychologie de Billy, par exemple. De plus, le fantastique est toujours abordé par la relation avec les personnages : oui, on voit des Demogorgons et des Demo-Chiens, mais la trame vient de la réaction de Dustin avec D’Artagnan et de la possession de Will. On n’est pas dans des chasses sans fin de créatures paranormales ; par ailleurs je trouve le design des créatures vraiment cohérent. La série ne peut qu’étendre l’Upside Down et ses dangers au fil des saisons, donc ça ne peut que faire partie de son identité générale. On ne peut pas passer une saison entière avec un monstre dans une boîte.

Thibaut : Le fantastique fait partie de l’ADN de la série. Est-il trop prégnant dans cette saison 2 ? Pas vraiment. Je suis assez d’accord avec Florian, Stranger Things ne pouvait qu’étendre l’Upside Down. Alors forcément, l’invisible est plus visible, est-ce un défaut ? Disons que ces nouveaux épisodes sont un peu comme la suite d’un blockbuster. Le spectateur a déjà vu le premier, il attend du second volet quelque chose d’encore plus spectaculaire. Pour le coup c’est ce qu’offre Stranger Things sans se détacher de ce qu’on a pu aimer en saison 1.

Jérémy : Non, j’aime beaucoup le virage que prend cette seconde saison, car elle n’aborde pas les mêmes genres que dans la première saison. On se dirige plus vers un fantastique plus carpenterien dirons-nous. Les Duffer explorent même le film de possession, avec des références à l’Exorciste ou à Poltergeist. Il y a clairement plus de moyen et ça permet un virage vers le spectaculaire assez logique. Et la logique serait que plus les saisons avancent, plus le spectacle prendra de l’ampleur…

Qu’est-ce qu’on souhaite pour la saison 3 ? Avec quelles séries du même type peut-on patienter d’ici là ?

Marc-Antoine : Pour la saison 3, je dirais un questionnement sur la sexualité. J’ai bien aimé ce que Sense8 véhiculait comme problématiques autour de cette notion, mais aussi sur des choses beaucoup plus larges qui concernent les rapports entre les êtres avec quelque chose qui surpasse et dépasse l’entendement. Que la science-fiction s’empare de ce genre de chose, ça fait du bien !

Thibaut : Les frères Duffer annoncent déjà que nos héros seront au lycée, cela devrait amener quelques changements. Mais de façon général, j’espère que la série parviendra à continuer son chemin sans tomber dans certains pièges (l’hommage systématique, références à la pop-culture inutile…) tout en proposant quelques belles évolutions.
Pour patienter, je mise sur la prochaine série de Starz, Counterpart, l’histoire de monde parallèle avec J.K Simmons (Whiplash) dans le rôle titre. Sinon, dans la gamme du fantastique, des séries comme Buffy, X-Files ou même plus ancienne comme Histoires Fantastiques de Spielberg sont toujours à découvrir et revoir.

Jérémy : Comme Marc-Antoine, j’aimerais bien qu’on questionne un peu plus la sexualité de ces jeunes, mais aussi que la série soit plus cruelle, plus juste, pour décrire leur âge. C’est pour cela que la dernière séquence de la saison – celle du bal – est la plus réussie, ce n’est pas un happy end, après les aventures, malgré le fait que ce soit des héros, ces enfants restent comme avant : en retrait, sans confiance, et quand Dustin s’avance fièrement sur la piste de danse, on sait que ça ne va pas bien se passer pour lui. C’est très beau. Pour patienter, Thibaut fait bien de mentionner Counterpart qui s’annonce assez géniale.

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