Fosse / Verdon : cherchez la femme

Génie de la danse, bourreau de travail visionnaire, célébrité complexe au destin anticonformiste qui a laissé une empreinte indélébile sur le Broadway des années 70 et le showbiz américain, je suis, je suis, je suis…

Si vous avez instinctivement envie de répondre Bob Fosse, félicitations : cette description correspond en effet au chorégraphe culte adepte de chaises, de chapeaux et de gestes saccadés, oscarisé en 1973 pour Cabaret. Mais elle s’applique aussi à Gwen Verdon, danseuse, chanteuse, actrice d’exception aux nombreux rôles-titres récompensés par des Tonys, qui fut un temps son épouse. Sa renommée n’a pourtant pas aussi bien traversé décennies, médias et frontières. Il y a quelques années à peine, on peut d’ailleurs imaginer qu’elle serait restée un personnage secondaire dans l’inévitable biopic de sa vie à lui, une muse, une nourrice puis un fardeau, le réceptacle de ses angoisses et désirs de créateur capricieux qui tour à tour l’inspire, lui donne un enfant et le dispute avec aigreur pour ses incartades avant de disparaître. Peut-être même aurait-elle été une figurante, pas plus présente à l’écran que les autres compagnes qui l’ont précédée et suivie – à l’image des nuées de vamps en justaucorps, dont Ann Reinking (une autre ex), qui peuplent le film Que le spectacle commence (ou All that jazz), autofiction fantasmée du réalisateur.

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Jazzzz

Mais voilà, on est en 2019 et de plus en plus de producteurs sont des productrices et/ou ont reçu le mémo : les femmes sont des personnages comme les autres. Elles ont droit au même traitement scénaristique, au même temps de présence à l’écran et aux mêmes efforts de représentation nuancée que leurs homologues (fils, pères, frères, amis, maris, amants, héros) masculins. Dont acte : la biographie Fosse écrite par Sam Wasson, une fois adaptée à la télévision par FX sous la forme d’une mini-série de huit épisodes, se pare d’une barre oblique et devient – fait révolutionnaire – Fosse/Verdon.

Le pilote, diffusé le 9 avril 2019, est davantage consacré à Bob (Sam Rockwell) et cela semble tout naturel tant il s’inscrit parfaitement dans le profond sillon creusé avant lui par Don Draper, Tony Soprano & co. C’est le parfait anti-héros : il est lunatique, jaloux, paranoïaque, enchaîne grands succès et échecs commerciaux, tyrannise ses danseurs (enfin, surtout ses danseuses), délaisse sa fille et trompe sa femme ; cerise sur le gâteau, sa chemise reste entrouverte pour qu’on voie bien la cicatrice qui lui barre le torse, souvenir d’une crise cardiaque, pendant qu’il enchaîne les pilules, les liaisons, les shots et les cigarettes. Rien de très original ni nouveau, en fait : un homme travaille dans l’industrie du spectacle dans les années 70 et se drogue trop, vraiment ?! C’est appréciable que les flash-backs évoquent sa première expérience sexuelle, (trop) jeune avec des femmes (beaucoup) plus âgées, comme un potentiel traumatisme, un événement dérangeant et la racine probable de nombre de ses névroses, sans pour autant l’absoudre ou éluder le fait que sa drague compulsive relève du harcèlement sexuel, notamment avec les danseuses qui ne voulaient pas de lui. Mais faire de lui le seul personnage principal, même en dénonçant ses “parts d’ombre” et autres “démons”, reviendrait toujours à lui accorder la majeure partie de notre attention, de notre empathie, et finalement de notre admiration. C’est le contrepoint offert par la rousse Gwen Verdon (Michelle Williams) à ses côtés qui bouscule le mieux la partition familière de l’artiste-tourmenté-mais-si-talentueux.

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Dès leur première scène ensemble, où leurs répliques et mouvements se complètent, la série indique qu’elle ne compte pas la laisser de côté – et de fait, les épisodes sont dans leur ensemble partagés à égalité entre leurs deux points de vue. Le récit est tout en ellipses, bonds dans le temps et flash-backs, et nous montre ainsi leur rencontre en parallèle de leur rupture dès le deuxième épisode : leur relation, l’importance de Gwen dans la vie de Bob, dépasse amplement une simple dimension romantique. Il y a, bien sûr, leur indéniable alchimie, un coup de foudre qui les fait tromper puis quitter leurs partenaires respectifs d’un commun accord. Mais il y a aussi le subtil jeu de leurs ambitions et carrières, qu’ils joueront jusqu’à ce qu’il meure de sa dernière crise cardiaque en 1987. Leur rapport se traduit forcément par des enjeux de pouvoir, de réputation, de notoriété. Elle a été la star établie, le sex-symbol bien plus célèbre que lui avant même de le connaître grâce à ses prestations dans Can-Can ou Redhead, qui soutenait un petit metteur en scène montant, ex-danseur qui ne trouvait plus de job à cause de son début de calvitie. Avant que la situation s’inverse quand il est devenu le réalisateur le plus en vogue du moment et qu’elle n’était plus perçue que comme une has-been vieillissante, meilleure danseuse que comédienne. La série souligne ses trahisons et manquements à lui, et en creux ses sacrifices à elle ; les infidélités, évidemment, et une grossesse dont une danseuse émérite ne pouvait que pâtir, mais aussi les projets repoussés, les coulisses où il l’a cantonnée, les rôles promis mais donnés à d’autres (Shirley MacLaine, Liza Minnelli…), comme pour ne pas être éclipsé par le charisme d’une personnalité bien plus appréciée que lui par nombre de producteurs et critiques.

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Pourtant, toujours, survit la compatibilité de leurs sensibilités et aspirations artistiques, la réussite et la qualité de leurs collaborations. Ils viennent tous deux de milieux modestes et de foyers abusifs, partagent le souvenir des shows burlesques dans des cabarets mal famés pour des salaires de misère. Même quand Bob piétine l’amour-propre et les rêves de Gwen, il respecte son avis professionnel, et elle restera toute sa vie la garante de leur héritage culturel. Ils se font une confiance absolue en ce qui concerne leur travail, ont besoin du regard de l’autre pour être rassuré.e.s, échangent avec fluidité et entrain dès qu’il s’agit de leur processus créatif. Elle n’en a pas vraiment récolté les fruits, n’a été créditée que comme actrice sur ses productions de Damn Yankees, Sweet Charity et Chicago, n’a jamais tenu officiellement le rôle de chorégraphe ni même d’assistante à la chorégraphie (fonction qu’elle a pourtant visiblement endossée), et ses contributions relèvent presque d’une forme de charge mentale qui incombe à l’ex la plus brillante de l’anxieux Bob Fosse. Un sacrifice de plus, par perfectionnisme, par sentiment d’obligation, par amour de l’art et joie de participer, malgré tout, à l’élaboration de chefs d’oeuvre… Mais aussi et justement parce qu’au-delà de leur mariage, une certaine connivence et une tendresse durable les lie et les fait se retrouver, toujours. Il ménage les articulations et l’orgueil de Gwen lorsqu’il la caste enfin, à 50 ans, en ingénue de Chicago, et adapte les pas de danse en conséquence ; elle est à ses côtés lorsqu’il s’écroule et meurt dans la rue alors qu’ils se rendent à une nouvelle mouture de leur spectacle Sweet Charity.

L’étiquette “femme de” tend à écarter celles qui la portent de la postérité, mais au fil des années et des épisodes, le soutien, l’influence et les apports officieux de Gwen Verdon à l’oeuvre de Bob Fosse paraissent incommensurables, depuis les planches de Damn Yankees jusqu’à la salle de montage de Cabaret. Centrée sur leur duo, la série omet de citer d’autres inspirations du chorégraphe, notamment certaines danses africaines et les minstrel shows. Mais le fait de déplacer un peu le feu des projecteurs, ou plutôt de ne pas le circonscrire à Bob Fosse seul, rétablit déjà une forme de justice et de vérité dans l’appréciation que l’on peut avoir de son oeuvre. Gwen Verdon était loin d’être une muse passive ou une caricature de femme au foyer – elle avait ses propres “démons” et “parts d’ombre”, le fait qu’elle ait abandonné son premier enfant (issu d’un viol) et fasse passer sa carrière avant sa fille (Nicole Fosse, qui a participé à l’élaboration de la série) font peut-être d’elle aussi une anti-héroïne comme on en voit encore peu. Le double-standard est d’autant plus criant que, face à un odieux junkie, une femme défie déjà les convenances en préférant la gloire à sa famille. Il semble subsister jusqu’à la distribution : Sam Rockwell est excellent, mais bien moins convaincant dans ses (rares) scènes de danse qu’une Michelle Williams transfigurée- et les Emmys 2019 ne s’y sont pas trompés en la récompensant. Qui sait, peut-être Gwen aura-t-elle un jour droit à son propre biopic Verdon où Bob Fosse sera tout juste un figurant…

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