Semaine d’un sériephile (63) Le Mexique à l’heure HBO

Lorsque l’on pense aux séries mexicaines, il faut bien se l’avouer le plus souvent le premier mot qui nous vient à l’esprit c’est telenovelas. Rien de plus normal après tout puisque la quasi-totalité des productions mexicaines jouent dans ce registre. Si le genre peut offrir de très belles surprises dont nous vous avions d’ailleurs parlé il y a quelques mois, lorsqu’on est allergique aux bellâtres ténébreux et aux jeux de séductions enfiévrés on a tendance à vite laisser de côté le Mexique. Ce serait pourtant bien dommage. Quelques poches de résistance aux amours sulfureuses subsistent, il suffit juste de vaincre les appréhensions.

Et si je vous dis HBO, vous me dites Game of Thrones, Girls, True Detective ? Je vous réponds alors Latin America. HBO ce n’est peut-être pas de la télé mais ce n’est pas non plus qu’HBO USA, on l’oublie souvent mais HBO n’est pas seulement une chaîne, c’est aussi un groupe. Apparu en 2000, HBO Latino est un canal spécifiquement destiné au public sud-américain. Si la chaîne propose beaucoup de simples diffusions de programmes US doublés, elle sait aussi tenter le pari de l’originalité en diffusant des séries produites directement sur place dans divers pays d’Amérique du Sud dont, et c’est là que ça nous intéresse, le Mexique. Bref, il est plus que temps de se jeter dans le grand bain du HBO en español à la recherche de la pépite mystérieuse. Vamos !

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Capadocia, femmes au bord de la crise de nerfs

Première série originale d’HBO Latin America tournée au Mexique, Capadocia se démarque violemment du monde des soaps et autres fictions à l’eau de rose. Drame carcéral dans la lignée du Oz de Tom Fontana conjugué cette fois au féminin à la manière d’Orange is the New Black, cette série n’a pas pour but de vous divertir mais bien de vous emmener dans un monde où l’espoir n’est qu’un mythe et le malheur une réalité quotidienne. Bon, dit comme ça, ça peut faire peur mais ne vous enfuyez pas pour autant, la série mérite vraiment que l’on s’y attarde.

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Capadocia est le nom d’une prison expérimentale, un établissement ultramoderne financé par une association patronale du nom d’Exxo. La bonne idée derrière ce projet : réhabiliter des femmes emprisonnées en les faisant travailler presque gratuitement et évidemment sans compter leurs heures. Bref un cauchemar où business et prison s’allient pour le plus grand profit. Pour veiller à la bonne marche de toute cette entreprise, Teresa Largos (Dolores Heredia), une sociologue idéaliste et Isabel Clave (Silvia Carusillo), responsable de la sécurité aux méthodes musclées. La voix de l’espoir contre la froideur de la réglementation, les bases sont posées même si cette dichotomie « le bien contre le mal » se nuance au fur et à mesure de la série. Le véritable cœur de la série n’est pourtant pas là. Les héroïnes, ce sont les détenues elles-mêmes. Lorena (Ana De la Reguera), Bambi (Cecilia Suárez) ou encore La Colombiana (Cristina Umaña), des femmes de caractère qui doivent s’affirmer pour espérer survivre dans un monde sans foi ni loi. Entre alliances, trahisons, dépression et lutte pour s’en sortir, les prisonnières représentent une société à part, un microcosme où les faux-semblants n’ont plus cours et où les émotions ne sont que tensions et violence omniprésentes.

A mille lieues de la vision de la femme véhiculée par les telenovelas, les personnages de Capadocia assument leurs âges, leurs défauts et même leurs faiblesses. Cela peut paraître tout à fait normal, pourtant dans un pays où la majorité des personnages féminins sont incarnés par des bimbos extrêmement apprêtées c’est une vraie révolution. Loin de ces clones de Barbie un peu trop parfaites, les détenues de Capadocia reflètent une vision des femmes dans toute leur diversité avec des personnages forts qui prouvent si besoin était qu’un personnage féminin n’a définitivement pas besoin d’être montré comme un objet de désir pour exister. Un constat assez hallucinant à faire mais qui permet de se rendre compte que les séries mexicaines ont encore de gros progrès à faire en matière de variété et de lutte contre le machisme. La manière dont sont montrés les hommes dans cette série semble d’ailleurs appuyer le constat dénonciateur de la mainmise des hommes sur les femmes dans la société mexicaine. Manipulateurs, les hommes de Capadocia, qu’ils soient politiciens, trafiquants ou simples quidams ne semblent considérer les femmes que dans une perspective de séduction possible et d’assouvissement de leurs envies sexuelles. La série regorge tellement de pervers narcissiques en puissance que l’on en arriverait presque à considérer tous les hommes comme de vulgaires salauds cachant bien leur jeu. Un peu trop manichéen et trop caricatural mais cette série ne fait jamais dans la demi-mesure. Dommage pour le réalisme mais une chose est sûre le cliché de l’homme protecteur et sensible en prend un sacré coup.

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Plus encore que la dénonciation du machisme, Capadocia est un drame social qui s’offre aussi en dénonciation de la corruption des milieux politiques. L’intrigue de la série traite à la fois de la contrainte d’un travail obligatoire pour les prisonniers, mais aussi d’un trafic de drogues organisé par les élites avec la complicité de l’organisation pénitentiaire. Pour la subtilité on repassera mais la série va jusqu’au bout de sa logique, montrer un monde corrompu où inégalités sociales et manipulation de la misère sont sciemment entretenus. Un univers très noir qui n’offre que peu de lueurs d’espoir. D’autant que les épreuves traversées par les détenues de Capadocia ressemblent plus à un catalogue de la détresse humaine qu’à un portrait réaliste de la vie en prison. Mention spéciale pour la femme ayant tué sa famille par détresse après avoir appris que l’une de ses filles était enceinte de son père. Point bonus également pour la femme transsexuelle mais non reconnue comme telle, cordialement violée par des prisonniers masculins : oubliez les bisounours et bienvenue au purgatoire. Je n’ai rien contre les drames mais aller à ce point dans l’accumulation m’a fait un peu penser à un concours de scénaristes se disputant le prix de la meilleure variation sur le thème de la descente aux enfers. Un peu dur à avaler mais niveau intensité on reste par contre toujours au plus haut niveau.

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Niveau mise en scène et structuration de ses épisodes, Capadocia fait penser à un mélange entre Six Feet Under et Oz. Chaque épisode est structuré de la même manière. On fait la connaissance d’une nouvelle personne au moment où son destin est sur le point de basculer puis on assiste au crime ou au délit jusqu’à la chute inexorable du personnage vers un emprisonnement à Capadocia tandis que les intrigues principales de la série évoluent en parallèle. Difficile de ne pas penser à Six Feet Under et tant mieux. Comme pour son modèle, le principe fonctionne plutôt bien en venant enrichir constamment les intrigues de la série même si l’on peut se perdre dans la multiplication des personnages secondaires. Côté esthétique, si vous avez trouvé True Detective ou Fargo froides préparez-vous à être congelé. Austérité et ambiance obscure sont de mise. La série adopte une image en adéquation totale avec son propos, participant à la sensation de malaise que l’on peut ressentir devant les épreuves vécues dans le pénitencier. Une vraie réussite.

Série intense aux intrigues bien menées, Capadocia souffre un peu d’une interprétation pas toujours très précise mais on aurait tort de s’arrêter là. Par ses personnages de femmes fortes assumant leurs échecs pour mieux se relever, Capadocia parvient à nous toucher. Série sur l’espoir brisé, sur les failles et les fêlures difficiles à surmonter, Capadocia parvient à nous surprendre en nous donnant une vision inédite du drame carcéral, parfois un brin caricaturale mais d’une intensité rare. Une vraie curiosité à découvrir.

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Sr. Ávila, dans la tête du tueur

Señor Ávila (Tony Dalton) pourrait être votre voisin. Marié et père d’un adolescent, il est le parfait exemple du quidam, de l’homme banal. Assureur de profession, spécialisé dans les assurances-vie, Ávila ne semble avoir qu’une faille : une maîtresse un brin entreprenante. Là encore finalement rien de plus banal. Pourtant, Mr. Ávila a un secret. Une part de lui que personne ne connaît, ni sa femme, ni son fils, ni même ses amis. Un mystère que personne ne peut découvrir sans perdre la vie. El señor Ávila est un assassin, un tueur à gages redoutable travaillant pour une organisation secrète. Qui l’aurait cru, le bon père de famille sait manier le 9mm aussi bien que le barbecue. Un seul problème se pose, comment mener une double vie lorsqu’on a tant à cacher ?

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Fusion réussie entre Dexter et Breaking Bad, Sr. Ávila nous immerge dans le quotidien d’un assassin, nous faisant partager ses dilemmes, ses doutes et surtout ses prises de décisions musclées et souvent fatales. Le principe de la série pourrait reposer en une phrase : tuer par haine est facile mais tuer sans sentiments quelqu’un que l’on ne connaît pas n’est possible que si l’on agit en professionnel. De la même manière que devant Dexter on se retrouve plongé dans un univers où les repères de la moralité sont totalement déplacés, on peut se sentir mal à l’aise devant une telle expérience mais une chose est sûre, on ne peut y rester insensible.

L’originalité de Sr. Ávila est le traitement de l’assassinat comme un travail. Tuer n’est pas un moyen ou une malheureuse nécessité comme dans les Soprano, c’est une fin en soi et un travail somme toute comme un autre. Le personnage principal fait partie d’une entreprise de meurtres organisés. Sous la couverture d’une société de pompes funèbres, cette PME de l’assassinat accepte des contrats et fixe des fiches de missions vers des cibles à neutraliser. Ávila est un employé naturellement doué pour ce travail et nous le voyons comme dans toute fiction consacrée à la vie professionnelle gravir les échelons, gagner du pouvoir et même former un apprenti. Il ne manque plus que la pause café entre deux étranglements et la convention de stage à signer en trois exemplaires et l’on pourrait croire que l’on est dans n’importe quel bureau. De là à dire que Sr. Ávila est le Mad Men du meurtre il n’y a qu’un pas.

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L’intérêt de cette série repose en grande partie sur la force de ses personnages. Au-delà du « héros » et de ses problématiques de businessman du meurtre, c’est tout son entourage qui révèle une vraie profondeur. Il y a d’abord sa femme, Maria (Nailea Norvind). Femme au foyer passant son temps devant la télévision, Maria s’est peu à peu laissée endormir par le quotidien. Vivant dans la projection de ses rêves et de ses illusions, peu lui importe de mener une vie sans passion ni relief. Aveugle devant les absences et les mensonges de son mari elle s’accroche désespérément à l’amour qu’elle porte à sa famille. Il y a aussi le fils, Emiliano (Adrián Alonso), un adolescent de 16 ans en quête de repères à la fois dans sa famille et à l’extérieur. En conflit avec son entourage, voyant son père comme un être médiocre et sa mère comme une femme faible, il semble rechercher l’attention à tout prix quitte à faire de mauvais choix et à sombrer dans la violence. Il y a également Ismael (Jorge Caballero), l’élève d’Ávila, tueur né, élevé dans la violence et devenu adulte par le meurtre de son père. Un psychopathe en puissance cherchant à trouver sa place par la voie de sa folie. Tous ces personnages forment une galerie d’êtres en crises, définis par leurs failles et leurs blessures bien plus que par leurs forces. Des personnages intenses et profonds que l’on voit se débattre contre un destin bien mal parti. Tout cela nous donne une sorte de Breaking Bad familial encore plus noir et plus cynique que le parcours de Walter White.

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Tout comme Capadocia, Sr. Ávila n’est pas la série la plus optimiste du monde et son esthétique le reflète parfaitement. Images contrastées, ombres savamment travaillées, on retrouve les codes du polar pour une série qui pourrait bien s’inscrire dans la lignée des films noirs les plus désabusés. Ce qui frappe dans l’esthétique de cette série c’est l’ambition affichée. Devant Sr. Ávila on se sent devant une série de qualité, une vraie série HBO qui vise peut-être le public mexicain mais qui peut aussi intéresser un public beaucoup plus large.

Hasard ou volonté, ces deux séries HBO Latin America sont loin d’être des ballades légères. Univers poisseux, personnages torturés, ces deux séries sont des créations intenses et bien menées qui parviennent à nous embarquer dans leurs mondes si particuliers. On aime ou pas mais ces séries ont en tout cas le mérite de montrer qu’une vraie diversité est possible dans un pays trop souvent réduit à ses créations romantiques. Une vraie bouffée d’air frais qui fait du bien, même au sein d’une prison ou au bout du canon d’un assassin.

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