Retrouver la foi avec The Leftovers et American Gods

L’une s’est achevée en 2017 après 28 splendides épisodes, l’autre a débuté la même année et s’apprête à revenir nous épater en 2019 avec sa deuxième saison. The Leftovers reprend puis dépasse le récit de l’écrivain Tom Perrotta. Damon Lindelof, alias Mr. Lost, nous dépeint les conséquences d’une mystérieuse catastrophe sur un groupe de personnages brisés ; comment se remettre en effet de la volatilisation instantanée de 2% de la population humaine ? De son côté, Bryan Fuller, après Hannibal, a commencé l’adaptation d’American Gods de Neil Gaiman avant de filer vers d’autres projets. On y voit les déités de nombreuses cultures, importées au fil des diverses vagues d’immigration, peiner à survivre au sein des Etats-Unis modernes.
A première vue, elles ont déjà pour points communs d’être des séries américaines fantastiques adaptées de romans cultes par des showrunners acclamés. Mais leurs synopsis, tons et thèmes semblent radicalement différents, entre le drama existentiel et introspectif produit pour la prestigieuse HBO et le roadtrip baroque et exubérant de la plus canaille Starz. Si elles empruntent des chemins tout à fait distincts, elles finissent pourtant peut-être par se rejoindre sur quelque chose d’essentiel…

Et non, il ne s’agit pas (que) des pecs & abdos ciselés de leurs acteurs Ricky Whittle & Justin Theroux

The Leftovers, le désespoir d’échelle planétaire

Après une courte séquence nous montrant la fameuse Disparition des 2% de la population humaine telle qu’elle a eu lieu dans la ville de Mapleton – à travers la volatilisation d’un bébé qui plus est – la série reprend au même endroit trois ans plus tard. La vie a retrouvé son cours mais nombre des habitants ne parviennent pas, et c’est légitime, à digérer le mystérieux phénomène qui leur a enlevé leurs proches ou fait s’évanouir des inconnus sous leurs yeux. C’est un traumatisme qui ne s’en va pas, une plaie béante dans le flanc de la société, une douleur latente qui vient s’ajouter aux autres problèmes de leur existence. Si quelques-uns nourrissent l’espoir de voir les absents revenir comme ils sont partis, à la Revenants ou 4400, à mesure que le temps passe, cette illusion est peu à peu abandonnée – et toute la société est d’autant plus endeuillée qu’il s’agit d’un deuil qui ne se résout pas, un deuil sans cadavre et sans enterrement. Une entreprise capitalise d’ailleurs sur ce manque en fabriquant des mannequins à l’effigie des Disparus, pour donner une forme d’apaisement à leurs familles. Ces funérailles fac-similées peuvent aider ceux qui restent, en l’absence de toute autre solution, mais ne dénouent pas le mystère et ne répondent pas à leurs questions : que s’est-il passé le 14 octobre 2011 ? Pourquoi à ce moment-là ? Où sont-ils passés ? Comment ont-ils été désignés, choisis ? Pourquoi ?

Ces interrogations font bien sûr écho à celles auxquelles nous sommes tous confrontés face à la mort, mais elles sont exacerbées, forcément, par le caractère surnaturel de la chose. Désolée d’insister : on peut tous mourir à n’importe quel instant, et suivant l’humeur nord-coréenne ou états-unienne, une part non négligeable de l’humanité pourrait être vaporisée en relativement peu de temps ; mais si à cela s’ajoute la peur de s’évaporer dans l’air sans prévenir, pas étonnant que les niveaux d’anxiété et de dépression mondiaux battent de nouveaux records – d’autant plus que ni les autorités ni la science n’ont réussi à fournir un semblant d’explications. En l’absence de théorie ou d’indices avérés, les hypothèses les plus fantasques se multiplient, et les mécanismes d’adaptation et de résilience les plus extrêmes se mettent en place. Extraterrestres, mondes parallèles, acte divin, une sélection d’élus partis pour le paradis, une sélection de damnés partis pour l’enfer : dans cette brèche métaphysique s’engouffrent tous les systèmes de croyances existants… Ainsi que de nouveaux, avec la cristallisation de sectes autour de prophètes auto-proclamés ou de postures pénitentes. Ainsi, l’organisation du Guilty Remnant – ceux qui restent et se sentent coupables – rassemble un nombre croissant d’individus qui refusent catégoriquement de faire comme si de rien n’était et de poursuivre leur vie comme avant, préférant adopter un comportement pour le moins radical et violent. Et la série ne rechigne pas à montrer les extrémités auxquelles en arrivent certains avec quelques séquences brutales. Dans ce monde post-catastrophe (le livre originel est une référence directe au 11 septembre 2001), les esprits s’échauffent, les actes se font plus désespérés, et une émeute est vite arrivée. En bref, entre tensions collectives et drames personnels, tous les personnages de la série cherchent une issue, quelle qu’elle soit.

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Les orgies dédiées à un lion sur un bateau australien, ça marche aussi (The Leftovers s03e05, It’s a Matt, Matt, Matt, Matt World)

Des hommes et des dieux

American Gods est un inventaire des religions et mythes fondateurs d’un tout autre genre qui, paru quelques mois avant le 11 septembre 2001, a pu sembler pressentir la crise d’identité occidentale qui allait s’ensuivre. Shadow Moon, le personnage principal, a, lui, l’opportunité d’assister à l’enterrement de sa femme – qui ne disparaît pas sans explication, mais meurt dans un accident de voiture alors qu’il allait enfin sortir de prison (pour un crime qu’elle l’avait invité à commettre)… et alors qu’elle prodiguait une fellation à son meilleur ami (à lui). Relâché en avance pour arriver à temps aux funérailles, Shadow n’a aucune raison de se réjouir ; au-delà de sa jalousie et de son incompréhension quand il apprend les conditions de l’accident, Laura était sa raison de vivre, tout ce qu’il attendait de la liberté, et sans elle (et sans le job que lui aurait fourni le meilleur ami en question, paix à son âme) il n’a nulle part où aller. Il accepte à contrecœur la proposition d’un vieil escroc hâbleur croisé à l’aéroport et le suit sur les routes du Midwest, mais ce qui ne devait être qu’une position de chauffeur et de garde du corps se mue bientôt en une quête qui teste les limites de ses certitudes. Wednesday, son employeur, est en effet en pleine tournée de ses vieilles connaissances, des personnalités extravagantes et potentiellement douées de pouvoirs surnaturels qui ne cessent de faire douter Shadow de ses propres perceptions. Ils sont de plus traqués par un ado vapoteur plus insupportable que le plus insupportable des early-adopter tech fanboys (mais aussi plus dangereux qu’il n’y paraît) et d’autres entités inquiétantes… ainsi que par Laura Moon, mort-vivante accidentelle. C’est que Wednesday est le pseudonyme anglophone du dieu nordique Odin, et qu’il est en réalité en train de préparer le terrain pour une lutte entre divinités anciennes et nouvelles dans laquelle Shadow joue un rôle mystérieux. Kevin Garvey, policier et l’un des protagonistes de The Leftovers, perd lui aussi ses repères dans un monde post-Disparition, entre son père et les riverains de Mapleton qui pètent les plombs, sa femme et son fils chacun parti dans une secte, et les événements inexplicables qui semblent se multiplier dans son entourage. Qu’il s’agisse de Kevin ou Shadow, il leur faut se rendre l’évidence : la réalité est moins rationnelle qu’il n’y paraît, nos espoirs et nos croyances peuvent s’y matérialiser et, littéralement ici, y prendre vie.

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Toute ressemblance avec un lapin et un oeuf de Pâques n’est PAS fortuite (American Gods s01e08, Come to Jesus)

De fait, et au-delà de la personnification de figures mythologiques et religieuses, la foi des personnages d’American Gods et The Leftovers s’incarne et se vit. Elle n’est pas cantonnée à l’intériorité, à une dimension personnelle, spirituelle et contemplative de leurs existences, au contraire ; elle est agissante, concrète et même un peu envahissante – pour les croyants hardcore comme pour ceux qui sont plus dubitatifs. On a d’un côté les convaincus, qui sont entièrement guidés et motivés par leurs certitudes, avec une pointe de prosélytisme : c’est bien sûr le cas de Wednesday ou sa rivale Media, divinités majeures qui sont prêtes à tout pour rallier dieux et humains à leurs causes respectives, qui tempêtent et débattent et font des démonstrations de force pour asseoir leur pouvoir et leur légitimité. Mais c’est aussi le cas du pasteur Matt Jamison, de Patti la guilty gourelle, de l’illuminé Kevin Garvey senior ou encore de l’homme qui dit être Dieu dans la saison 3 de The Leftovers, chacun ayant une vision de la situation qui leur est propre et un programme d’actions à mener qu’ils tentent de communiquer aux autres. Le conflit est là encore inévitable, quand Matt, qui a une foi inébranlable et un rapport très personnel à Dieu depuis son enfance, est confronté à l’un de ses usurpateurs blasphèmes, qui annonce son identité divine sur une triviale carte de visite – leur tête-à-tête se solde par une altercation avec coups de poings, kidnapping et ligotage. On retrouve en tous ces personnages la même arrogance, celle de ceux qui sont persuadés non seulement d’avoir raison, mais d’être infiniment supérieurs à leurs interlocuteurs dubitatifs, avec pour parfait exemple le Technical Boy d’American Gods, déité des nouvelles technologies impatienté par un monde terriblement dépassé. D’un autre côté, Laura et Shadow Moon, Kevin Garvey (junior) et Nora Durst font preuve de plus de scepticisme. Cette dernière, dans The Leftovers, a choisi pour carrière, et pour mission, de débusquer les faux cas de Disparitions – pour ne pas verser de dédommagements frauduleux, certes, mais surtout pour casser les illusions que nourrissent tous ceux qui refusent de faire front à leurs souffrances avec la même franchise qu’elle. Aucune théorie, aucune hypothèse ne trouve grâce à ses yeux, face à l’horrible vérité de sa perte : ses deux enfants et son mari ont disparu pour toujours en une fraction de seconde, le temps de leur tourner le dos pendant le petit-déjeuner – et il n’y a rien d’autre, rien de plus à savoir. Elle et ces quelques autres refusent de croire, nient avec entêtement, même devant l’évidence. L’objet de leurs doutes les pousse tout de même à agir, ne leur laisse pas le choix lorsqu’il se manifeste dans le monde physique : Kevin ne veut pas être une sorte de Christ, mais ressuscite bien malgré lui ; même chose pour Laura, qui traversait sa vie avec un ennui dépressif et détaché et se retrouve à s’y accrocher coûte que coûte. Leur situation ne fait pas totalement sens, ils n’arrivent pas forcément à en trouver le pourquoi du comment, à séparer le bon grain de l’ivraie, ils ne cherchent d’ailleurs pas toujours à le faire, mais peu importe. Peu importe si Kevin et Shadow sont Élus d’une manière ou d’une autre, et dans quel but ; peu importe si les vocations de Nora et Laura sont justifiées ou non. Plus encore que l’adhésion à un dogme pré-établi ou la révélation d’une vérité absolue leurs parcours respectifs soulignent surtout la nécessité de croire en quelque chose, n’importe quoi… et de raconter des histoires.

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Baptême à la dure pour Kevin Garvey, obligé de porter une veste :( (The Leftovers s03e07, The most powerful man in the world (and his identical twin brother))

I want to believe

Les deux séries développent ainsi une structure à tiroirs au fil des épisodes et ont souvent recours à une forme de mise en abîme entre le réel et le mythe, le vrai et le faux, la vie et le récit qu’on en fait. Souvent, ce sont les personnages eux-mêmes qui prennent en charge une partie de la fiction et de la narration, et il n’est pas anodin de retrouver dans chacune un personnage d’auteur dont l’écriture entretient un rôle ambivalent et décisif avec la série elle-même : Kevin Garvey senior, qui dédie un évangile à son fils dans lequel il récapitule les événements des deux premières saisons de The Leftovers, et Mr. Ibis, itération du dieu égyptien, expert en pompes funèbres et archiviste dans son temps libre, qui consigne à la plume les temps forts de l’histoire surnaturelle des Etats-Unis. Dans American Gods, ces saynètes manuscrites sont nommées Somewhere in America ou Coming to America selon qu’elles sont contemporaines au récit ou non, et nous présentent différents dieux, passés ou présents, qui vaquent à leurs occupations divines, depuis les cales de bateaux d’esclavagistes où prêchait Anansi jusqu’à la frontière Texas-Mexique que Jésus traverse lui aussi illégalement. Les séquences sont séparées de l’intrigue principale même si certains de ces dieux sont appelés à jouer un rôle dans la suite des événements. The Leftovers a recours à plusieurs reprises au même dispositif, des épisodes s’ouvrent sur des scènes désarçonnantes – un accouchement préhistorique, un attentat acrobatique dans un sous-marin, le quotidien d’une communauté de colons Milleristes au 19ème siècle – et certaines des séquences les plus marquantes de la série sont d’éloquents monologues dépeignant des événements auxquels on n’a pas assisté, dont on doit nous-mêmes décider si on veut les croire.

The Leftovers explore un monde en crise propre au 21è siècle, American Gods scrute davantage le passé, d’abord l’histoire violente d’un pays qui s’est fondé sur le génocide et l’esclavage et qui porte donc tout un héritage d’infamies, mais aussi plus globalement toutes les traditions brutales qui ont nourri les croyances mondiales. Ces histoires dans l’histoire agissent comme autant de morceaux de bravoure souvent bien plus cohérents, et touchants, et révélateurs, que les errances et les doctrines de vrais-faux prophètes auto-proclamés, puisqu’elles s’attachent à des êtres humains en quête de sens, à la recherche de nouveaux repères ou d’un secours extérieur – ce qui a toujours été le moteur de la spiritualité, mais aussi de la fiction, qui obtient le même statut. Ainsi, même si les deux séries évoquent des cultes clairement identifiés, et même si certains de leurs personnages le sont, elles ne sont pas du tout partisanes en elles-mêmes et peuvent a priori plaire autant aux croyants qu’aux athées : elles offrent leurs propres grilles de lecture et de compréhension du monde, loin des contraintes et des divers abus des institutions religieuses. En ces temps troubles voire désespérants, elles rétablissent en effet seulement combien le fait de croire est crucial, fût-ce en la fiction, en soi-même, en ses proches ou en l’amour, pour rétablir une forme d’ordre et d’apaisement. Une bonne raison de continuer à regarder des séries ?

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