Semaine d’un sériephile (53) : la recette pour rester au top

Si pour beaucoup de showrunners le succès critique est l’aboutissement bien mérité d’un travail de longue haleine, il peut aussi comporter des pièges. La principale difficulté étant de faire durer la qualité d’une saison à l’autre, pour ne pas décevoir un spectateur qui s’est habitué au meilleur. Ainsi soient-ils et Brooklyn Nine-Nine sont deux séries qui ont été très appréciées lors de la diffusion de leur première saison. C’est donc non sans une certaine angoisse que je les ai retrouvées cette année, priant pour que les scénaristes aient relevé le défi de la longévité. Et j’ai été entendue. Ainsi soient-ils et Brooklyn Nine-Nine n’ont rien perdu de ce qui faisait leur charme, bien au contraire. Je vous propose de voir pour chacune de ces deux séries comment les auteurs ont réussi à renouveler leur show.

Ainsi soient-ils : recentrer sur le réel
Ainsi soient ils

Ils sont de retour sur les bancs de l’Eglise.

Ainsi soient-ils est peut-être la série qui a été la plus encensée des deux. Pour moi, c’est aussi celle qui souffrait des plus gros défauts. La saison 1 était animée d’une vraie qualité d’écriture, avec des personnages tout de suite charismatiques et attachants. Si le défi d’intéresser les spectateurs à des personnes souhaitant devenir prêtres semblait irréalisable, il a néanmoins été relevé avec brio par ses créateurs. Au lieu de nous servir un récit psychologisant et contemplatif, ils sont parvenus à rendre le récit enlevé et bourré de péripéties. Mais cette qualité était aussi la principale faiblesse de la série : les rebondissements toujours plus dramatiques et les personnages représentant chacun un stéréotype social devenaient de moins en moins vraisemblables. Si l’on ajoutait à cela un jeu d’acteur pas toujours impeccable, on avait parfois l’impression lointaine de regarder Les Feux de l’amour en soutane.

Dans la saison 2, si le feu de l’amour est toujours présent dans le cœur des prêtres (et pas que dans le cœur), les scénaristes ont corrigé la problématique de la vraisemblance, tout en sachant garder la série captivante et pas trop aride. Pour cela, ils ont recentré leurs péripéties sur des problématiques plus proches de nous. Par exemple, si dans la saison 1 les problèmes d’argent permettaient d’évoquer une malversation financière, ici, cette thématique est abordée comme un écho à ce que nous vivons au quotidien dans la société : la mise en place d’une politique extrême d’austérité pour régler des difficultés liées à la crise.

Ainsi soient ils

L’Assemblée Nationale des prêtres.

Les grands drames familiaux, les tragédies mafieuses et les histoires d’amour torturées ont trouvé leur continuité d’une saison à l’autre mais sous une forme plus intériorisée. Les personnages vivaient dans l’action dans la saison 1, ils sont désormais confrontés aux conséquences psychologiques de leurs actes passés. Il est donc plutôt question de cheminement intérieur et de choix à faire. José, par exemple, devait affronter la vengeance d’une famille mafieuse. Il doit maintenant accepter son handicap et choisir de dénoncer (ou pas) l’adolescent qui a commandité sa mort. Raphaël, après avoir affronté les affaires pas très légales de l’entreprise familiale -qui ont poussé son frère au suicide- cherche à trouver sa place dans le cœur de sa belle-sœur et de ses nièces, et les aider à pardonner. Guillaume, qui vivait un amour homosexuel interdit avec l’un de ses condisciples, doit maintenant concilier le secret de sa sexualité et l’appel qu’il ressent pour le Christ.

Pour résumer, les personnages et les difficultés qu’ils rencontrent sont abordés plus sobrement, sans pathos, et avec davantage de réalisme. Ce réalisme permet une plus grande identification aux personnages, car étant moins caricaturaux et plus universaux, ils permettent à chaque spectateur de trouver un écho de lui-même chez ces religieux qui semblent -à tort- éloignés de nous. Et c’est captivant. Bémol : il manque un peu d’ampleur visuelle à la série et de séquences dont la mise en scène nous retournerait. Ce qui semble tout à fait à la portée des créateurs vu le générique si pictural, utilisant une symbolique forte qui laisse affleurer passion et mystère. Mais cela leur laisse l’opportunité d’être encore meilleurs pour la saison 3.

Brooklyn Nine-Nine : dépasser les stéréotypes narratifs de la sitcom

Sur ce blog, nous avons tendance à considérer que Brooklyn Nine-Nine est la meilleure sitcom produite en 2013. Comme le soulignait Maguelonne dans un article précédent, l’intérêt de la saison 1 résidait dans un savant mélange entre parodie et déjanté, vie quotidienne dans un commissariat pas tout à fait dénuée de réalité. Le tout enrobé d’une montagne d’amour pour des personnages tous plus attendrissants les uns que les autres. C’est d’ailleurs l’autre réussite de la série : parvenir à donner à chaque personnage ses spécificités et ses moments d’humour, sans que la star présumée, Andy Samberg, tire toute la couverture à lui. Pourtant, à la fin de la saison 1, les scénaristes sont un peu tombés dans la facilité. Pour garder leurs personnages en mouvement et faire évoluer leurs relations, ils ont choisi de se centrer sur deux couples (Santiago/Peralta et Diaz/Boyle), sous-entendant que nous allions rentrer dans une phase « je t’aime moi non plus » de longue haleine. La déception pointait alors le bout de son nez, et la peur de ne plus jamais être surprise m’animait au moment de commencer la saison 2.

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Une bonne dose de glamour.

Et, surprise, même si on sait que l’on n’échappera pas à la concrétisation de ces amours impossibles, la série a un peu mis de côté ces passages sentimentaux obligés de toute sitcom qui se respecte. A l’inverse, elle nous propose une relation complètement improbable et inattendue entre Boyle et Gina, relation qui, bien loin de sentir la guimauve, est traversée d’un savant mélange de désir et de dégoût. La leçon tirée par la série de cet amour est donnée par Boyle qui se réjouit d’avoir eu sa première relation décontractée centrée sur le sexe. Cette morale, tout à fait inhabituelle, qui revient à dire qu’il est plus difficile d’apprendre à avoir des relations sexuelles banalisées que de se rouler dans une romance rassurante et programmée, est-elle une leçon à tirer par la sitcom en général ?

Le deuxième élément intéressant est l’auto-référence introduite dans les épisodes. L’épisode d’Halloween de la saison 2 est l’exacte réponse à ce qu’avaient fait les personnages pendant leur journée d’Halloween dans la saison 1. Ce système permet de créer un lien affectif plus fort avec les spectateurs qui ont désormais une mémoire commune avec les personnages (à la manière de ce que faisait How I Met Your Mother). De plus, cette auto-référence permet de sortir de ce qui lasse souvent dans la sitcom : l’impression donnée par l’enchaînement des standalones* que la série n’a aucune continuité. Cela peut aggraver l’artificialité qui est déjà le propre de ce genre et a pour résultat la fin de la relation entre la série et son spectateur. Ici, en utilisant l’auto-référence, les scénaristes donnent de l’importance aux situation de chaque épisode car tout ce que nous voyons risque d’être repris plus tard et ne sera pas chassé par de nouveaux gags. Il faut donc être attentif et mémoriser. Cette technique scénaristique permet non seulement de créer de la complicité entre les fans et le programme, basée sur la private joke, mais également de conserver de l’intérêt pour chaque épisode.

Privatejoke

Private joke.

Grâce à ces deux nouveaux ingrédients, Brooklyn Nine-Nine parvient à ne pas rester figée dans le moule de la sitcom et à rester au niveau de la saison 1. Et dieu sait qu’il n’est pas facile pour une sitcom de garder sa fraîcheur.

Bonus : The Newsroom épisode 1, le contre-exemple

The Newsroom est l’exemple parfait de l’influence de la critique sur la création. Considérée par beaucoup comme décevante, la série n’aura pas de saison 4. Sorkin a pourtant tout tenté pour montrer qu’il pouvait être au niveau de ses précédentes séries, allant même jusqu’à réécrire et retourner le début de sa saison 2 avant diffusion. Il sait maintenant que la troisième sera la dernière. J’ai la nette impression que ce premier épisode n’est qu’une métaphore de sa situation en tant que showrunner*. Dans cet épisode, on reprend l’histoire là où on l’avait laissée. L’équipe de rédaction est toujours traumatisée par l’affaire Genoa -à savoir la diffusion de fausses révélations au grand public- affront le plus terrible que peut subir une chaîne d’info car cela remet en question sa crédibilité et la confiance que lui accordent les spectateurs. Les journalistes semblent donc très prudents, voir beaucoup trop prudents pour pouvoir exercer leur travail. Néanmoins, malgré le fait qu’on les ait attaqués, malgré leur erreur manifeste qui a entaché leur réputation, ils maintiendront le cap. Parce que c’est là qu’ils sont talentueux et qu’ils parviendront encore à atteindre les gens. J’ai l’impression qu’avec cet épisode, Sorkin adresse un message aux critiques et au public. En effet, il garde dans cet épisode les éléments qui lui ont été très reprochés durant les deux saisons précédentes : la méfiance et l’archaïsme par rapport à internet, l’arrogance des donneurs de leçons, le manichéisme… Dans un sens, Aaron Sorkin dit au monde qu’envers et contre tous, il maintiendra le cap de sa série car c’est là qu’est son intégrité, de la même manière que ses journalistes. Une belle idée que cette fidélité à ce qui a été commencé.

the-newsroom

La fin en marche.

Ce que j’ai voulu montrer avec ces trois exemples, c’est la difficulté à plaire sur le long terme, et les techniques que déploient les scénaristes pour garder notre attention. Entre volonté de faire évoluer la série, et peur de n’être plus soi-même, envisager le long terme n’est pas toujours facile dans le dur monde de la sériephilie.

3 réponses à “Semaine d’un sériephile (53) : la recette pour rester au top

  1. « Ainsi soient-ils » ou « plus belle la vie au séminaire ». Ou comment se servir d’un contexte « original » pour recycler des intrigues à deux ronds en disséminants des idées « progressistes »(homosexualité, coolitude des prêtres…), tout en passant à côté de tout ce qui aurait pu donner un minimum d’ interêt à la série à savoir théologie, philosophie, dogmatique…Faire une série sur un séminaire tout en ne montrant quasiment jamais un seul cours, c’est une performance( je dis quasiment car je n’ai pas tout vue et je laisse donc le bénéfice du doute). Bref, c’est bidon.

    • Effectivement je trouve qu’il y a beaucoup de ça dans la saison 1 (beaucoup trop). La saison 2 n’a pas beaucoup plus de scènes théologiques ou dogmatiques, mais voir l’Eglise coté gestion administrative et pouvoir, améliore bcp la série je trouve.

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