The Untamed, ou l’art de la série crypto-gay

La représentation de l’homosexualité est interdite dans les séries chinoises. Aussi, quelle ne fut pas ma surprise d’assister à la plus belle histoire d’amour entre deux hommes que j’ai pu voir en regardant The Untamed ! (en chinois « 陈情令 », littéralement « le commandement d’une passion ancienne », sous-titré « 无羁 », « L’indocile »).

Cette romance gay ne vient pas de nulle part. La série, diffusée durant l’été 2019 sur Tencent Video (le google chinois), s’inspire d’un roman qui ne cache pas son genre. Publié en 2016, Le Maître-fondateur de la voie démoniaque (魔道祖师 – Mo Dao Zu Shi) est une romance BL (« Boys Love ») de l’écrivaine Mo Xiang Tong Xiu (墨香铜臭). En accord avec le genre littéraire, les scènes érotiques gays ne sont pas absentes du récit, même si elles sont loin de constituer l’essentiel de l’histoire qui est développée sur plus d’une centaine de chapitres. Le roman a eu un grand succès et a connu deux adaptations (déjà édulcorées) en anime et en audio-drama, ce qui a renforcé la réputation de l’histoire. Cela a sûrement participé au choix de Tencent d’adapter l’ouvrage sur écran. Cependant, pour ce faire, il fallait retirer de l’histoire tous les éléments gays de la romance initiale – quand bien même c’était au cœur de celle-ci – pour pouvoir passer à la télévision chinoise.

Enlever les éléments explicitement gays de l’histoire apparaît véritablement comme une gageure tant l’intrigue repose sur l’amour entre les deux protagonistes. Pour autant, la trame reste la même dans la série. L’histoire est en effet celle de Wei Wuxian et Lan Wangji, deux « cultivateurs » (des personnes développant/« cultivant » leur qi, leur force intérieure) dans une Chine légendaire où des clans/sectes s’affrontent pour l’hégémonie culturelle, notamment à travers la lutte contre les esprits, fantômes et corps possédés. La série commence par une scène de bataille sans merci durant laquelle Wei Wuxian se jette dans le vide sous les yeux de Lan Wangji qui cherche désespérément à le sauver. Seize ans plus tard, il se réincarne sous l’effet du sacrifice d’un individu dénommé Mo XuanYu. Très rapidement, Wei Wuxian se retrouve face à des événements surnaturels inexpliqués et face aux êtres de son passé, dont Lan Wangji, mais aussi Jiang Cheng, son frère qui a précipité sa mort. Tout le passé de Wei Wuxian ressurgit alors et nous découvrons l’adolescence du héros dans un flash-back de trente épisodes (rien que cela !).

De façon incrémentale, nous assistons à l’attendrissement de l’impassible Lan Wangji qu’insupportent quotidiennement les transgressions et sollicitations de Wei Wuxian. Ce qui au départ ne semble être que l’aventure d’un étudiant rebelle et d’un premier de la classe devient à force de petits pas et de petits gestes une véritable romance – bien qu’elle ne se concrétise jamais à l’écran.

Si l’on s’en tient à cela, il est difficile de voir au premier abord comment cette série au petit budget (les effets spéciaux font assez mal aux yeux et peuvent gâcher certaines scènes) et au style proche de la série B de cape et d’épée version chinoise arrive à représenter un amour parfait entre deux hommes.

À bien y regarder, l’effet de la censure n’est pas innocent dans l’intensité de cette histoire d’amour qui doit se voir sans être dit. Dans ce cadre merveilleux propre à laisser émerger l’idéal, chaque action, chaque geste, chaque regard devient le signe visible d’un infini invisible. La série enchaîne des symboles, des transgressions, des sacrifices qui ne peuvent se comprendre que par l’affection extrême entre les deux héros. Le simple fait pour Lan Wangji d’accepter de boire de l’alcool avec Wei Wuxian quand les règles de son clan le lui interdisent devient une preuve pour le spectateur de sa passion pour son camarade.

L’histoire se prête aussi bien à la censure puisque Lan Wangji est d’un caractère peu démonstratif. Lorsqu’il sourit pour la première fois de la série à l’épisode 7 (après 5 heures de visionnage !) en réaction à un dessin de lapin de Wei Wuxian, le spectateur comprend l’importance de cette démonstration de sympathie, première vulnérabilité affichée du cultivateur. On se délecte alors d’observer ces détails de l’histoire et la beauté de ces signes qui ne peuvent que suggérer sans montrer. Loin de nous l’idée de défendre la censure chinoise, bien au contraire, mais force est de constater qu’enlever la dimension charnelle d’une relation n’empêche pas de représenter l’amour voire permet d’insister sur la dimension idéale et parfaite du sentiment.

Le succès de la série en Chine qui en a fait l’une des séries les plus rentables de 2019, avec notamment plus de 8 milliards de vues moins d’un an après, montre bien que le public chinois apprécie ce genre de romance (espérons que cela milite indirectement pour la représentation à l’écran des personnes LGBT). Les nombreux éloges de la série comme incarnant une Chine fantasmée et respectueuse des traditions laissent cependant à penser que chacun a vu midi à sa porte sans voir derrière tous les symboles un amour interdit et censuré.

Son appréciation par un public occidental, possible grâce à Netflix (américain) et à Youtube, laisse aussi à penser que nous manquons définitivement de romances gays légendaires qui ne sont pas ancrées dans la réalité. Personnellement, j’ai eu l’impression de voir pour la première fois de ma vie une histoire d’amour entre deux hommes qui soit presque universelle, notamment parce que les obstacles à cet amour ne sont pas une société ou des familles homophobes mais bien le caractère et le tempérament des protagonistes qui entraînent toutes les péripéties à sa suite.

Que vous ayez envie de découvrir une série chinoise, une histoire épique ou une merveilleuse romance gay, je ne peux donc que vous conseillez de regarder The Untamed !

Les cinquante épisodes sont disponibles sur Netflix (américain) et sur Youtube.

3 réponses à “The Untamed, ou l’art de la série crypto-gay

    • Bonjour,

      En effet, The Untamed n’est pas sur Netflix France. Je n’avais pas pris en compte le fait que l’offre Netflix n’était pas la même selon les différents pays et je l’ai visionné à partir du Netflix américain. Si jamais vous avez un VPN…

      Quoi qu’il en soit, c’est en accès libre et gratuit sur YouTube (il y a cependant de la pub durant les épisodes).

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