Coup de projo sur Black Earth Rising, un pari audacieux

Mardi sera diffusé le dernier épisode de Black Earth Rising, l’une des séries les plus courageuses produite par la télévision ces dernières années. Seuls nos cousins anglais étaient capables de produire un tel programme, qui aborde sans concession un sujet sensible tout en assumant pleinement le recours à la fiction et en ne sacrifiant jamais le plaisir des spectateurs.

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On peut légitimement se demander ce qu’ils sont venus chercher, ces téléspectateurs, dans l’œuvre d’Hugo Blick, qui après s’être frotté au conflit israélo-palestinien avec The Honourable Woman a choisi d’évoquer le traumatisme du génocide rwandais. Soit les sujets les plus tabous et les moins sexys qui soient. Et pourtant, ils étaient plus d’un million et demi devant la BBC 2, le 10 septembre 2018 à 21 heures, pour découvrir la scène inaugurale coup de poing qui donne le ton de la série. Eve Ashby, procureure à la cour pénale internationale (CPI), donne une conférence devant une assemblée. Elle semble sûre d’elle et bénéficie auprès du public (celui que nous sommes et celui de la conférence) d’une certaine sympathie due à sa fonction. Jusqu’à ce qu’un homme dans l’assistance prenne la parole, pour lui démontrer que l’action de la CPI, et donc son action à elle, qui se gargarise de justice, n’est en fait qu’un nouvel outil de domination coloniale puisque l’écrasante majorité des cas qui y sont jugés le sont par des occidentaux, et concernent des criminels africains. En seulement trois minutes, notre personnage est mis en doute et en position de faiblesse. Sacrée ouverture qui, en plus d’innover en termes d’écriture – il est rare d’ouvrir une série en questionnant autant la morale de l’un des personnages principaux – a sûrement été placée là pour envoyer un message. Car on peut faire le parallèle entre notre procureure anglaise, qui va s’atteler à condamner un criminel de guerre africain, et celle du scénariste blanc qui s’apprête à écrire sur une partie de l’histoire africaine. Avec cette séquence d’ouverture qui interroge la légitimité d’une telle action, il interroge également par ricochet le contexte d’écriture de son show et fait la promesse de toujours remettre en question son point de vue et de n’éluder aucune responsabilité.

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Rude programme qu’il va tenter de suivre jusqu’au bout. Il ne faut donc pas s’attendre à des héros sans failles ou à des chevaliers blancs. L’expression est à prendre au pied de la lettre, puisque le personnage principal ne sera finalement pas Eve Ashby, mais sa fille adoptive, Kate (Michaela Coel), rescapée Tutsi, qui n’a jamais remis les pieds au Rwanda depuis le massacre de sa famille et travaille comme enquêtrice pour le boss de sa mère, interprété par le toujours impeccable John Goodman. A l’occasion de l’inculpation d’un général Tutsi pour crime de guerre, elle va devoir faire face à son traumatisme et enquêter sur le secret de ses origines, aidée par d’autres femmes noires, qui ont le pouvoir de transformer l’histoire du Rwanda. Le personnage de Kate a clairement été écrit comme une métaphore de ce pays (et c’est peut-être l’un des défauts de la série, la comparaison est tellement appuyée que le personnage de Kate manque parfois d’incarnation, limitant l’empathie qu’on pourrait lui porter). Les enjeux seront pour l’une comme pour l’autre de parvenir à affronter le passé, faire la paix avec soi-même pour pouvoir s’émanciper de l’aide étouffante, bien que compationnelle et utile des alliés occidentaux. D’ailleurs l’occident, et plus précisément les Français, les Anglais et les Américains, en prennent pour leur grade. Ils sont ouvertement accusés d’avoir, si ce n’est provoqué le génocide, au moins été directement responsables de la mort de milliers de rwandais. Cette responsabilité est même, sans trop en dévoiler, l’un des ressorts principal de l’intrigue. Sachant que le public de la série se situe principalement dans ces pays, il fallait l’oser.

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Alors effectivement, dit comme ça, la série peut ressembler à une punition infligée à ses spectateurs blancs. Mais Hugo Blick a l’intelligence de travailler suffisamment la forme pour que l’on ait envie d’y retourner. A ce titre, le générique assez graphique sur la bande-son de You want it darker de Leonard Cohen est représentatif de la ligne esthétique qu’il insuffle : simple, directe, sombre, profonde et poétique. Sa mise en scène tente même à plusieurs moments de retranscrire les sentiments intérieurs des personnages, à l’image de ces nombreux plans où de rares humains sont seuls dans des décors vides et trop grands pour eux, signifiant leur solitude, caractéristique majeure de ceux qui se battent pour la vérité. C’est d’autant plus à souligner que la réalisation est souvent ce qui pêche le plus à la télévision européenne qui, manquant de temps et de moyens, est prompte à la sacrifier sur l’autel de l’efficacité. L’autre bonne idée du showrunner est d’utiliser l’animation dans les séquences qui racontent directement le génocide, à la manière du film Valse avec Bachir, dans un style de dessin très différent. Grand bien lui en a pris car cela permet d’évoquer toute l’horreur de la tragédie sans que cela ne devienne irregardable et oblige le spectateur sensible à se couper totalement de la série dans un réflexe d’auto-préservation.

Mais ce qui, à mon sens, est la plus grande réussite du programme sur le plan formel, c’est de parvenir à synthétiser différents genres. On retrouve la série judiciaire, le thriller politique, l’espionnage, l’enquête et bien sûr, le drame. Le meilleur de chacun d’eux est utilisé et leur mélange permet d’éviter le formatage du récit et le rend unique. Cela ne marche malheureusement pas à tous les coups, le revers de la médaille étant que le récit est parfois un poil confus et amorce des pistes qui ne sont pas traitées jusqu’au bout. Par exemple, apparaît à un moment un avocat véreux au service d’un criminel de guerre, qui va tout faire pour torpiller le parti de l’accusation. Ces quelques scènes de confrontation donnent l’impression que se met en place un duel à mort entre le bien et le mal, ressort souvent exploité dans la série judiciaire, mais ce personnage disparaît rapidement abandonnant complément cet arc narratif dans l’épisode suivant, alors même qu’il avait été très mis en valeur.

Malgré ces quelques imperfections, c’est dans l’ensemble d’une grande efficacité, qui permet de faire passer la pilule d’un thème très dur, traité frontalement, sans brosser le spectateur dans le sens du poil. L’ambition de Black Earth Rising est assez impressionnante et, sans être un sans faute, elle est le plus souvent à la hauteur de ce qu’elle veut entreprendre. Chapeau bas messieurs les Anglais.

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