Coup de projo : Veep

Entre deux bonus sea sex and sun, parlons sérieusement s’il vous plaît. Parlons politique – comédie politique. A l’heure où les crises géopolitiques s’enchaînent dans l’agenda médiatique mondial, les gouvernements sont discrédités et plus que jamais sous les feux de la rampe. Les auteurs de fiction sont, eux aussi, fascinés par nos gouvernants et ce ne sont pas les séries politiques qui manquent. Je vous renvoie au Top 5 des séries pour réussir en politique de notre cynique Sophie.

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Je me délecte en particulier des comédies car elles déconstruisent complètement un mythe qui a la dent dure dans les séries dramatiques : on ne trouve que des personnages machiavéliques, souvent unidimensionnels. Mes deux favorites sont Spin City, et plus récemment Parks and Recreation. Deux séries qui modifient sensiblement le regard conditionné que l’on porte sur la politique et le pouvoir à l’américaine (avoir été biberonnée à Air Force One a ses conséquences). Nouvelle venue sur l’échiquier politique, Veep narre sur HBO le quotidien sous haute tension d’une ancienne candidate à la présidentielle, Selina Meyer (Julia Louis-Dreyfus), devenue malgré elle Vice Présidente des États-Unis. Et foi de Joe Biden, ce n’est pas de tout repos.

Alors pourquoi faut-il regarder Veep ?

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Pour la satire et la maîtrise du faux documentaire…

Surfant sur la mode bien installée du faux documentaire, Veep se démarque en abandonnant le côté artificiel et contraint de nombreuses sitcoms du même genre. Chaque épisode flirte avec la crise cardiaque en décrivant la vie ahurissante de la Vice Présidente (the V.P., the « Veep ») et de son équipe à un rythme effréné. On en aurait presque le tournis, mais c’est passionnant d’observer la communication de crise mise en oeuvre par l’équipe de la Veep et tous ces cols blancs de Washington qui tentent de gérer les scandales et déclarations gênantes qui ont fuité.

Veep

Le côté documentaire, caméra à l’épaule, nous donne l’impression de suivre ce petit monde même aux toilettes. Rectification : on suit ces gens même aux toilettes. Le spectateur aura droit à tous les coups bas, toutes les insultes proférées et toutes les révélations les plus intimes. Pourtant, détail qui a son importance: quasiment JAMAIS on ne les voit travailler sur un texte ou une question politique de manière approfondie. Le monde politique est-il devenu uniquement une affaire de communication et de médias ? Ou bien est-ce le monde tout entier qui a sombré dans l’artifice, qui a cédé aux sirènes de la société du divertissement ? Que Veep soit fidèle à l’envers du décor ou non, le mal est fait : pour nous, le peuple, la politique c’est de la com’.

Malgré ces crises à répétition, il y a un grand absent dans Veep : on ne voit jamais le Président, ce qui constitue un gag à répétition particulièrement drôle. Du coup, on l’imagine au choix comme un Dieu omnipotent que seuls ceux qui gardent la foi peuvent entendre (Ophélie Winter si tu nous lis), ou comme l’accessoire dispensable pour faire tourner le pays (voir l’épisode 2×3). En fait, Selina Meyer aussi pourrait disparaître, son équipe ne s’en porterait pas plus mal. A contrario, on voit le peuple en de rares occasions, eux que les personnages de la série appellent dans leur jargon “the normal people”, “regular Americans”. Comme s’ils venaient d’une autre planète, alors que les gens de D.C. savent bien qu’au fond, ce sont eux les aliens.

Pour le portrait drôle d’un staff qui a perdu le sens des réalités…

L’autre grand absent de la série : le décor. Cela est dû à la caméra qui filme en plan rapproché les visages et les corps crispés par les multiples situations de crises. Dans la saison 1, alors que la Veep est persuadée de n’être qu’un pantin pour le Président, et que la comédie ressemble étrangement aux satires de notre Molière, les décors sont accessoires et interchangeables. Pendant la saison 2, les personnages sont presque tout le temps confinés à l’intérieur, comme s’ils n’avaient pas de vie intime. Puis ils prennent en épaisseur, avant de commencer à évoluer hors du bureau lors de la saison 3.

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Parmi mes favoris, nous avons Jonah (Timothy Simons), agent de liaison entre la Maison Blanche et le Bureau de la Vice Présidente. Il insupporte tout le monde par son comportant odieux… et son physique ingrat. Nous avons également Gary (Tony Hale), hilarant en homme-accessoire qui susurre le nom des interlocuteurs de la Veep à son oreille, et dont la préoccupation principale est de trouver la bonne teinte de rouge à lèvres pour celle qu’il idolâtre. Mike (Matt Walsh), le chargé de com’ incompétent, fait moins « premier de la classe », mais nous fascine par sa banalité et ses problèmes d’argent. Sue (Sufe Bradshaw), quant à elle, prend son job de secrétaire de la Veep très au sérieux et méprise le genre humain. La palme du cynisme revient certainement à Amy (Anna Chlumsky) et Dan (Reid Scott), les deux têtes pensantes de la stratégie de la Veep, mis en compétition malgré eux.

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En vérité, ce petit monde n’est pas si incompétent qu’on le dit mais vit dans la terreur de provoquer le caractère irascible de la Veep, exacerbée par chaque coup de fils annonçant une nouvelle crise. Le microcosme de Washington D.C se compose clairement de gens à part, mais ils sont parfaitement lucides sur la question et ont renoncé il y a bien longtemps à avoir une vie normale, ce qui les rend souvent très attachants.

Pour Armando Ianucci, l’agent de la Perfide Albion aux Etats-Unis…

The Thick of It, In the Loop, ça ne vous dit rien ? Et bien désormais vous n’avez plus d’excuses pour ne pas connaître Armando Ianucci, le génial créateur deVeep, la satire politique la plus réussie depuis Yes Minister, et du spin-off de The Thick of It au cinéma (avec James *fucking* Gandolfini qui plus est).

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Pour l’anecdote, une première version de la série The Thick of It devait être adaptée pour la télévision américaine par ABC. La chaîne décida de ne pas commander d’autres épisodes après le pilote, poussant Ianucci à abandonner entièrement le projet, déçu par le résultat édulcoré de la version ABC. Car les Anglais, les pros de l’humour de malaise (merci Ricky Gervais), sont également très forts dans la satire, où il ne reste plus que le malaise. Je l’avoue, en regardant The Thick of It , satire du monde politique britannique vu à travers le quotidien des membre du fictif Ministère des Affaires Sociales, je suis parfois terrorisée pour ces pauvres hères.

La satire dans Veep n’est pas aussi violente que dans The Thick of It, qui provoque rarement le rire et met en scène des gens profondément antipathiques (cela n’enlève rien à la qualité de la série, mais la rend plus difficile à classer). Veep renvoie à quelque chose de plus familier et consensuel pour les Américains et un public international : une comédie certes, mais pas hilarante avec des gags outranciers ; des personnages irritables certes, mais pas détestables ; une satire oui, mais vue d’un bon œil par certains politiques de la vraie vie. Les Américains ne vont pas aussi loin que les Anglais qui poussent tous les genres jusqu’aux frontières du possible (je vous renvoie au légendaire premier épisode de Black Mirror).

Pour Selina Meyer, un des meilleurs personnages féminins de pouvoir…

Langage grossier, métaphores et comparaisons sexuelles en parlant de ses collègues politiques, Selina Meyer ne fait pas dans la dentelle malgré son gabarit XS et ses tenues ultra moulantes. On imaginerait ce langage et cette poigne dans la bouche d’un homme de 50 ans, dégarni et bedonnant, mais non, ce sont les répliques d’une femme à la permanente inamovible, et c’est ça qui est jouissif. Selina est autoritaire, irritable, vulgaire et ridicule mais a aussi ses moments de grâce. Elle peut être tout en l’espace de 30 minutes (durée des épisodes) et à ce titre, si dans la série on la désigne comme inhumaine, c’est pour moi un des personnages féminins les plus consistants et humains que je connaisse.

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Par exemple, les rapports de Selina avec sa famille. On est dans une dynamique carriériste et individualiste assumée : Selina a choisi sa carrière avant sa famille, sa vie n’est pas un désastre pour autant, et elle n’est pas dévorée par la culpabilité H24. Bien sûr, elle est divorcée, elle a des amants, et elle connaît peu sa fille. Mais on ne nous présente pas cela comme un échec, non. Je trouve ça radicalement moderne et banal finalement, surtout dans un double monde (la fiction et la politique) où l’idéal immanent est celui de la famille de banlieue, traditionnelle et heureuse d’être dans la norme à tout prix.

Ses colères sont également magnifiques. On comprend vraiment le besoin de décompresser, mais c’est toujours impressionnant de voir Selina mettre une pièce sans dessus dessous quand le commun des mortels n’ose qu’imaginer le faire dans une situation de colère et de frustration extrême. L’expression « animal politique » prend un sens très littéral avec les grimaces de Selina. Finalement, ses colères ont un effet cathartique sur le spectateur.

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Nous sommes à des années lumière de Birgitte Nyborg dans Borgen. La comédie remplace le drame, le cynisme, l’idéalisme, mais la comparaison entre les deux personnages mérite d’être faite : les deux femmes vivent le même quotidien “royal” dans ce qui ressemble à un château-forteresse constamment assiégé par la presse et les doléances des autres politiques et du peuple. Or, Selina accepte profondément son statut de V.I.P., tandis que Birgitte court sans succès après la normalité. Félicitations à Julia Louis Dreyfus, bien revenue de ses années Seinfeld, qui pu relancer sa carrière avec ce rôle en or et récompensé à de multiples reprises.

Pour toutes ces raisons, et bien d’autres encore, courez voir Veep. Je rajouterai ma petite touche d’insider pour achever de vous convaincre de la justesse de cette série : le travail quotidien avec des personnalités politiques est à ce point caricatural et parfois proche de la bouffonnerie. Mais chut, c’est secret professionnel jusqu’au prochain Wikileaks !

Bonus, Selina Meyer a même son meme !

Bonus, Selina Meyer a même son meme !

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