Hippocrate vs HP

Ladies and gentlemen, bienvenue au grand retour des battles sur Séries Chéries ! Le principe est simple, deux séries cultivant les points communs se retrouvent sur le ring pour en découdre. Chaque qualité de la série équivaut à un uppercut destiné à grappiller quelques points, chaque faiblesse devra être dûment encaissée pour éviter le K.O.

Mais trêve de bavardage, enfilons plutôt les gants, aujourd’hui au menu l’affrontement sans pitié entre deux toutes nouvelles séries médicales françaises, HP et Hippocrate. Deux créations ayant pour ambition d’apporter leur originalité au monde pourtant foisonnant de la fiction médicale. Combattants, sortez les antidépresseurs et affûtez les stéthoscopes, à la toute fin il ne pourra en rester qu’un.

Round 1 : Les médecins et patients les plus attachants.

Dans la dernière création originale de Canal +, Hippocrate comme dans celle d’OCS, HP, les internes en médecine sont à l’honneur. Étonnamment les deux séries partent exactement du même point de départ. Nous suivons de tout jeunes médecins faisant leurs premiers pas dans un service d’hôpital. Confrontés à un univers inconnu, à des patients tout autant qu’à des collègues faisant évoluer leur vision du métier, les personnages principaux de ces deux séries sont en mutation. Ils entament une découverte des autres mais aussi d’eux-mêmes en se révélant dans leurs forces comme dans leurs faiblesses face à l’adversité.

Si leur point de départ est similaire, les chemins empruntés par Hippocrate et HP sont pourtant bien différents. La création Canal est une œuvre dérivée du film du même nom sorti en 2014. Créée et scénarisée par le créateur du film, Thomas Lilti, la série reprend bien évidemment les codes de l’œuvre originale. On retrouve cet ancrage fort dans le réel, ou tout du moins une volonté de se rapprocher au plus près des conditions d’un véritable hôpital. Difficultés administratives, contraintes budgétaires et sous effectifs s’invitent dans une histoire à vingt mille lieues des extravagances d’un Grey’s Anatomy. Cela vaut tout autant pour les personnages qui eux aussi bénéficient de cette patine quasi naturaliste qui les rend au fond on ne peut plus normaux.

Porté par un casting 5 étoiles la série met en scène un quatuor d’héroïnes et de héros du quotidien. Louise Bourgoin incarne Chloé Antovska, Alice Belaïdi joue Alyson Lévêque, Karim Leklou : Arben Bascha et enfin le jeune Zacharie Chasseriaud interprète Hugo Wagner. Au-delà de leurs différences, tous ces médecins en devenir partagent le même désir, incarner la fonction et concrétiser le rêve et la mission qu’ils se sont fixés. Tous devront pour cela se confronter à leurs peurs et à leurs faiblesses tout en masquant leurs fêlures. Dans un univers sous pression où la moindre défaillance peut entrainer une catastrophe, ils n’auront d’autre choix que d’avancer malgré tout, en tentant sans cesse de se rapprocher d’un idéal.

Loin d’un Dr House omnipotent, les héros de cette série parviennent à nous toucher justement parce qu’ils peuvent se tromper. Leurs petits défauts ou leurs grandes névroses en font des personnages humains loin des stéréotypes de médecins super héros. Une vision finalement assez rare dans le monde des séries et pourtant terriblement nécessaire.

Qu’en est-il des personnages de HP ? Création de deux scénaristes issues de la formation Création de séries TV de la Femis, Angela Soupe et Sarah Santamaria-Mertens, HP nous conte les péripéties de Sheila (Tiphaine Daviot), jeune étudiante en médecine réalisant son premier internat en service psychiatrique. Comme dans le baptême de feu vécu par les internes d’Hippocrate, la confrontation au réel, loin des livres de cours, s’annonce haut en couleur. C’est que Sheila n’a pas seulement à composer avec des symptômes qu’elle doit identifier mais plus largement, elle doit apprendre à comprendre un univers à part où les codes traditionnels n’ont plus cours.

Sheila se retrouve embarquée dans une double vie entre l’extra ordinaire de ses activités en psychiatrie et des rapports humains qu’elle y tisse et sa vie personnelle « normale » qui n’est pas non plus loin un chemin de roses. Son quotidien au travail, où patients et soignants se mélangent au point que l’on ne sait parfois plus très bien qui est supposé être sensé et qui ne l’est pas, est ce qui donne de plus en plus un sens à sa vie. Peut être en grande partie parce que dans ce service, on prend la peine de s’écouter et d’essayer de comprendre. Par opposition à cet univers barré et plein d’énergie, sa vie familiale représentée par sa mère, apprentie comédienne égocentrique au dernier degré (Agnès Soral) et son compagnon, Aymeric, radiologue un brin trop normal, semble un univers un peu tristounet. Cette confrontation nous permet de mieux comprendre la tentation, sans cesse croissante chez Sheila, d’aimer ses patients, pour leur sensibilité, pour leur fantaisie voire même pour leur dangerosité.

La sensibilité qui se dégage de tous les personnages de patients joue d’ailleurs énormément dans l’esprit de la série. Ils apportent à la fois légèreté et drame sans que l’on tombe dans un portrait tragique ou, ce qui aurait été sans doute pire, dans la caricature de leurs maux. Ce foisonnement d’étrangeté sensible fournit une originalité inattendue qui peut séduire même les plus dubitatifs.

Ah j’allais oublier la cerise sur le gâteau, le personnage de Jimmy (Raphaël Quenard) ! Sans filtre, sans limites, totalement potache et pourtant attachant par sa façon de comprendre intuitivement les autres, Jimmy intrigue. Il pourrait diviser car il a un côté énervant qui peut le rendre tout simplement insupportable à certains. Pourtant, il constitue une sorte d’étincelle de je m’en foutisme absolu, tout simplement magique dans cet univers médical. Un personnage haut en couleurs qui, de par son décalage, pourrait sans nul doute plaire à quelques nostalgiques de Scrubs.

Vainqueur : Difficile de départager nos deux compétiteurs sur cette manche. Les arguments ne manquent pas de part et d’autre. Pourtant, par l’originalité de ses personnages de patients et de fous drôles et touchants à la fois, par la générosité de comédiens extrêmement engagés dans leur rôle, HP crée la surprise et s’impose d’une courte tête. C’est bien sûr une question de sensibilité mais les rapports humains d’HP restent peut être un plus en mémoire que les interactions un peu froides de son homologue de Canal.

HP 1 – Hippocrate 0

Round 2 : Le meilleur diagnostic.

Pour Hippocrate comme pour HP, le moment du diagnostic patient est loin d’être le cœur de la série. Nous ne sommes pas dans des séries à suspense reposant sur la découverte d’une maladie comme d’autres reposent sur la découverte d’un meurtrier. Point de mécanique bien huilée ici, ni de découverte de maladies rares à chaque épisode. HP et Hippocrate tentent toutes deux une approche faite de suppositions, d’analyses et de rectifications. Des méthodes réalistes qui donnent d’ailleurs l’occasion d’aborder des problématiques autres que le traditionnel « est-ce ou non un lupus ? »

Dans la série de Canal +, la question du diagnostic est avant tout une question de responsabilité. Les internes ont tout à prouver. Ils sont en pleine quête de respectabilité. Pour ce faire, nul autre choix que de montrer leur professionnalisme en identifiant les pathologies sans commettre d’erreur. Les hésitations et la fébrilité du personnage d’Alyson (Alice Belaïdi) l’illustrent : une partie de son devenir en tant que médecin repose sur le fait de gagner en confiance dans la formulation d’un diagnostic. Il n’y a pas besoin d’être patient, nous-mêmes en tant que spectateur hiérarchisons les personnages par leur manière de cibler les symptômes et de valider leurs hypothèses. La connaissance joue un grand rôle dans les rapports humains. Le diagnostic est un lieu de pouvoir où s’affirment les liens entre soignants. C’est aussi ce qui peut discréditer définitivement. Tel ce médecin pourtant expérimenté quittant la série après une erreur de diagnostic, l’erreur ne pardonne pas et peut coûter très cher, aussi bien aux patients qu’à ceux qui les soignent.

Dans le service psychiatrique d’HP, le diagnostic ne s’établit évidemment pas tout à fait de la même manière. Ici, comprendre la pathologie du patient c’est avant tout dialoguer avec lui et obtenir sa confiance pour espérer, peut-être, rassembler les pièces du puzzle. Pas de formule magique ni de scanner révélateur dans le monde de la psychiatrie, seule la relation construite avec le malade permet d’approcher une vérité si tant est qu’il y en ait une à cerner.

Très rapidement, il devient évident que le diagnostic n’a pas ici une grande importance. Ce qui compte avant tout est d’accompagner le patient, le comprendre dans son délire et y participer s’il le faut pour trouver des réponses. Dans cette série, l’important est avant tout l’échange. Le diagnostic s’établira dans la durée, au fil des épisodes, sans parfois même que l’on y prête attention.

Vainqueur : L’action de diagnostiquer – qui donne lieu à des scènes révélatrices pour les personnages des internes – est montré dans Hippocrate débarrassée de tout mythe fictionnel. Observer, échafauder des hypothèses, lancer des analyses, poser un bon diagnostic est loin d’aller de soi. On sent toute la difficulté du processus et grâce à cette fragilité nous pouvons également sentir l’évolution des personnages et de leur rapport à leurs rôles de médecin. En d’autres mots, un sacré direct du droit de la part d’Hippocrate qui lui permet de remporter haut la main la victoire dans ce round.

HP 1 – Hippocrate 1

Round 3 : L’Univers le plus marquant.

Pour Hippocrate comme pour HP, la mise en scène comme l’ambiance globale dans les décors, la lumière ou l’univers sonore jouent un grand rôle dans le charme de ces séries. L’écriture n’est pas le seul ressort sur lequel misent ces créations pour nous immerger dans le monde hospitalier. Si les deux univers peuvent à première vue se ressembler, leurs approches sont pourtant bien différentes et produisent un effet presque opposé.

HP traite d’un sujet très dur, presque étouffant lorsqu’on le considère objectivement. Nous sommes dans un service psychiatrique fermé où les malades sont internés pour des troubles graves. Délires schizophréniques, troubles de la personnalité, pyromanie, nous sommes loin d’une dépression légère. Et pourtant, la série n’appuie pas sur cette dureté. Elle choisit de montrer des personnages décalés, déboussolés mais jamais elle ne bascule dans la souffrance crue ou dans la violence.

Au tout début de cette première saison, un tigre se retrouve à déambuler dans les couloirs vides de l’hôpital. Sous une lumière solaire, claire et douce, un prédateur qui pourrait être angoissant se balade tranquillement. Cette apparition est représentatif de l’esprit de la série. Une sorte d’onirisme, de rêve éveillé aux frontières du réel. Quelque chose d’inquiétant, une inquiétante étrangeté comme aurait pu dire Freud qui peut effrayer mais qui semble ici comme presque normale, ordinaire. Sans aller de soi, le trouble fait partie de la vie et n’est pas montré comme autre chose qu’un basculement, un décalage vers l’irréel.

La mise en scène d’Emilie Noblet joue sur ces décalages tout en ancrant constamment les évènements dans le réel. Si quelques basculements dans l’onirisme sont présents on ne tombe pas pour autant dans les délires hallucinés de Legion par exemple. Ce qui compte avant tout ce sont les échanges, les visages et les corps permettant de mettre la communication entre les personnages au cœur de la série. Entre décalage et rituels de l’hôpital, nous naviguons dans un quotidien d’une grande douceur, montrant l’univers psychiatrique en lui accordant le droit d’être considéré comme normal bien loin des fantasmes d’asiles anciens.

La dureté n’est pour autant pas évacuée totalement. Il n’est besoin que de citer une scène d’électrochocs particulièrement difficile pour se rappeler que nous ne sommes pas dans un monde de bisounours. C’est aussi dans sa dimension tragique qu’est montrée la maladie mentale, pour les patients comme pour leur famille, souvent totalement démunie. En illustrant les multiples facettes de la pathologie, la série ne cesse d’adresser la question de l’écart à la norme. Qu’entend-on par normalité et que veut dire être dans la norme ? Comment comprendre ceux qui ne peuvent être dans cette « normalité » ? Autant de questions qui rendent cette série beaucoup plus profonde qu’une simple comédie en milieu hospitalier.

Hippocrate fait quant à elle de l’ancrage dans la réalité son principe même. Adoptant une mise en scène très effacée à la limite du naturalisme, évitant tout effet de mise en scène pour laisser aux situations le soin d’exprimer par elle-même leur intensité, la série se mue parfois en documentaire. Les briefs d’équipes sur les effectifs, les débats autour d’un planning de chambres ou sur la gestion des horaires font partie des scènes régulières dans Hippocrate. Nous nous retrouvons dans le quotidien, quitte à évacuer tout glamour mais aussi tous faux semblants. Petit bémol tout de même, les spectateurs travaillant eux-mêmes en hôpital pourront être surpris de voir des internes faire le travail d’infirmier. Les besoins de la fiction l’imposent sans doute mais pour une série se voulant proche au dernier degré du réel, cela peut faire grincer des dents aux plus pointilleux.

La manière dont sont montrés les patients participe de ce mouvement vers une approche réaliste. Ici pas de patient diagnostiqué, opéré et rétabli en 45 minutes. Oubliez Grey’s Anatomy, les miracles ne sont pas vraiment de mise. Le suivi post opératoire ainsi que les activités de la réanimation occupent une très grande part dans la série. Il n’est pas rare de suivre une même personne pendant 3 ou 4 épisodes voire même toute une saison. Hippocrate introduit une nouvelle manière de montrer les malades qui nous permet de nous attacher à eux bien plus que dans une série médicale traditionnelle. L’objet de notre curiosité de spectateur se déplace, ce ne sont plus leurs pathologies auxquelles nous portons toute notre attention mais bien à des personnes en souffrance. Ce n’est pourtant pas sur ce point qu’Hippocrate se démarquera de sa concurrente d’OCS. Ce constat de l’importance des patients au cœur des intrigues vaut en effet tout autant pour HP. Nous suivons les patients dans leur évolution jusqu’à ce qu’ils deviennent des héros à part entière auxquels on s’attache parfois plus qu’à certains soignants.

Louise Bourgoin (Chloé Antovska), Karim Leklou (Arben Bascha)

Un petit écueil cependant, à trop être dans une réalité crue, la série peut sérieusement rebuter ceux pour qui l’hôpital éveille en eux une profonde angoisse. Si l’odeur des couloirs d’hôpitaux ou la vue d’une seringue vous dégoûtent ce n’est certainement pas cette série qui pourra guérir votre phobie.

Vainqueur : Pour l’originalité de sa démarche, montrant un service psychiatrique avec douceur et sensibilité, ainsi que pour la manière dont elle peut changer notre regard sur la maladie mentale, HP remporte cette manche. Encore une fois le round est très subjectif, le parti pris d’Hippocrate est également fort et réussi, malgré tout il ne parvient pas à créer la surprise de la même manière que son challenger HP.

Mention spéciale également à la musique de la série d’OCS, composition électro jazzy collant particulièrement bien à la série en parvenant à être au diapason de son ambiance doucement décalée.

HP 2 – Hippocrate 1

Grand vainqueur : HP

Victoire surprise de l’outsider, la petite pépite de fraicheur made in OCS, HP. Sans prétention et avec moins de moyens que sa consœur de Canal, elle parvient néanmoins à tirer son épingle du jeu et à montrer que le label OCS Signature est encore porteur de belles promesses.

Attention à la revanche néanmoins, Hippocrate ne démérite pas, loin de là. Ses personnages sont intrigants, leurs problématiques et leurs conflits ne manquent pas de profondeur, il n’est donc pas dit qu’au cours des prochaines saisons la belle ambition dont fait preuve la série ne l’amène à devenir une très très belle création. Dans tous les cas, vous savez ce qui vous reste à faire, voilà ici deux belles séries à suivre de très près.

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