5 séries pour sortir du capitalisme

En cet an de grâce 2018, on continue de filer tout droit vers une catastrophe écologique et sociale d’ampleur inédite. On pourrait même dire qu’on s’y roule déjà avec entrain. Le torrent de drames humains est ininterrompu, et aucun.e de nos dirigeant.e.s, aucune de nos perspectives ne semble vouloir / pouvoir détourner notre civilisation de sa perte. Aussi, et au delà de tout engagement personnel, il est parfois fort tentant de se réfugier dans la fiction pour ne pas céder au désespoir.

Là, plusieurs stratégies s’offrent à nous : chercher à exorciser la déprime ou à en disséquer les causes grâce à de bons gros dramas bien cathartiques, se changer les idées par le rire, s’échapper dans des univers dépaysants ou nostalgiques… Mais et si notre amour pour les séries pouvait servir à autre chose ? Non seulement à nous fournir une forme d’évasion mais aussi à nous montrer la voie vers un autre monde possible ? Fuir la réalité actuelle et subjective, oui, mais pour se projeter dans des réalités alternatives, autrement plus souhaitables ? Mode d’emploi pour se lancer dans la révolution en cinq étapes télévisuelles.

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The Good Fight : la prise de conscience

L’élection de Donald Trump semblait inconcevable quand les King ont envisagé de créer un spin-off à leur hit judiciaire The Good Wife. Mais la vie est pleine de surprises, et le monde plein de gens qui n’avaient (et n’ont toujours) pas tellement de problèmes avec le racisme, les agressions sexuelles et l’incompétence crasse du candidat républicain ; il a donc fallu que les showrunners revoient leur copie, et incorporent ce bouleversement de la vie politique américaine dans leur intrigue. Et c’est tant mieux.
En effet, évoluant dans le petit monde des magistrat.e.s de premier rang à Chicago, les personnages n’ont d’habitude pas exactement des préoccupations marxistes. Diane Lockhart, avocate de renom que l’on retrouve dans les deux séries, est un pur produit démocrate, une indéfectible admiratrice d’Hillary Clinton dont le progressisme reste modéré par son mode de vie extrêmement privilégié. Pire : la première saison s’ouvre sur un de ces petits tracas qui affligent seulement les 1% quand elle voit son pactole s’évaporer dans une pyramide de Ponzi et doit dire adieu à une retraite dorée sous le soleil provençal (mais pas à son impressionnante collection de vestes en brocart, ouf).
Elle intègre alors un cabinet traditionnellement noir-américain, ce qui la force déjà à remettre en question nombre de ses certitudes, mais ne s’arrête pas en si bon chemin.  De même que la montée de l’extrême droite a tendance à polariser les opinions politiques en obligeant les gens à se positionner par rapport à elle, Diane, toujours plus choquée et déçue, se découvre une fibre rebelle anti-système des plus réjouissantes. Quelques péripéties aux côtés de représentants du parti démocrate ou avec la machine à fake news achèveront de la désillusionner et de la mettre en colère. Il lui faut se rendre à l’évidence : les institutions sont pourries jusqu’à la moelle, les puissants sont devenus fous, les règles sont obsolètes ; tout ce qu’il lui reste à faire est de rétablir une forme d’ordre et de justice dans son environnement proche, le seul endroit où elle a encore prise. Une sage décision que tous les spectateurs aussi effarés qu’elle peuvent essayer d’appliquer.

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Good Girls : le passage à l’action

Face aux dettes qui s’accumulent, des personnes tout à fait lambda se lancent dans le crime organisé : ça pourrait être le pitch de Breaking Bad, ou plutôt de Weeds. Il s’agit effectivement ici de trois femmes qui se battent contre les factures et se démènent pour leur progéniture avant de finir par craquer et… braquer le supermarché où travaille l’une d’entre elles. Bien entendu, les choses tournent mal, et les trois comparses se retrouvent à devoir blanchir de l’argent pour le compte d’un gangster autrement plus expérimenté qu’elles, tout en ayant à gérer respectivement des soucis de couple, de garde alternée, et de santé.
Là où la démesure mégalomaniaque de Walter White pouvait sembler aussi illégitime qu’antipathique, et où le trafic de Nancy Botwin atteignait vite des sommets peu crédibles, les modestes combines des protagonistes –  et le fait qu’elles y prennent goût – sont autrement plus compréhensibles. Il n’est pas seulement question du sentiment d’émancipation que Beth, femme au foyer trompée par son mari dépensier, tire de cette nouvelle activité.  Sa sœur Annie et son amie Ruby font partie de la très large population de travailleurs pauvres qui peinent à joindre les deux bouts dans le monde occidental. Elles enchaînent les jobs ingrats à des heures indues, l’industrie du service à l’américaine étant connue pour ses salaires de misère et sa précarité, et en l’absence de sécurité sociale digne de ce nom, Ruby a à peine les moyens de payer le traitement de sa petite fille malade (et encore moins la greffe qui pourrait lui sauver la vie).
Quand toute une société afflige et nuit (et conspire à nuire) aux plus pauvres, jusqu’à menacer leur survie,  comment ne pas… se tourner… vers la délinquance ? C’est la question que semble poser cette série NBC étonnamment subversive, d’autant que pour ne pas aliéner les spectateurs, ce sont des crimes sans victime que commettent nos héroïnes – enfin, les seules victimes sont des chaînes de magasins impersonnelles, et tant qu’à faire, si avant de devenir maîtres de l’univers, Jeff Bezos et consorts peuvent souffrir quelques pertes… Bon. Voilà. Voler aux riches pour subvenir aux besoins des pauvres, du temps de Robin des bois, c’était héroïque. Pourquoi le condamner autant aujourd’hui ?…*

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I love Dick : une nouvelle économie du désir et des sentiments

Il était difficile de choisir entre les deux créations de Jill Soloway tant les deux ont de qualités en commun – mais, au vu du casting, du comportement et de l’éviction récente de Jeffrey Tambor, le timing n’est peut-être pas totalement opportun pour faire de Transparent un étendard du progrès. C’est fort dommage, car les deux productions Amazon offrent d’audacieuses alternatives aux normes rétrogrades qui régissent encore nos émotions.
Qu’il s’agisse des affres d’une famille juive de Los Angeles ou de la quête sensuelle d’une artiste au Texas, les personnages évoluent en toute liberté, dans une sorte d’utopie où ils peuvent explorer et questionner leur rôle dans la société, leur identité, leur genre, leur sexualité, sans avoir peur d’être jugés, ostracisés ou agressés par leur entourage. Bien sûr, dans le cas de la famille Pfefferman, leur aisance financière joue le rôle d’un filet de sécurité qui leur garantit toute latitude d’action – un luxe dont peu de personnes peuvent bénéficier. Les artistes contemporains réunis à Marfa sont loin d’être à plaindre, mais I love Dick multiplie les points de vue et les expériences. On suit principalement Chris Kraus, qui, quand elle se met à fantasmer compulsivement sur un sculpteur macho, sonde sa propre confusion et sa propre honte, en parle à son mari, s’en inspire pour créer et réfléchir ; mais les personnages plus jeunes de Devon et Toby, ainsi l’épisode-somme qu’est A short history of weird girls, décuplent la portée de ce message anti-conformiste.
Sachant que le maintien du système actuel repose sur la reproduction de modèles  éprouvés (quoique faillibles), basés sur la réussite et la propriété, il faut du courage pour oser s’affranchir des convenances et archétypes conservateurs. Tous les personnages de Jill Soloway aspirent à un épanouissement personnel et transcendant qui ne se limite pas au bien-être matériel. Cet iconoclasme se retrouve autant du côté du scénario que de la représentation, qu’il s’agisse de filmer des scènes d’amour hors de toutes conventions ou du sang menstruel. Et là où la critique de cette sensibilité porte souvent sur le nombrilisme supposé des générations concernées, la narration souligne au contraire à quel point toutes ces interrogations égocentriques sont en réalité tournées vers les autres – la famille, les partenaires amoureux, la société toute entière. Les protagonistes sont parfois narcissiques, mais jamais individualistes. Ce qui est déjà, dans le monde d’aujourd’hui, une forme de révolution.

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Nu : la décroissance vestimentaire

OCS surprend avec une proposition couillue. Dans un futur proche, réchauffement climatique et attentats ont encouragé l’adoption d’une mesure pour le moins radicale en Europe : la nudité obligatoire dans les espaces publics. L’acclimatation à cette Loi Transparence est loin d’être facile pour Frank, flic qui se réveille tout juste d’un long coma et refuse catégoriquement de se balader à poil… À rebours du reste de son entourage, qui a largement eu le temps de s’habituer.
On imagine que cette production n’aurait pas pu exister dans beaucoup de pays, et que le nombre de parties génitales filmées frontalement à la minute a dû donner des sueurs froides à quelques annonceurs publicitaires.  Et c’est dommage : c’est justement parce qu’elle normalise ainsi le tabou le plus superflu de notre société, et donne à voir une salutaire profusion de corps différents et désexualisés, que la série est intéressante. Tant mieux si l’industrie textile, une vraie plaie pour notre environnement, connaît une réduction drastique de son activité ; mais en outre, la loi Transparence a des effets inattendus et miraculeux sur la population.
Pour rendre supportable ce naturisme forcé dans un monde obsédé par l’apparence, les moqueries sur le physique et discriminations diverses sont prohibées en parallèle – d’autant plus facilement que, dans le plus simple appareil, tout le monde est à égalité – ce qui fait de la France nue une France inédite où les gens se respectent. Sachant que les tenues des femmes sont encore aujourd’hui blâmées en cas d’agression sexuelle, la loi prévoit aussi l’interdiction de toute démonstration ou remarque libidineuse en dehors du cadre consenti. Enfin, le fait de se déshabiller est – forcément – l’occasion pour les personnages, en particulier le héros, de se montrer vulnérables et introspectifs, et plus attentifs à leur entourage. Grâce à la fiction, le seul mouvement d’effeuillage (et tout le dispositif légal qui l’accompagne) règle donc nombre de problèmes insolubles : violences, racisme, masculinité toxique… Difficile de se conduire comme un abruti capitaliste quand on a les organe génitaux qui volent au vent. La série aurait gagné à se concentrer sur ce manifeste pour la liberté, la tolérance et l’écologie plutôt que sur des histoires d’enquêtes policières et de complots.

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The Expanse : vers l’infini et au-delà

Bien sûr, le futur de The Expanse n’est pas dénué de défauts et doit faire face à ses propres crises. La Terre est surpeuplée et inondée, ses habitants ont comme à l’accoutumée colonisé d’autres territoires qu’ils veulent maintenir sous leur emprise – mais cette fois à l’échelle de la galaxie – et ces différents territoires se font plus ou moins la guerre. Les populations de la ceinture d’astéroïdes sont exploitées et leurs moyens de survie sont distribués de manière injuste. Les armées de Mars et de la Terre font la course aux meilleures technologies de l’armement.
MAIS. Le cours de la série amène justement à changer ce paradigme voué à l’échec dans lequel l’humanité est toujours engouffrée trois cents ans plus tard. Pourquoi se battre pour des ressources quand on peut partir à la conquête de l’espace tout entier ? Pourquoi se battre tout court quand il faut SAUVER LA GALAXIE DE MYSTÉRIEUSES PROTO-MOLÉCULES ? Même l’industriel Jules-Pierre Mao délaisse la recherche du profit pour la recherche scientifique, et Chrisjen Avasarala, secrétaire de l’ONU, au début déterminée à écraser la vermine rebelle et les Martiens, réalise vite qu’il y a d’autres chats plus urgents à fouetter. Même si les factions continuent de prôner leurs intérêts particuliers, les frontières et les allégeances se brouillent plus vite que le test du propulseur Epstein, et l’équipe du Rocinante, que l’on suit principalement, est composée d’individus de tous horizons (littéralement). Pour la suite de la série, on peut espérer que les rivalités et conflits continueront de s’effacer au profit du bien commun, c’est-à-dire que tous les habitants du système solaire puissent vivre dans un environnement viable. Toute ressemblance avec des situations réelles…

Et vous, quelles séries vous inspirent pour changer le monde ?

(ndlr: Mr Robot ne se trouve pas dans cette sélection. C’est certes la seule (?) série récente qui parle frontalement d’anarchisme et de renverser les institutions contemporaines, donc elle semblait s’imposer comme une évidence… Mais soyons honnêtes : sous ses oripeaux contestataires, la série de Sam Esmail s’investit bien plus dans la psychologie torturée de son héros toxico-hackerman et dans les tortueux arcanes du dark web).

*: la question est rhétorique, c’est à cause du CAPITALISME.

Une réponse à “5 séries pour sortir du capitalisme

  1. Je ne vois pas le « problème » du capitalisme…
    Le capitalisme n’est réel que si l’on y croit…
    Le meilleur moyen de sortir de la politique c’est d’arrêter (personnellement) de faire de la politique…
    De même pour tout aspect négatif de toute chose…
    Le challenge principal que je vois dans la société c’est la peur de chacun d’être simplement soi-même…
    Chose qui ne peut être accomplie que personnellement…
    En prenant conscience individuellement de toutes nos peurs qui en vérité ne peuvent être que, ont toujours été et seront toujours, très précisément, individuelles…

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