Accords et désaccords : les séries sont-elles l’avenir du cinéma ?

Face aux élèves de l’USC, Steven Spielberg et Georges Lucas ont fait part de leur pessimisme quant à l’avenir d’Hollywood. Ils ont ajouté qu’ils voyaient l’avenir de la fiction plutôt à la télévision, avec les séries et sur les plateformes de VoD* qui permettent une plus grande liberté de création. On peut citer un nombre considérable de réalisateurs qui se tournent maintenant vers la télévision. L’air du temps est à la glorification du format série par rapport au film de cinéma. Mais avant de prendre cette prédiction au pied de la lettre, chez Séries Chéries on a voulu se poser quelques questions pour vérifier les idées reçues.

SpielbergHanks

Ils arrivent pour vous !

Sophie : Vous en pensez quoi des réalisateurs qui se mettent aux séries ? Spielberg qui fait son coming out… Est ce que c’est vraiment un gage de qualité comme le laisse penser la publicité qui est faite autour de leurs créations pour la télé ?

Marion :  Ça sent l’invasion du cinéma dans les séries. Je pense que ce n’est pas parce qu’on est un grand réalisateur de cinéma qu’il en sera de même en tant que réalisateur de série. Il s’agit d’un tout autre univers et la qualité d’une série ne repose pas que sur un beau casting, un grand nom de la réalisation et/ou de l’écriture etc… J’ai eu plus de bonnes surprises avec des séries sans prétention qu’avec de grosses séries censées être LES séries du moment.

Sophie : Je suis d’accord avec toi. Je ne suis pas tout à fait sûre que le passage des grands réalisateurs du 7ème art à la série soit une vraie réussite pour l’instant. J’ai assez peu d’exemples de créations que je trouve vraiment originales. Preuve à l’appui : House of cards a bénéficié d’une très grande visibilité comme premier opus de Netflix et surtout comme oeuvre de David Fincher. Et bien je trouve la série absolument surévaluée. Elle aborde des thèmes propres à Fincher qui ont été traités de manière bien plus innovante dans d’autres séries moins connues mais qui n’ont pas bénéficié de cette visibilité. Je pense à Boss notamment sur l’envers de la politique, ou à Profit, une série des années 90 qui mettait en avant un personnage qui utilise les pires combines pour se venger d’un tas de gens. J’ai peur que la venue des réalisateurs de films à la série mettent en avant des produits moins originaux qui prendraient la place médiatique de séries plus méritantes.

Marion² :  Les réalisateurs ne viennent que pour faire le premier épisode en général.

Sophie : D’ailleurs c’est un problème que ça ne soit que pour le premier épisode. A quoi ça rime de signaler : “fait par tel réalisateur” alors qu’au final les showrunners* sont aux manettes ? Coup de pub ?

Marion :  Ça fait venir les curieux et valorise le pilote, mais après si la qualité n’y est pas, ça ne sert à rien.

Marion² : Ou alors cela met en avant une série exigeante qui n’aurait pas démarré aussi fort ? Pour moi, l’implication d’un réalisateur de cinéma prestigieux dans un projet de série télé est un signal de la redistribution des cartes dans le paysage actuel de l’entertainment américain. Lorsque le nom de Martin Scorsese a été associé à Boardwalk Empire, la cinéphile et sériephile que je suis n’y a pas vu une collusion entre deux mondes en opposition, ou un joli coup de marketing, mais plutôt un clin d’oeil. A l’heure actuelle à Hollywood, ce ne sont pas les réalisateurs de films qui tirent les séries vers le haut, mais les créateurs de séries, les showrunners, qui sont considérés comme les nouveaux auteurs. Plus personne ne considère que c’est la série de Scorsese même si ça a fait beaucoup de bruit au début. La série a dépassé son maître ! Je ne me suis donc pas précipitée sur House of Cards car je suis fan de David Fincher, ou pour le casting très hollywoodien, mais parce qu’il s’agissait de la série du moment qui mêlait qualité (je suis fan), quantité (une saison entière à portée de clic sur Netflix, un luxe) et buzz (j’aime bien, parfois, être dans le coup sur Twitter !).

Clara : D’ailleurs, House of Cards n’est pas une série originale mais un remake d’une série anglaise des années 80. Toute évolution positive du petit écran n’est pas forcément due à l’arrivée des réalisateurs qui cherchent un nouvel Eldorado créatif en fuyant Hollywood. Les réalisateurs (car ils sont nombreux sur un seul et même projet) ne sont qu’un maillon de la production des séries. En termes marketing, je ne suis pas sûre qu’il soit moins prestigieux d’accoler le nom d’Aaron Sorkin ou Vince Gilligan à un projet que celui de Spielberg ou Scorsese.

Sophie :  Mais est ce que ça ne laisse pas aux séries plus originales moins de possibilités de s’exprimer ?

Marion :  Pour le coup Boardwalk Empire, je trouve que c’est une bonne série. Même sans Scorsese ça aurait marché. Parce qu’elle se démarque des autres, aussi bien dans le traitement que par rapport au contexte historique

Sophie : J’ai l’impression que la venue des réalisateurs a quand même un avantage. L’aspect esthétique a peut-être été moins mis en avant et moins pensé dans sa globalité dans certaines séries (même si évidemment il y a des exceptions). Dans certains cas, la qualité de la réalisation varie beaucoup d’un épisode à l’autre. Exemple type : on peut reconnaître entre mille l’épisode des Experts réalisé par Tarantino, c’est le seul qui sorte un peu du lot. La venue des réalisateurs, plus sensibilisés à la mise en scène, va peut-être changer ce rapport. D’autre part, je me demande aussi si l’envie des réalisateurs de faire des choses pour la télé ne va pas raccourcir drastiquement le nombre d’épisodes. Bien évidemment, cela serait dans l’optique où le réalisateur souhaite gérer la série dans son intégralité ce qui ne s’est fait qu’une fois pour le moment avec Jane Campion et Top of the Lake. Peut-être que cela va  favoriser le format de la mini-série comme cela se fait beaucoup en Angleterre. Mais c’est très spéculatif.

Top of the Lake

Tournage de notre chouchou, Top of the Lake.

Marion² : Les réalisateurs de films ont-ils vraiment infléchi la manière de faire des séries ?

Clara : L’arrivée des réalisateurs en masse sur le petit écran est la manifestation d’un mouvement plus large de décloisonnement des séries hors de l’écran télévisé et de la manière de les faire : de plus en plus décomplexées, elles osent faire preuve d’audace en matière de narration mais surtout dans la mise en scène.

Marion : Je trouve qu’il y a un “esprit” spécifique au monde de la série tout comme il y en a un pour le cinéma. Pour moi “l’esprit” ciné relève pour beaucoup de la notion d’art. Le cinéma a ce côté “artiste” qui le rend très souvent snob, nombriliste. Concernant, l’“esprit” série, celui-ci est tout à fait différent, presque à l’opposé. Il se veut populaire, plus fédérateur alors que le cinéma est plus clivant. Dans le monde des séries pour parler familièrement on ne se prend pas la tête. Le fait qu’il n’y ait pas de références critiques encore bien établies permet à chacun de se sentir libre de juger un programme selon ses propres critères de référence.  Nous entrons dans le 3ème âge d’or de la télé. Un nouveau genre de série vient s’ajouter à ceux déjà existants. Je ne pense pas que les réalisateurs aient  infléchi la manière de faire des séries, ils ont simplement proposé leur vision de la série. Même si on note une multiplication de projets de type “HBO”, je pense qu’il n’y aura pas d’uniformisation du format liée à l’arrivée de cinéastes. J’aimerai bien qu’on ne mélange pas tout et que les deux univers continuent de coexister sans empiéter l’un sur l’autre.

Marion² : Pour moi aujourd’hui le cinéma et les séries s’influencent mutuellement, et c’est tant mieux ! Je ne pense pas du tout que ce soit la “guerre des tranchées” entre les cinéphiles et les sériephiles. Il y a des fans de cinéma populaire qui ne mettraient jamais les pieds dans une salle pour aller voir un film d’auteur français, comme il y a des fans de séries ultra snobs qui ne jurent que par des séries obscures en VO. J’ai des goûts précis mais qui couvrent à la fois le monde des films et des séries. Par exemple j’aime les films de zombies et The Walking Dead. J’ai adoré Gosford Park et Downton Abbey, Le Parrain et les Sopranos. D’ailleurs cela fait longtemps que les acteurs ne sont plus cloisonnés à un genre et tous ces va-et-vient entre le cinéma et la télévision, au final ce sont les spectateurs qui en profitent.

HOUSE OF CARDS

Fincher sur le tournage d’House of Cards

Sophie :  Et dans l’autre sens, ça marche ? Les séries ont-elles un impact sur le cinéma ? Vous voyez des showruners passer aux films ?

Marion² :  Quel intérêt pour eux? ils ont plus de liberté en tant que showrunner. Le pouvoir de décision absolu, comme sur Mad Men, Breaking Bad

Marion : Et jusqu’à il y a peu, le cinéma restait un cercle très fermé. Si ça bouge un peu (je pense à J.J Abrams ou Joss Whedon) cela signifie que le travail fait sur les séries est aujourd’hui mieux pris en compte.

Sophie : Je me demande si la tolérance des spectateurs aux saga et aux suites au cinéma ne vient pas du format série. Les spectateurs sont peut-être plus habitués à suivre des personnages sur un plus long temps.

Marion² : Les séries ont certainement un impact sur le cinéma. Elles ont prouvé aux patrons des studios que, contrairement à ce qui se voit trop sur le grand écran, les spectateurs s’attachent aussi à des personnages complexes (pas que des super-héros) et sont capables de suivre des arcs narratifs dans la durée (pas que des sequels et des prequels). Dans les salles de cinéma, on se croirait revenu à l’ère d’Hollywood dans les années 1960 où la concurrence du medium télé poussait à la production de films à gros budgets qui en mettaient plein les yeux. Personnellement, je préfère rester chez moi regarder Mad Men qu’aller voir le dernier blockbuster à explosions en 3D.

Clara : Je pense que ce qui se joue de manière la plus importante est derrière le rideau, dans les financements des projets ciné et TV. Avec la crise hollywoodienne de plus en plus prédite (même si on ne pleure pas encore sur les pauvres studios) et les diffuseurs TV/internet (Netflix, Amazon) qui prennent de plus en plus de poids, il est impossible de faire l’impasse sur les changements présents et à venir dans la distribution de nombreux films. Par exemple, Ma Vie Avec Liberace présenté au festival de Cannes a été financé et sera diffusé sur HBO et c’est la partie visible de l’iceberg ou plutôt d’un système de distribution de plus en plus dur pour les petits films, ou les films audacieux, que l’on soit en France ou aux USA. Un nombre croissant de projets initialement prévus pour le cinéma bénéficie également d’un traitement TV à l’instar de Monster l’adaptation du manga éponyme par Guillermo del Toro (pour HBO encore une fois). Les frontières s’effritent mais je pourrais parler d’une manière similaire pour le monde du cinéma et des jeux vidéos si l’on n’évoquait que la forme.

Sophie : La consommation de série pour moi est quelque chose de purement individuel. C’est le soir, à mon rythme. Alors que le cinéma reste un plaisir collectif. Pour moi, l’un et l’autre continueront à se nourrir et à s’influencer. Mais je souhaite que les séries ne remplacent jamais le cinéma, tout comme je souhaite que la VoD, la consommation internet et télé ne remplace jamais la sortie en salle.

Scorcese

Sur l’ordre de Scorcese, on arrête les débats.

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