Etude de pilote : Vinyl

La télévision américaine lorgne définitivement vers le passé. Mad Men (AMC) a récemment dit au revoir au petit écran mais ne laisse pas les nostalgiques orphelins, tant les projets sériels voués à remonter le temps s’accumulent. Baz Luhrmann déploiera sa fougue musicale dans le Bronx de The Get Down, en pleine naissance du hip-hop et du disco, tandis que I’m dying up here, produite par Jim Carrey, montera sur les planches avec les pionniers du stand-up. Ce retour dans le passé qui marque la production cinématographique américaine depuis une dizaine d’années et le 11 septembre, ce souhait revendiqué de replonger dans des époques moins sombres, trouve aujourd’hui son épanouissement à la télévision. Dernier apôtre en date: Vinyl, la série ultra attendue du maestro Scorcese, épaulé par ses compagnons Mick Jagger et Terence Winter.

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La mélancolie ambiante qui entoure souvent ce genre de projets trouve ici un certain accomplissement car elle ne se contente pas, comme pour toutes les autres œuvres portées sur les seventies, d’uniquement transpirer de son concept. Dans le pilote de Vinyl, elle suinte par tous les pores de la peau de son protagoniste principal, Richie Finestra (Bobby Cannavale). Nous sommes à New York, en 1973, mais Richie Finestra n’y est pas vraiment. Il se balade, de flashbacks en flashbacks, à travers les méandres de souvenirs enfumés où la vie était meilleure pour son label de musique naissant. Et lorsqu’il se confronte, au présent, avec sa femme Devon (Olivia Wilde), le poids du passé alourdit les mots. Si les deux ne s’aiment peut-être plus autant, c’est que la passion qui un jour les animait s’est étiolée à l’aune de leur vie rangée qui, sous les apparences, ne rêve que d’une chose : retrouver l’excitation du moment, celle de tous les possibles, de la drogue et de la musique. Car Vinyl commence à la fin d’une ère, celle du rock’n roll, qui a fait de son héros le patron (« with a good ear ») réputé d’un label excitant. Aujourd’hui à la peine, l’entreprise doit être rachetée par des Allemands, tandis que Richie tente de survivre à sa crise de la quarantaine et à l’ennui d’une vie sobre. Le salut et la rédemption chers à Scorcese viendront d’une scène finale métaphoriquement orgasmique et qui inaugure l’arrivée d’un nouveau mouvement salvateur pour un héros en attente d’une explosion des sens et des conventions : le punk.

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C’est peu dire que Vinyl était destinée à Scorcese. C’est Mick Jagger qui lui parla du projet le premier, avec comme idée d’écrire un film qui serait le pendant musical du dément Casino. Mais crise économique et frilosité sectorielle obligent, l’anciennement intitulé The Long Play stagne dans les tiroirs de ses rêveurs, pour finalement changer de format et atterrir chez HBO. HBO, Martin Scorcese, Mick Jagger, Terence Winter : la rencontre promettait beaucoup, d’autant plus que l’ambition artistique semblait vouloir agréger tout ce qui a fait et fait encore Scorcese. Le réalisateur a construit sa légende à base de bande-sons (surtout rock) de dingue (quand il n’a pas carrément consacré des long-métrages ou des documentaires à la musique), d’explosions soudaines de violence, d’histoires de drogues et autres excès commentés en voix-off, de mise en scène ultra réaliste de la vie urbaine… et surtout de celle de New York. Ça tombe donc bien, il y a un peu de tout ça dans Vinyl. Mais si l’on enlève quelques moments qui nous transportent vraiment, le pilote ne tient pas toutes ses promesses.

Lorsque le récit s’en tient au présent, le ressenti est génial. Richie Finestra traîne son spleen existentiel dans les rues de New York, au volant ou à l’arrière de voitures errantes, tel un Travis Bickle un peu moins énervé mais tout aussi perdu. Au détour de ruelles sombres, il tombe sur des fantômes du passé (un ancien poulain brisé par les erreurs et mensonges de son mentor) et sur de véritables puits de lumière dans lesquels, happé par la foule, il retrouve l’exaltation d’antan. C’est notamment dans ces scènes de concert que le pilote décolle vraiment, qu’on les observe des coulisses (une des plus belles séquences, celle d’un concert de Led Zeppelin symboliquement vécu en backstage) ou de la fosse, où la puissance du rock et du punk éclate. Ces secousses nocturnes, presque fantasmagoriques, sont entrecoupées de moments de jours plus lucides où Richie et ses employés tentent de se sauver la face et leur label en négociant avec des acheteurs allemands. L’étude de l’industrie musicale de l’époque est l’un des atouts de ce pilote, qui lance la promesse d’une plongée dans les coulisses peu reluisantes et fortement cokées d’un secteur rarement analysé dans la fiction. C’est la voix-off (marque scorcesienne) de Richie Finestra qui nous emmène dans cet univers économique et ses travers, au présent comme au passé.

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Car ce pilote est aussi une affaire de flashbacks, et c’est peut-être ici que le bât blesse. Loin de l’énergie, de la puissance et du sentiment de vérité fantasmée dégagés par certaines scènes de concerts ou de rues, le pilote de Vinyl s’embourbe dans le sentiment de déjà-vu lorsqu’il s’agit de (lourdement) reconstruire la période faste de Richie Finestra, du début de son label, de ses négociations avec les artistes et parfois les mafieux. Alors que ces derniers sonnent comme un rajout forcé et rouillé de l’imaginaire scorcesien, les autres flashbacks, pas très originaux, font traîner cet épisode en longueur et enferment leur personnage dans des souvenirs qu’on sentait plus brûlants lorsqu’on les imaginait sur le visage tourmenté de leur propriétaire. Espérons que l’aspect plus académique de ces retours en arrière soit surtout utile à la construction de leur personnage et qu’ils laisseront vite la main-libre au temps présent, maintenant que Richie a retrouvé la foi. Ils ont au moins le mérite de développer le personnage principal assez fortement, au sein d’un pilote où les autres intervenants ont curieusement beaucoup moins d’intérêt. A ce titre, la durée étirée de cette première excursion avec Richie Finestra est intéressante car elle emporte l’épisode du côté des long-métrages, où on observe une concentration des moyens et des enjeux sur le personnage principal, centre de l’intérêt et moteur permanent de l’action. Mais la donne est différente pour les séries, et tout bon pilote se doit d’installer solidement ses personnages secondaires pour bâtir un terreau fertile aux intrigues et recoupements. Vinyl échoue (au contraire du pilote de Mad Men par exemple) de ce côté : les collègues du label sont amusants, sans plus, et Juno Temple aura sans doute des difficultés à faire sortir son personnage du sentiment de déjà-vu dans lequel il baigne pour l’instant, malgré une idée forte (elle est celle qui aidera le chanteur des Nasty Bits à renforcer et construire médiatiquement ce qui sommeille en lui : l’esprit punk). Mais la grande qualité des interprètes rassure un peu, tandis que l’excentricité d’autres (le gourou de la radio) promet d’entraîner la série vers des sursauts d’hystérie toxicomane à la Loup de Wall Street. Pour toutes ces promesses, on attend la suite de Vinyl avec impatience, en espérant néanmoins qu’elle se rapproche petit à petit de la bombe qu’elle aurait pu être d’emblée.

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