Étude de cas : le SIDA vu par la télévision

Comme on a pu le voir précédemment, les séries – et plus globalement les fictions télévisées – entretiennent parfois des liens étroits avec la réalité de notre époque. Le récit trouve alors le moyen d’analyser, critiquer, défendre un phénomène de société… Et peut-être offrir à celle-ci un moyen de (tenter de) se racheter. C’est la démarche qui semble être à l’œuvre dans trois programmes télévisuels consacrés à la maladie du SIDA : Angels in America, The Normal Heart et Don’t Ever Wipe Tears Without Gloves, respectivement diffusés en 2003, 2014 et 2012 sur HBO et la chaîne suédoise SVT1.

La dimension historique et politique dans l’intime

Lorsque le virus du SIDA a été identifié dans les années 1980, il a été surnommé « cancer gay » parce qu’il touchait principalement les jeunes hommes homosexuels à ses débuts. Il s’en est suivi une campagne de désinformation et de désintéressement institutionnelle et culturelle ; les communautés LGBT étaient très fortement stigmatisées et discriminées, et ce qui paraissait être leur problème devait le rester. Les conservateurs les plus acharnés qualifiaient la maladie de punition divine, et ceux qui en étaient atteints auraient tout aussi bien pu être pestiférés, le flou qui régnait sur le mode de contagion étant à l’origine d’une paranoïa généralisée. Surtout, très peu d’efforts étaient fournis tant en ce qui concerne la prophylaxie que les soins, ce qui achevait de donner au SIDA une aura de sentence aussi définitive qu’aléatoire, aussi mortelle que mystérieuse.

normal heart

L’un des premiers signes visibles et règle de représentation audiovisuelle : les sarcomes de Kaposi

Cette période est donc une sombre manifestation de la discrimination systématisée jusque dans le domaine scientifique international et les systèmes de santé nationaux. Les malades comme la maladie constituent toujours aujourd’hui un sujet à moitié tabou, à propos duquel circulent encore nombre d’informations fausses. Quelques créations artistiques tendent toutefois à compenser ce manque de visibilité. Les Oscars ont récompensé cette année les acteurs du film Dallas Buyers Club, et en 1994 Tom Hanks pour Philadelphia. La chaîne HBO, pionnière, a diffusé en 1993 le téléfilm And the Band Played On (Les Soldats de l’Espérance) qui aborde ce sujet ; en 2003, c’était la mini-série Angels in America, et cette année un téléfilm réalisé par Ryan Murphy, The Normal Heart, avec des distributions prestigieuses à chaque fois. En dehors des États-Unis, la Suède évoque cette partie de son histoire dans Torka aldrig tårar utan handskar, ou Don’t Ever Wipe Tears Without Gloves.
Il s’agit de trois adaptations d’œuvres littéraires militantes : Angels in America, une pièce de l’engagé Tony Kushner, The Normal Heart de Larry Kramer (créateur de plusieurs organisations dont Act Up), et une suite de romans de Jonas Gardell. Leurs adaptations sont donc elles aussi militantes, ne serait-ce que pour réhabiliter une tranche d’histoire souvent oblitérée. De fait, la suédoise rappelle dès le tout début que c’est toute la société qui était indifférente au sort de ceux qui mouraient en silence ; Angels in America invoque la figure historique réelle de l’avocat Roy Cohn (Al Pacino), et The Normal Heart est en grande partie une biographie de Larry Kramer lorsque ce dernier a mis en place une forme de mouvement pour tenter de lutter contre l’épidémie.

 Un enjeu parmi d’autres

Les trois fictions prennent donc place pendant les années 1980 pour montrer les débuts du SIDA. Dans The Normal Heart, le personnage de Ned Weeks interprété par Mark Ruffalo voit dans le journal la première mention d’une maladie étrange qui touche les homosexuels. L’épidémie est donc au centre des narrations : plusieurs personnages en sont touchés, on suit l’évolution parfois foudroyante de la maladie, une certaine attention est portée à la représentation de ses manifestations physiques – ce qui est à l’origine de scènes très dures pour le spectateur, particulièrement dans Don’t Ever Wipe Tears Without Gloves. Cependant, le virus n’apparaît dans ces récits que comme une forme supplémentaire, et d’autant moins supportable, de la discrimination de la communauté LGBT.
Les émeutes de Stonewall ont lieu en 1969 : après dix ans de luttes pour les droits des homosexuels, l’apparition du SIDA est autant un drame humain qu’une déconvenue pour ce mouvement, et dans ces fictions, on retrouve à la fois les problématiques liées à l’irruption d’une épidémie d’un genre nouveau et d’autres enjeux, plus intemporels et plus actuels encore.

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Rasmus et Benjamin

Dans Don’t Ever Wipe Tears Without Gloves, l’échelle est plutôt réduite : il s’agit avant tout de la vie de deux personnages, que l’on nous montre à plusieurs étapes de leurs vies, et de la cellule familiale. Mais la tragique histoire d’amour de Rasmus et Benjamin exemplifie semble-t-il le sort et les difficultés de tous les couples homosexuels de leur époque ; à son arrivée dans la capitale, le jeune Rasmus traverse plusieurs passages obligés comme les lieux de rencontre clandestins, depuis la liste des parcs jusqu’à l’unique boîte gay de la ville. Mais les contradictions entre foi et sexualité – Benjamin est témoin de Jéhovah – et le rejet familial sont aussi très largement évoqués, et constituent des enjeux très répandus.
New-York est plus libérée que Stockholm, et plusieurs personnages des productions HBO sont ouvertement homosexuels, mais bon nombre de ceux qu’ils côtoient cachent voire répriment leurs préférences sexuelles. Dans The Normal Heart, qui se concentre pourtant avant tout sur les rapports et les combats des militants, le compagnon de Ned Weeks, joué par Matt Bomer, n’assume pas entièrement leur relation. Surtout, dans Angels in America, Roy nie jusqu’au bout sa maladie comme sa sexualité – à la manière de Rock Hudson – et Joe Pitt (Patrick Wilson) est marié. Avec son plus grand nombre de personnages et d’heures, ses références à la Bible autant qu’au procès des époux Rosenberg, ses symboles et ses envolées lyriques (un peu kitschs pour le spectateur contemporain), cette dernière prend par ailleurs une allure de fresque à visée universelle autant qu’historique, une fable qui ne raconte pas seulement les débuts d’une épidémie meurtrière mais le sort d’une population opprimée qui se cherche un prophète – en somme, la communauté homosexuelle accablée par le SIDA est emblématique pour toutes les formes de discrimination.
Le virus du SIDA tel qu’on le connaît aura bientôt 40 ans, et a malheureusement prouvé qu’il n’était pas circonscrit à une certaine catégorie de la population (en fonction de ses préférences sexuelles) en faisant des millions de victimes dans le monde entier. En rappelant les débuts de l’épidémie, les fictions télévisuelles peuvent à la fois tâcher de faire justice à ceux qui étaient alors oubliés, et donner un aperçu de discriminations qui ne se sont pas arrêtées avec les années 1980.

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