Etude de pilote : The Affair

Après Masters of Sex, Showtime continue de s’essayer à la retenue et au drame intimiste pour explorer les questions de la morale et du désir avec The Affair. Le titre de la série est programmatique, et les quelques images promotionnelles que j’ai vues, à base de gens dénudés et de regards en biais, étaient elles aussi très claires : a priori, on va parler d’adultère.
Le thème de l’infidélité est indissociable des soap operas, et reste un motif très courant dans l’immense majorité des séries. A partir du moment où des personnages se mettent en couple plus ou moins régulièrement, il est probable qu’à un moment, l’un d’entre eux trompera l’autre. Ce ressort narratif est vecteur de drame et de passion, permet de remettre en cause le statu quo et d’avoir droit au passage à une ou deux scènes d’amour plus ou moins torrides… Mais il peut aussi devenir redondant, prévisible et caricatural.
Ici, ce n’est pas un simple développement de l’intrigue, mais le sujet principal. Pour faire passer la tromperie au premier plan, la série utilise un angle atypique et qui semble contradictoire : celui de la série policière.

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La série ? Ses seins ? (Spoiler : sa douche)

Noah Solloway et Alison Lockhart narrent les débuts de leur liaison, quelques années auparavant, sur le littoral atlantique. Noah s’y rend en vacances chez son beau-père, avec sa femme et ses quatre enfants, tandis qu’Alison y vit avec son mari. L’épisode est divisé en deux chapitres qui sont construits autour de la voix off et des perspectives de chacun des deux protagonistes. The Affair adopte ainsi un dispositif aujourd’hui très prisé, peut-être parce que la forme sérielle s’y prête particulièrement bien : la confrontation des points de vue. En ce moment dans les salles de cinéma avec Gone Girl, c’est un procédé souvent utilisé dans The Good Wife et le principe fondamental de l’australienne The Slap. Ici, et à ma grande surprise, c’est le modèle de True Detective qui est reproduit.
En effet, Noah et Alison ne parlent pas dans le vide : on découvre au cours de l’épisode qu’ils sont seuls avec un homme en costume dans une salle vide, où l’on distingue un miroir sans tain – bref, ils répondent aux questions d’un inspecteur dans une salle d’interrogatoire. Si la police est impliquée, c’est que quelque chose de plus grave que l’infidélité seule s’est produit ; pour qu’il y ait enquête, il faut qu’il y ait crime ou délit et pas seulement une banale histoire d’adultère, ce qui implique qu’un acte violent ou malveillant, d’une manière ou d’une autre, est associé à la liaison en question (il faut éviter le preview du prochain épisode si l’on ne veut pas être spoilé).
Le pilote nous apprend donc qu’il n’est pas simplement question d’une liaison, et après tout, une « affair » peut aussi être un cas, une affaire publique (et peut-être criminelle). Les posters où l’on voit les deux personnages principaux baignés dans une étendue d’eau et entourés de brouillard ont une dimension mystérieuse voire préoccupante. Dominic West fixe le spectateur d’un air sombre, tandis que Ruth Wilson, de dos, semble scruter l’horizon avec inquiétude. Par ailleurs, les créateurs de la série ont fait le choix d’un ton sérieux et mélancolique, avec une réalisation au diapason ; la mer et le soleil des Hamptons n’empêchent pas l’image d’être aussi froide que celle de Top of the Lake.

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Autre élément en commun : l’eau

Une impression de mystère et de violence sourde, prête à éclater transparaît d’ailleurs dès le début de l’épisode, avec le quotidien de Noah. Celui-ci doit gérer sa progéniture et faire face à des incidents qui semblent ne pas être tout à fait dans la norme. L’aînée, Whitney, est aussi peu aimable que maigre (sa grand-mère, lorsqu’elle la voit, lui promet de l’emmener à Paris si elle continue sur la voie de l’anorexie). La cadette, peu dégourdie même pour son âge (sept ans ?), est sur le point de mourir lorsqu’elle avale un bout de plastique dans le diner où s’arrête la famille. Le plus jeune fils est constamment maltraité par l’aîné, qui gagne sans peine la palme de l’enfant le plus agaçant, toutes séries confondues : en pleine crise d’adolescence, il simule tout naturellement une pendaison (!) dans la salle de bains familiale.
De manière générale, les vies domestiques des deux personnages sont assez peu enthousiasmantes, en dehors de leurs très confortables situations matérielles – justifiées par divers héritages. Alison a perdu un enfant en bas-âge, et sa relation avec son mari ne s’en est jamais remise. Par ailleurs, elle travaille dans un diner et, en trois phrases seulement, son patron parvient à être offensant et détestable une demi-douzaine de fois. Le couple de Noah semble aimant, mais il est phagocyté par l’omniprésence des enfants ; surtout, son insupportable beau-père, richissime auteur à succès, lui rappelle constamment qu’il subvient aux besoins de la famille pendant que son gendre prof peine à écrire un deuxième roman et à vendre le premier. Plus tôt dans l’épisode, on apprend que le fils tête-à-claques de Noah fait une crise parce qu’il refuse de voir son grand-père. De là à en conclure que ce dernier est un cruel pédophile, il n’y a qu’un pas, que j’ai allègrement franchi à ce moment précis :

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J’espère aussi que l’enquête porte sur son meurtre.

Le crime que l’on devine nécessite que l’inspecteur mène deux interrogatoires approfondis, et, comme on le découvre lorsque l’on change de point de vue, que l’un des deux personnages mente. Les récits de Rust et Marty dans la série de HBO se complétaient, correspondaient aux images et n’en divergeaient qu’en une seule – et significative – occasion. Là, au contraire, il s’agit de deux versions complètement différentes, deux reflets d’une même réalité dont on ne sait pas lequel est vrai, et lequel est déformé. On excuse d’abord que certains détails de leur rencontre soient contradictoires, ils rappellent que les événements se sont produits plusieurs années auparavant… Mais au fil de leurs discours, les écarts se font de plus en plus prononcés, et, surtout, chacun tente d’incriminer ou blâmer l’autre. C’est l’autre qui initie la séduction, l’autre qui est souriant, tactile, ouvertement aguicheur et, peut-être, coupable.
En fait, dès le tout début de l’épisode, le récit joue avec les attentes du spectateur. Noah est parti seul faire quelques longueurs matinales dans la piscine municipale ; fidèle à la réputation du détective McNulty, il plaît manifestement beaucoup à une autre nageuse, qui n’hésite pas à lui adresser quelques œillades mutines et un sourire complice pendant qu’il se douche. Lorsqu’elle sort du bâtiment, elle s’empresse de le rejoindre… Alors qu’il remet très ostensiblement une bague sur son annulaire gauche et s’excuse avec le sourire. Confuse et, surtout, déçue, la jeune femme bafouille avant de s’en aller promptement : ce n’est donc pas maintenant que Noah va tromper sa femme.
Dans la partie d’Alison, on la voit discuter avec une collègue du diner où elle travaille : elle lui déconseille fortement de sortir avec un homme marié. Ces clins d’œil à l’intrigue principale sont tant le fait des scénaristes à l’attention du spectateur, qui ne peut s’empêcher d’esquisser un sourire narquois, que celui des personnages à l’attention de l’inspecteur, comme pour se dédouaner de leurs actions ultérieures. Certes, ils ont trompé leurs conjoints, mais ce n’était pas dans leurs habitudes, c’était contraire à leurs valeurs, et dans d’autres circonstances ça ne se serait jamais produit – d’ailleurs, en voici la preuve, incidemment mentionnée dans leur récit.

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Une alliance, plus forte que l’anneau unique pour disparaître

Le pilote est prometteur et très réussi, mais pas exempt de défauts. On y voit que la série souffre du syndrome de « l’inspecteur noir », dit aussi de « on a encore oublié d’écrire des personnages qui ne sont pas blancs, qu’est-ce qu’on peut faire ? ». J’espère par ailleurs que le crime est seulement un prétexte, le point de départ nécessaire pour justifier que deux personnes racontent en détails les actions dont elles ne sont pas forcément fières. Il y a bien assez d’enjeux potentiels contenus dans un récit de cette sorte, entre le désir, le secret, les sentiments et le drame familial, pour ne pas avoir besoin d’y adjoindre une histoire de meurtre ou de violence – au risque de retomber dans ce qui me semble être un genre plus convenu.
Surtout, en faisant apparaître un méfait en filigrane, et en nous montrant que la liaison est l’objet d’une enquête, l’adultère lui-même devient un crime dont les personnages volages sont les suspects – une prise de position potentiellement dérangeante et moralisatrice. Pour la suite, assister aux versions des conjoints respectifs serait donc intéressant, mais j’aimerais surtout que l’on ne nous montre jamais quelle était la vérité. Ainsi, Noah et Alison sortiraient plus ou moins indemnes de l’enquête, sans être jugés ou punis, mais toujours engoncés dans leur mauvaise foi et leurs arrangements avec la réalité.

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