Too old to die young : too dumb to watch ?

Cannes a désormais son propre festival de séries, mais il est arrivé que le festival de Cannes en lui-même, celui des marches et des palmes, fasse une entorse à son programme cinéphile en projetant des œuvres télévisuelles. Attention, pas n’importe lesquelles, et pas de n’importe qui : c’est mieux si le ou la showrunner a déjà reçu un prix cannois. En 2017, les palmés Jane Campion & David Lynch présentaient le retour de leurs séries respectives, Top of the Lake et Twin Peaks. En 2019, c’est Nicolas Winding Refn qui a eu droit au tapis rouge pour deux épisodes de son nouveau projet, une production Amazon sobrement (non) intitulée Too Old to Die Young – North of Hollywood, West of Hell. Il a fallu faire la queue deux heures debout sous la pluie pour les visionner, en tant que festivalier.e lambda, sur grand écran – non les deux premiers, mais les épisodes 4 et 5 sur une saison qui en compte dix, parce que sinon ça ne serait pas drôle.

Autant dire qu’il valait mieux être très fan du style du réalisateur culte de Drive, Pusher & compagnie, et ne pas avoir été trop décontenancé.e ni déçu.e par ses derniers films, les plus expérimentaux Only God Forgives et The Neon Demon. Refn rejoint ainsi une désormais longue parade de réalisateurs & réalisatrices “de cinéma” qui passent “à la télévision”, ou du moins ici au format épisodique. Il fait surtout partie d’une très agaçante litanie de créateurs un poil snobs qui affirment que leur série n’est pas une série, non, mais un « long film » (tendance décriée par les journalistes séries de tous  horizons), et insiste d’ailleurs en prêchant désormais tout un manifeste du streaming comme révolution, comme pour réitérer que non, il ne s’est pas abaissé au petit écran, mais est au contraire un courageux visionnaire qui s’est lancé dans une aventure novatrice et à nulle autre pareille, fait qu’il entérine en marquant chaque épisode de son sceau mégalo, le hashtag #byNWR, plus gros encore que le titre.

bynwr

by whom?

Les dix épisodes, qui durent entre 30 et 90 minutes, sont désormais disponibles sur Prime Video, et leur diffusion n’a pas été médiatisée tant que ça en dehors de cet avant-goût cannois. Peut-être justement parce qu’il ne donnait pas tant que ça envie de découvrir le reste de la série. Plastiquement, comme toutes les images que Refn crée, Too Old to Die Young est sublime. Mais narrativement, les chanceux spectateurs de l’avant-première ont forcément pâti de l’absurdité de la programmation : la confusion inévitable quand on commence un récit à sa moitié est encore accentuée par un épisode 4 cryptique et fumeux ; le 5 est bien plus cohérent, mais si on n’avait pas besoin de regarder les épisodes précédents pour découvrir le show, à quoi cela sert-il de les regarder après coup ? La confusion grandit encore quand on sait que le festival avait d’abord annoncé sur son programme que les épisodes 5 et 6 seraient diffusés, et qu’en interview Refn lui-même alterne sans cesse entre les mots « film » et « série », affirme qu’on peut regarder sa série sporadiquement, qu’il a lui-même fait le montage sans réfléchir à une structure auparavant pour satisfaire aux exigences d’Amazon. Si l’auteur lui-même conçoit ses épisodes comme interchangeables alors qu’ils ne le sont pas, et comprend qu’on « n’accorde que trente minutes de son temps à une série de treize heures » (cf. l’interview précédente), ce n’est pas très engageant. Surtout, si son concept est vraiment de créer une expérience nouvelle, une matérialisation du streaming comme un « faisceau d’images » dans lequel il est possible de se plonger et duquel on peut sortir indistinctement, pourquoi avoir gardé une structure en épisodes numérotés avec générique et titre, pourquoi avoir adopté les éléments d’une trame classique et en partie feuilletonesque, et surtout pourquoi avoir choisi une intrigue aussi clichée ?

yup

Miles Teller a une légère impression de déjà vu

C’est bel et bien thématiquement que Too Old to Die Young pèche le plus. Un énième pastiche de film noir avec pour protagoniste un tueur à gages, figure omniprésente dernièrement, ça peut susciter une forme de lassitude mais toujours aussi nous donner un chef d’oeuvre – ou du moins une série réussie. Après tout, la violence est l’un des sujets de prédilection de Refn, et il la met toujours en scène de manière impressionnante. C’est un autre de ses motifs qui commence à être vraiment envahissant : la représentation de jeunes filles, voire de très jeunes filles, comme des corps nubiles aussi interchangeables que les épisodes et aussi malléables que la notion de « série » l’est pour Refn. La pédophilie est une menace sourde dans les bas-fonds poisseux de l’Ouest des Etats-Unis qui campent le décor, est particulièrement prévalente dans les épisodes 4 et 5, mais sans pour autant remettre en cause la fascination malsaine qu’ont les personnages et le réalisateur lui-même pour ces femmes fatales qui sont surtout des nymphettes. Martin, le personnage principal interprété par Miles Teller, veut protéger / venger les jeunes et belles victimes d’un système vicié tout en ayant une relation romantique avec une lycéenne. Les quelques scènes qui pourraient changer la donne, notamment celle, hypnotique, où Miles Teller rampe de manière chaloupée à ses pieds, sont annulées par le terrible traitement des deux personnages, parmi les pires vus depuis des lustres, et aussi par le fait que les sévices des personnages féminins nous soient montrés ou dépeints avec délectation. Comme à son habitude, Refn suit les pas d’un homme viril et taciturne, qui laisse à peine deviner ses fêlures à travers un regard hanté et… des accès de rage incontrôlable. Mais le trope de l’anti-héros est décidément bien fatigué, surtout quand il est aussi mal exécuté sur autant d’épisodes, et il est difficile de trouver quoi que ce soit de révolutionnaire à une série qui adopte le point de vue d’un jeune américain sans intériorité, amateur d’adolescentes et d’armes à feu – ils sont déjà bien trop nombreux dans le monde réel.

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