Etude de pilote : The Knick

C’est l’un des événements sériels de l’été, et Clara l’a déjà mentionné dans son visionnage estival : The Knick avait tout pour faire envie à de nombreux spectateurs, tant sériephiles que cinéphiles. Elle s’attache à dépeindre l’évolution de la médecine au tournant du 20è siècle dans un hôpital des Etats-Unis, l’intégralité de ses épisodes sont réalisés par Steven Soderbergh et Clive Owen interprète le rôle principal. Diffusé le 8 août sur la chaîne Cinemax qui appartient à HBO, le pilote tient-il toutes ses promesses ?

D’un point de vue formel, l’épisode est une vraie réussite. Soderbergh, qui n’est pourtant pas un habitué des costumes d’époque, maîtrise parfaitement la reconstitution historique et filme avec talent les décors comme les personnages. La composition soignée et la symétrie qui règnent dans de nombreux plans contribue à donner une forme de majesté, ou de gravité, aux images.

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The Knick / Une opération en 1909

La musique est confiée à Cliff Martinez, collaborateur habitué de Soderbergh, par ailleurs responsable de la bande originale du film Drive. Il signe ici une partition digne du Giorgio Moroder de Midnight Express, toute en répétitions obsédantes et claviers eighties ; même si le décalage « 1900 / 1980 » ne convainc pas forcément, les morceaux participent grandement à l’instauration d’une atmosphère pesante et tendue. Celle-ci constitue l’essentiel de l’épisode : le simple trajet en calèche du chirurgien John Thackery pour se rendre à son lieu de travail (l’hôpital éponyme, le Knickerbocker) devient source de stress dans le tumulte des rues new-yorkaises de 1900 ; chaque seconde compte lorsque le personnage profite d’une courte halte pour s’injecter une dose de cocaïne. Le suicide de son collègue et ami dans les premières minutes de l’épisode est préparé, sa crise de manque prévisible, mais les scènes de chirurgie sont des morceaux de bravoure pendant lesquels on retient son souffle.

The Knick entre directement dans le club de moins en moins fermé des séries qu’il ne faut pas regarder quand on mange (coucou Hannibal !) : des étapes entières d’opérations sont filmées en gros plans fixes, et le réalisme des effets spéciaux – la peau, les organes – est tel qu’il est difficile d’oublier qu’il ne s’agit pas véritablement des entrailles du pauvre figurant sur la table d’opération. Quand on est une petite nature comme moi, ces scènes sont difficilement soutenables, surtout quand on est habitué aux courts flashes sanglants coutumiers des séries comme Urgences. Cette précision anatomique et cette insistance de la représentation ne relève cependant apparemment pas du gore ; elle sert à faire exister la matérialité du corps du patient. Tout comme Nip/Tuck en son temps, la série montre la réalité d’actes de chirurgie sur des êtres de chair et de sang. Le défi supplémentaire est le faible avancement technologique du début du siècle, ce qui donne un résultat beaucoup moins aseptisé, épuré ou abstrait – quoique toujours propre et net, bien entendu, on n’est pas chez les sauvages au 19è siècle.

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Trifouiller dans un monsieur, à la cool

La lutte pour la santé et l’hygiène est menée à deux niveaux. D’un côté, l’échelle biologique de l’infiniment petit, avec l’étude des microbes, bactéries et virus que l’on commence alors seulement à identifier et à comprendre grâce aux héros nationaux comme Louis Pasteur et Robert Koch ; de l’autre, l’échelle pragmatique et humaine du corps du patient, crucial enjeu de pouvoir et de tensions qui peut être traité, pansé, opéré, ouvert, étudié, guéri ou condamné. C’est sur ce plan que se concentre la série.

Nombreux étaient les médecins qui jouaient sur les deux tableaux, comme le génie incompris Ignace Semmelweis, obstétricien qui a deviné avant tout le monde qu’il valait mieux se laver les mains entre une autopsie et un accouchement, ou encore le docteur John Snow (pas celui-là), à la fois pionnier en ce qui concerne le choléra et l’anesthésie – il a ainsi l’immense honneur d’endormir la reine Victoria lorsqu’elle donne naissance à ses deux enfants, ce qui lui vaut d’être anobli. Mais pour John Thackery, seule la pratique compte ; il met la main à la pâte et non au microscope. Il semble être un empiriste convaincu, et tire ses connaissances de ses innombrables expériences, toutes les opérations et tous les actes chirurgicaux qu’il a accomplis, quitte à tâtonner et échouer à de nombreuses reprises en cours de route. L’échec d’une césarienne en début d’épisode vient ainsi à la suite de douze tentatives ratées – patientes et bébés qui décèdent sans recours possible. Non content de travailler la chair, il travaille aussi le métal pour confectionner de nouveaux outils de son invention.
En effet, l’aspect technique de la médecine est ici primordial. Thacke est une pointure de la chirurgie new-yorkaise et occidentale, ce qui motive le jeune docteur Algernon Edwards à vouloir travailler avec lui, et il bénéficie ainsi d’un matériel de pointe, incroyablement sophistiqué pour l’époque. Le déroulement des procédures nous fait découvrir avec une précision chirurgicale (pun intended) la pompe aspirante, activée manuellement, qui débarrasse les plaies béantes du sang qui coule en abondance, ou encore le masque d’anesthésie – lui aussi manuel – qui permet au patient de s’endormir grâce à l’inhalation de vapeurs d’éther. Disparues, les machines électriques et perfectionnées auxquelles nous avaient habitués l’essentiel des séries médicales : ces ustensiles nous semblent rudimentaires ; le médecin chargé de pomper n’est pas assez rapide, le sang est récupéré dans de simples bouteilles en verre qui débordent, le bruit de la manivelle est angoissant.

La dimension physique et pratique de la médecine est donc très développée dans ce pilote. Elle est doublée d’une amorce de dimension si ce n’est spirituelle, du moins métaphysique, en particulier avec l’éloge funèbre prononcé par John Thackery lors de l’enterrement de son collègue. Pas de métaphore ni d’allégorie ici : le chirurgien assume de mener, au premier degré, un combat contre Dieu et la fatalité en tâchant de prolonger l’espérance de vie de ses concitoyens. Les êtres humains ne sont plus condamnés à toujours mourir bêtement, d’une maladie ou d’un accident de fiacre. Il met en parallèle les immenses progrès de la médecine lors de la seconde moitié du 19è siècle et la révolution industrielle, deux raisons pour lesquelles ses contemporains – et lui-même – ont une confiance presque inébranlable en l’avenir et ses promesses. Bien entendu, le suicide de son comparse, sa propre entreprise d’autodestruction, la représentation d’opérations qui virent au charcutage… Bref, tout le reste de l’épisode offre un contrepoint à son discours plein d’espoir. Mais ce combat et cette ambition suffisent à transcender son statut et ses difficultés : sa mission, quoique fondée sur des sciences modernes et en pleine ébullition, est surnaturelle par son ampleur. Le fait de maintenir les mains levées à mi-hauteur, pratique conservée aujourd’hui encore par les chirurgiens pour éviter de toucher quoi que ce soit qui puisse les contaminer, prend dans la série – et plus particulièrement dans les images promotionnelles – une dimension rituelle et renforce l’aura messianique du personnage de Thacke : avec ses collègues, ils adoptent une position d’orant, ou attitude de prière dans la tradition de l’art religieux.

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Une intruse dans la confrérie des mains levées !

Les questions sociales m’ont semblé être traitées avec moins de subtilité. Tous les échelons du système de santé qui se met en place nous sont présentés, depuis les ambulanciers jusqu’aux inspecteurs sanitaires, et la présentation des malades permet d’évoquer les terribles conditions de la vie urbaine du début du siècle ; avec les problèmes d’addiction du docteur Thacke et ses expérimentations chirurgicales, la série avait déjà largement de quoi faire. Mais le pilote ébauche aussi des intrigues qui traitent des discriminations et inégalités sociales, et s’il est toujours salutaire de les évoquer et de les dénoncer, elles risquent ici, en prenant trop de place, de morceler voire disperser le sujet de la série. En 1900, tous les médecins sont naturellement des hommes ; trois personnages féminins nous sont présentés, mais seul celui de la nonne dure à cuire (Soeur Harriet / Cara Seymour) m’a plu. La fille de Bono-de-U2, Eve Hewson, interprète une jeune oie blanche et infirmière maladroite au Knickerbocker, qu’un concours de circonstances lie à l’irascible docteur Thackery ; Juliet Rylance joue Cornelia Robertson, riche héritière des mécènes de l’hôpital que les docteurs peinent à accepter comme égale, et qui a par ailleurs un cœur d’or : deux modèles déjà vus et assez clichés (les femmes, l’empathie, tout ça). Par ailleurs, le nouveau chirurgien est noir et est durement rejeté par ses nouveaux collègues ; là encore, la situation est stéréotypée, entre d’un côté le chirurgien raciste qui l’insulte sans détours, et de l’autre le jeune médecin tolérant et poli – et Cornelia Robertson qui, forcément, se bat pour qu’il soit embauché. Thacke s’oppose à son intégration pour des raisons économiques mais devrait, au cours de la saison, gagner en respect pour son nouveau partenaire, face à son talent qui doit être indéniable.

La lutte d’un jeune médecin noir pour être accepté dans un hôpital de New-York de 1900 pourrait être le sujet d’une série à part, et The Knick brasse par ailleurs beaucoup de thèmes. Son argument de départ, à savoir les débuts pragmatiques de la médecine moderne, est ce qu’elle a de plus original, et il ne faudrait pas qu’elle s’en détourne trop. Avec ses qualités esthétiques et son sujet passionnant, The Knick a beaucoup de potentiel, mais au vu du pilote, elle risque comme son héros de pécher par trop d’ambition.

Une réponse à “Etude de pilote : The Knick

  1. Yo. Moi aussi j’ai trouvé l’opposition entre Thackery et Edwards un peu sans nuances, du coup c’est prévisible sur la suite de leurs relations. Mais j’aime beaucoup le reste, même si j’ai un peu peur quand même de l’écriture du personnage de Thackery. Très stéréotypé pour l’instant. Sinon oui je ne sais pas pourquoi je m’acharne, mais j’ai osé mangé devant The Knick (on peut rajouter Penny Dreadful, The Strain dernièrement, c’est très bien pendant les repas).

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