A la loupe : Quand The Romanoffs Pervertit Douze hommes en colère

Décidément (lire notre premier article), The Romanoffs est une anthologie qui pratique avec bonheur la relecture de grands genres littéraires, théâtraux ou cinématographiques. Et s’il y a bien quelque chose de malin dans le deuxième épisode de la série de Matthew Weiner, c’est la manière dont il (sans jamais citer clairement la référence) détourne Douze hommes en colère (attention, spoilers).

Comme dans Twelve angry men (pièce de théâtre de Reginald Rose qui a fait l’objet en 1957 d’une célèbre adaptation cinématographique de Sidney Lumet), le personnage principal de The royal we fait partie d’un jury, qui doit rendre un verdict lors d’un procès pour meurtre. Comme le héros de Douze hommes en colère, Michael Romanoff est un juré qui évolue à contre courant de l’opinion générale. Les preuves concernant l’accusé semblent accablantes et tous les membre du jury sont prêts à lui faire écoper la peine maximale. Tous sauf Michael, qui veut convaincre les autres que subsiste un doute légitime quant à la culpabilité du prévenu, qui pourrait bien lui faire bénéficier de la présomption d’innocence. Conscient que l’avocat de l’accusé n’a pas fait le travail élémentaire de défense de son client – pas plus que celui de Twelve angry men – Michael va vouloir revoir méticuleusement les détails des charges du procès et entreprendre d’instiller le doute. Car aux Etats-Unis le verdit d’un jury pénal doit impérativement être unanime pour être validé.

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Si les postures des deux personnages sont identiques, leurs motivations sont différentes. Le héros de Douze hommes en colère, un architecte entre deux âges, est animé par la volonté de rendre un procès joué d’avance plus équitable. C’est également ce dont se targue Michael Rommanoff, conseiller d’orientation quarantenaire, face au reste du jury. Mais le spectateur connait sa véritable ambition (l’épisode est loin d’être un huis clos comme le film de Sidney Lumet) : il veut, en faisant durer les débats, éviter de partir en croisière avec son épouse, avec laquelle il est empêtré dans une relation en bout de course. Michael retarde également le verdict pour passer plus de temps avec une femme faisant partie de son jury qui lui a tapé dans l’oeil.

Dans Twelve angry men, le personnage principal est investi dans sa mission au point de s’être rendu aux abords des lieux du crime. Il y a d’ailleurs trouvé des éléments tendant à disculper l’accusé comme le ferait un bon avocat. Michael Romanoff effectue la même démarche. Mais s’il va jeter un œil du côté de l’appartement où a été retrouvé le cadavre du procès, c’est pour entrainer sa co-juré dans un rencard morbide, cette dernière lui ayant signifié qu’elle était fascinée (excitée ?) par les meurtres.

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Dans Douze hommes en colère, le juré frondeur a rempli sa mission : il a su convaincre les membre du jury,  l’un après l’autre, de voter non coupable, les faisant ployer sous la force de ses arguments. Michael Romanoff n’a quant à lui persuadé personne de l’innocence de l’accusé. Derrière la résistance de façade, il n’avait rien de sérieux à véritablement objecter pour faire le libérer. Sa seule victoire est d’avoir réussi à mener jusqu’à son lit la juré qu’il convoitait. Mais là aussi c’est un échec. Car Michael aurait bien poursuivi cette relation tandis que la jeune femme, sitôt la liaison consommée, préfère y mettre un terme et retourner à sa vie maritale. Et c’est autour de la table du jury qu’elle prend congé de son amant dans une déclaration à double-sens qui invite les débats, qui ont été mené aussi loin que possible, à se clôturer, tout comme la relation adultère. Quitté par sa maîtresse, Michael abandonne aussitôt l’accusé à son sort, qui sera condamné.

Le héros de The Romanoffs fait peu de cas de l’accusé. Il ne cherche via cette affaire qu’à se dégager de son quotidien ennuyeux ce qui va à l’opposition de la démarche du héros de Douze hommes en colère qui cherche à réactiver, face aux défaillances humaines, aux préjugés, la bonne marche de la justice dont la première vertu serait l’équité. L’épisode propose ainsi une relecture pervertie de la pièce de Reginald Rose et film qu’elle a fait naitre, ce qui est une excellente manière d’avilir le personnage principal. Ce n’est pas tant qu’il ait abandonné son épouse à des vacances en solo, qu’il l’ait trompé avec une autre femme, qu’il harcèle ensuite piteusement, qui montre sa bassesse et son égoïsme. C’est le fait de fouler aux pieds le beau message véhiculé par un monument de la fiction judiciaire qui établit la preuve définitive de son absence de conscience morale. Et qui nous emmène naturellement vers la manière dont cet anti-héros ne peut QUE résoudre ses conflits internes : en brisant la loi, en devenant le plus fautif des coupables. Il tente d’assassiner sa femme, ce qui le propulsera sans doute à son tour sur le banc des accusés.

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