Etude de pilote : Babylon

Ni Dieu ni maître pour la télévision britannique, son rythme de production chaotique n’a décidément rien à voir avec le planning bien huilé de sa consœur américaine. Elle nous fait languir des années pour Sherlock, sort sans prévenir un Christmas Special de Black Mirror et nous réserve ici un cas particulier : le premier épisode de Babylon est passé le 13 novembre sur Channel 4, mais son véritable pilote est un long-métrage d’une heure et demie réalisé par Danny Boyle, diffusé en février dernier. Avec neuf mois de latence, cette œuvre télévisuelle a donc dû relever le défi de se présenter à nouveau au téléspectateur, d’autant plus que le prestige dont elle jouissait grâce à son générique (une partie de l’équipe de The Thick of It à l’écriture, Danny Boyle à la production et l’actrice Brit Marling dans le rôle principal) a été affaibli par des critiques et une audience initiales mitigées.

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Tous les protagonistes et le contexte général ont donc été introduits en février dernier : Babylon est une série chorale et cynique impulsée par l’arrivée de Liz Garvey, une Américaine talentueuse et ambitieuse, au poste de directrice de la communication de Scotland Yard, la police londonienne. Une intrigue entière est bouclée dans le téléfilm et permet de mettre tous les personnages en situation face au cas d’un tireur fou et meurtrier, qu’il s’agisse d’enquêter, de le mettre hors d’état de nuire ou de gérer l’impact de ses tweets dans les médias (2014©). D’autres arcs narratifs sont entamés seulement et repris dès le début de la série : la rivalité entre Liz et son adjoint Finn, l’immersion du cameraman Matt sur le terrain, le traumatisme de Warwick, un agent qui a tué sans savoir que le malfrat n’était pas vraiment armé… Autant d’éléments qui sont rappelés efficacement dans un court montage au début du premier épisode, à la manière des « Previously on » traditionnels. Ce premier épisode joue aussi le rôle d’entre-deux, et achève le travail d’exposition commencé dans le pilote sans en avoir l’air.

Chaque personnage a en effet droit à des scènes qui semblent résumer ses enjeux, son rôle et ses relations avec les autres en même temps qu’elles s’inscrivent dans une nouvelle intrigue – la mutinerie d’un centre pour délinquants. Liz et Finn se réconcilient pour mieux entrer en conflit à nouveau, Matt mentionne encore son projet de réaliser un documentaire choc sur la police britannique, Warwick continue un temps d’être dans le déni et son acte lui est rappelé (ainsi qu’au spectateur) par le biais d’une vidéo. La transition est d’autant plus facile que pour le moment, les personnages restent archétypaux, voire stéréotypés, ce qui est d’ailleurs le principal écueil potentiel de la série : la vaste galerie de personnages, qui couvre plusieurs facettes et plusieurs rangs hiérarchiques de la police, risque de limiter le développement de chacun. D’autant plus qu’ils sont tous plus ou moins antipathiques, depuis Warwick, que l’on plaint mais qui reste assez fruste, jusqu’au féroce commissaire en chef Richard Miller, en passant Matt, forcément voyeur, et Liz, qui prône la transparence dans la communication des institutions mais peine à avoir elle-même un rapport franc avec ses pairs.

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Cette antipathie est un autre élément qui entraîne l’adhésion du spectateur, que celui-ci ait vu le vrai pilote ou non. Le ton satirique et l’humour noir de The Thick of It sont ici appliqués à l’administration judiciaire, et donnent une dimension très divertissante aux divers problèmes d’image et intrigues de couloirs. Les tractations politiques comme les interventions sur le terrain voient se multiplier les situations absurdes et les répliques cinglantes, en sachant que le commissaire en chef est probablement sur le podium des personnages de série ayant le sens de la répartie le plus jubilatoire. Le regard porté sur les personnages n’est pas tendre, mais c’est logique : comme la caméra de Matt, la série cherche à mettre à jour leurs failles et leurs défauts, qu’ils soient pathétiques ou impitoyables.

Le réalisateur du premier épisode semble par ailleurs adopter un style nerveux semblable à celui de Danny Boyle, en charge du pilote. L’angle atypique de la série fait qu’il n’y a pas d’enquête vraiment suivie, pas d’attente particulière, pas de criminel à attraper ; pourtant, une sorte de suspense parcourt tout l’épisode, on ne voit pas le temps passer lors du visionnage. Les protagonistes sont constamment sur les nerfs mais y prennent plaisir et en redemandent, et ça pourrait être à terme la même chose pour le spectateur. Haut placés, les personnages doivent contrôler leurs alliances, rivalités et réputations tout en décidant promptement de la façon dont il faut gérer les crises ; pendant ce temps, les agents sur le terrain se rapprochent en attendant les instructions, mais ils sont aussi confrontés à des situations dangereuses et à de vraies questions de vie ou de mort. Quelques séquences sont ainsi brusquement très tendues, d’autant plus que la série utilise à bon escient une particularité de la police anglaise : l’immense majorité des policiers ne porte pas d’arme à feu.

Force est de constater qu’un format de 45 minutes convient mieux à cette représentation acerbe des coulisses de la police londonienne. Le pilote avait un vrai problème de rythme, en partie à cause de scènes d’exposition appuyées et en partie parce que l’intrigue principale, sur 90 minutes, s’articulait mal avec celles qui devaient se poursuivre dans la série. De fait, il vaut peut-être mieux commencer directement par le premier épisode, en sachant que le résumé du pilote n’est presque pas nécessaire pour comprendre tous les tenants et les aboutissants de Babylon. Son ton unique et son point de vue différent en font une autre série policière qui change des séries policières, et je vais la suivre avec intérêt.

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