Accords et désaccords : is orange really the new black?

Orange Is the New Black est l’une des séries majeures de l’année 2013. Produite par Netflix, elle n’a pas encore de date de diffusion officielle en France, ce qui n’a pas empêché la communauté des sériephiles de s’emparer du phénomène « OITNB ». Chez Séries Chéries, la rédaction étant divisée nous avons décidé de transposer le débat de la machine à café du bureau à cette table ronde que l’on partage aujourd’hui avec vous !

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OITNB a été comparée à Oz, un autre production américaine appartenant au genre de la série carcérale. Comment se définit l’univers propre à OITNB, comment cela se traduit-il dans la mise en scène ?

Arthur : Les intrigues d’Oz et OITNB se situent dans une même arène : la prison. Le point de départ des deux séries est quasi-identique, mais les comparaisons s’arrêtent là. Dans la première, Tobias Beecher (Lee Tergesen) est une sorte de monsieur-tout-le-monde qui a malencontreusement renversé et tué une fille en voiture. Certes, il est coupable, mais il ne connaît rien aux luttes de gangs, aux mafias et aux trafics, et il est brutalement précipité dans un univers sans pitié, bien plus trash que la gentille prison pour femmes de Piper Chapman (Taylor Schilling) incarcérée pour avoir transporté de la drogue avec son ex-petite amie. Un univers où on l’humilie, où on le torture, où on le viole, où sa vie est constamment en danger. Il doit donc, comme Piper lorsqu’elle apprend à se faire respecter de ses codétenues, se forger une carapace et s’endurcir toujours davantage. Oz dresse une véritable réflexion sur la violence en milieu carcéral, la difficile mise en place de conditions de vie plus humanistes, l’inébranlable loi du talion qui sévit entre les clans de prisonniers, les limites de l’utopie des administrateurs, la peine de mort… OITNB de son côté se contente de divertir en proposant des séquences amusantes et des séquences plus sérieuses (parce que bon, quand même, on parle de la prison, on ne peut pas traiter ça trop à la légère, mais si l’actrice principale ne grimaçait pas à tort et à travers pour nous faire comprendre qu’elle vit un véritable enfer, on aurait presque l’impression que la prison a quelque chose de cool). Le problème de cette série, c’est qu’elle aurait pu se dérouler n’importe où. OITNB se contente de faire défiler une galerie de personnages décalés sans jamais rien approfondir, elle se veut transgressive mais ne transgresse pas grand chose. Quant à la mise en scène, elle est inexistante.

En effet, il n’y a pas de connexion entre les différents espaces (cantine, dortoirs, sanitaires, chapelle, etc), si bien qu’on ne comprend jamais vraiment comment s’organise le lieu de la prison. Il est donc difficile d’y croire, et d’y voir autre chose que des personnages, des personnages, toujours des personnages. Dans Oz au contraire, la réalisation tend à nous immerger dans un univers glacé, sans couleurs, métallique, où les sons oppressants font peser un climat de tension permanente. La prison est ici un espace qui devient peu à peu familier, organisé, dans lequel la caméra peut se déplacer et suivre les détenus qui y tournent en rond comme des poissons dans un bocal, avec des cellules de verre et des escaliers en fer, des cabines de surveillance, des arrières salles sans mobilier. Les personnages sont interchangeables, ils tombent comme des mouches. Ici, c’est le lieu qui prime, c’est lui le véritable sujet de la série.

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Sophie : Je suis absolument d’accord avec Arthur. Je n’ai pas vu Oz mais je pense qu’en terme de mise en scène, OITNB est une sitcom avec des personnages dans des décors fixes. Une sitcom améliorée bien sûr (on est plus proche de Modern Family que de Friends). C’est difficile de comprendre la prison quand le lieu lui-même est inexistant. Du coup pour moi, on est très proche d’une série psychologisante plutôt que d’une série sur les problématiques de la prison. C’est une transposition de Weeds en milieu carcéral. Piper est plongée dans la prison comme Nancy (Mary-Louise Parker) était plongée dans l’univers de la drogue après la mort de son mari.

Marion² : Justement ce qui est intéressant avec OITNB, c’est que les détenues ne sont pas dans une prison de haute sécurité, elles naviguent dans un univers qui pourrait presque sembler familier hors-contexte : elles vont au travail, cuisinent ensemble, jouent aux cartes, assistent à des projections de films, passent du temps à la bibliothèque, font leur footing. On ne voit pas de barreaux dans cette prison et pourtant, quel sentiment d’oppression ! Sans recourir aux effets suffocants de Oz, OITNB parvient à nous rendre claustrophobes. Pour moi, l’un des plus beaux moment de la série est la scène où Piper chasse un poulet passe-muraille. Même si les flashbacks sont des changements d’univers bienvenus dans la série, ce moment de liberté volée me touche. Le message est clair : il faut profiter des petits bonheurs, garder tous ses sens en alerte. De la même façon, pas besoin d’une mise en scène élaborée pour nous faire comprendre l’enfer du SHU (la cellule d’isolement). Au début de la série, l’un des personnages vient d’en sortir. Elle écarte les bras et laisse les gouttes de pluie de la cour de la prison mouiller ses mains et sa figure. Ce plan suffit à nous faire imaginer SHU comme un lieu effrayant, une menace constante qui rôde au-dessus de Piper jusqu’à ce que son tour vienne…

OITNB a souvent été comparée à Weeds, série créée par la même showrunner Jenji Kohan, qui proposait déjà ce mélange caractéristique entre comédie et drame. Pensez vous que la recette fonctionne ici aussi ?

Sophie : Comme je l’ai dit, pour moi OITNB est exactement le même concept que Weeds. Soit une oie blanche qui se complaît dans une vie confortable (vie de banlieue dans Weeds, vie de “bobo” dans OITNB) et qui va vivre un épisode traumatique l’obligeant à se transformer et à se ré-adapter à un nouveau milieu (drogue, prison), ce qui lui fera prendre conscience de sa force, et elle finira par se connaître mieux elle-même. L’une et l’autre série ne sont que des variations sur ce même thème, avec un type d’héroïne et une évolution de la narration similaires. Il s’agit plus de séries qui explorent des personnages de femmes (d’ailleurs le fait que le vrai sujet soit des femmes fortes, c’est ce qui rend la showrunner* très féministe… mais nous avons déjà évoqué cela précédemment).

Concernant la marque de fabrique de Jenji Kohan, à savoir le mélange, j’ai trouvé que dans OITNB il marchait assez bien au début, et qu’on retrouvait effectivement l’esprit propre à Weeds avec un bon équilibre d’humour et de drame. Par contre, il y a un problème dans l’écriture des personnages sur le long terme. Chaque épisode raconte une histoire individuelle, avant la prison. On s’attache, on attend la suite, et puis ce personnage mis en avant disparaît pendant trois ou quatre épisodes. C’était le cas avec Sophia Burset (Laverne Cox). J’étais très intriguée par son parcours de femme transgenre mais, une fois évoqué, son personnage n’a plus qu’une ou deux minutes dans les épisodes suivants. Et je parle là de sa simple présence, et même pas de la continuité de son histoire personnelle. Du coup, le drame en perd de sa force. A l’opposé, les séquences d’émotion ne sont pas tout le temps bien amenées : elles ne s’appuient jamais sur les scènes comiques pour en tirer une charge émotive. On a plutôt une alternance comique/drame, comme si la série se devait de respecter la parité. Ce qui affaiblit considérablement l’ensemble. Exception faite des séquences où l’histoire personnelle des détenues est racontée, où le dosage est réussi. Il y a moins d’humour, et une sorte de tendresse baigne les scènes.

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Arthur : Je suis d’accord avec Sophie en ce qui concerne les personnages secondaires, qu’on éclaire le temps d’un épisode et qu’on abandonne ensuite. Il y a là un vrai problème d’empathie intermittente avec le spectateur. Peut-être aurait-il fallu envisager que Piper Chapman ne soit pas le personnage central, mais juste un point de départ permettant aux autres protagonistes de prendre autant d’ampleur et d’importance. Par exemple, dans Oz, on entre aussi dans la prison via le regard de quelqu’un qui n’a rien d’un criminel, et dont on se dit d’emblée qu’il ne pourra pas survivre aux conditions de détention. Autour de Tobias, de nombreux personnages gravitent et conservent leur indépendance, qu’il s’agisse de prisonniers, de gardiens, ou du personnel administratif de la prison. Dans OITNB, on nous montre une petite idylle entre une détenue et un maton, un conflit entre la prisonnière la plus influente et un autre maton, mais rien de bien consistant dès qu’on sort de l’intrigue principale, dès qu’on s’éloigne de Piper Chapman. Quel dommage !

Marion² :  Les producteurs d’Orange Is the New Black viennent d’annoncer que la série se lancera dans la course aux Golden Globes et aux Emmy Awards 2014 sous la bannière « drama ». Une nouvelle intéressante dans la mesure où dès le premier épisode, le ton est donné : OITNB est à la fois un drame ET une comédie, ce qui m’a plu d’emblée. On tombe parfois dans la caricature (le harcèlement de « Pornstach », la relation entre Piper et son ex, le conflit avec la chrétienne fondamentaliste), mais cela contribue au comic relief, au relâchement de la tension tellement nécessaire pour une série qui se déroule dans un univers clos. Pour moi OITNB est superbement divertissante car elle combine efficacement, et à égalité, non pas deux mais trois ingrédients clé : de l’humour, de l’émotion et du suspense. Avec un pitch simple et efficace (une fille qui n’a rien à faire en prison est rattrapée par son passé et doit purger une peine d’un an) la série est extrêmement accrocheuse… même pour les spectateurs qui l’ont moins aimée et abandonnée à mi-saison. Le vrai pivot intervient avec « l’affaire du tournevis » (sans rien dévoiler). A ce moment là, je me suis rendu compte à quel point le sort du personnage principal me tenait déjà à cœur. Le mélange de moments hilarants/moments touchants peut parfois s’essouffler, mais la série est excitante car elle a plus d’un tour dans son sac : en prison chaque action insignifiante peut être lourde de conséquences et les règles du jeu sont susceptibles de changer en un instant. Je me suis posé très vite la question de savoir comment l’histoire allait pouvoir tenir sur plusieurs saisons, et j’ai une réponse juste à temps !

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La série est la seconde production originale Netflix qui n’avait pas caché au moment de la sortie de House of Cards avoir utilisé les informations très précises dont elle dispose sur les goûts de ses utilisateurs afin de leur proposer un produit qui plairait au plus grand nombre. Si l’on se penche sur le personnage principal, Piper, et la « troupe » de ses camarades de détention, ressent-on ce besoin de fédérer à outrance ?

Sophie : Je dirais oui et non. Non dans le sens où certains sujets qui dérangent l’Amérique sont abordés frontalement, par exemple le rapport très décontracté à la religion, avec le monologue de Piper sur son athéisme. En soit c’est une prise de risque. Cependant, en ce qui concerne la vie de notre héroïne avant la prison, on décèle des appels du pied à la cible des utilisateurs de Netflix. Une femme bobo qui lance sa propre marque de cosmétiques bio, qui regarde Mad Men à la télé avec son fiancé (en français dans le texte, indice du snobisme de Piper), qui fait des régimes végétaliens… Heureusement souvent la série montre ces modes de vie comme étant propres aux gens bien nés dans leur bulle. Il y a donc à la fois un personnage qui parle à un certain type de public, mais qui ne le brosse pas dans le sens du poil.

Arthur : Le fait de nous montrer la vie à l’extérieur de la prison est un peu casse-gueule. Là aussi, j’ai l’impression qu’il s’agit d’un choix pour fédérer un public large, en proposant des univers très variés, mais j’aurais trouvé plus judicieux de nous enfermer complètement avec les protagonistes, de nous faire ressentir leur isolement, de ne montrer le fiancé de Piper, ou son amie, ou ses parents, qu’à l’occasion des rares visites, ou en nous faisant parvenir leur voix désincarnées au téléphone.

La série est inspirée de l’histoire de la vraie Piper (Kerman) et de son mémoire Orange Is the New Black: My Year in a Women’s Prison. OITNB est-elle une série réaliste ? Ou le pitch n’est-il qu’un prétexte?

Sophie : Difficile de répondre à la question étant donné que je ne savais pas que c’était inspiré de faits réels ! D’ailleurs je suis reconnaissante à la série de ne pas trop en faire un argument de vente. Mais je n’aurais jamais pensé une seule seconde que la série était réaliste. Pour moi les personnages sont parfois très proches du cartoon (dans les moments comiques surtout). Ils ont quelque chose de grandiloquent, une certaine bouffonnerie qui les rend complètement anti-réalistes. Par contre je veux bien croire qu’il y a une certaine vérité dans les comportements sociaux des personnages, même si je ne peux pas trop m’engager sur la question sociale contemporaine aux Etats-Unis.

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Marion² : Quand j’ai fini la série, j’étais en manque. Je me suis jetée sur les mémoires de Piper Kerman, prête à jouer au jeu des sept différences. A ma grande surprise, et c’est assez extraordinaire je trouve, beaucoup d’éléments du livre ont été directement adaptés dans la série, y compris les plus « cartoonesques ». En effet, la prison étant un univers plus grand que nature, les réactions et les comportements sont extrêmes. Donc même si les mémoires de la Piper originale ne sont pas écrits comme un scénario de série « fédératrice » (pour rebondir sur la question précédente), ils restent une lecture fascinante que je vous recommande chaudement. Mais le réalisme de la série provient essentiellement de la question qui nous taraude constamment : « et si c’était moi ? ». OITNB nous plonge dans la construction de la routine de Piper Chapman, le seul moyen de ne pas se laisser envahir par le découragement. Quand on réalise tout ce que l’héroïne laisse derrière elle, on se répète nous aussi pour tenir, ça va, elle n’en a que pour un an ! C’est d’ailleurs pourquoi « l’affaire du tournevis » (anecdote véritable que l’on retrouve dans le livre) m’a fait à nouveau frémir. J’aime aussi la description de cette communauté de femmes, parfois plus réaliste que d’autres films où séries U.S. En voilà une vraie sororité !

La façon dont la série a été distribuée aux États Unis incite au binge watching*. Netflix a mis les 13 épisodes à disposition immédiate et exclusive pour ses abonnés, les critiques et blogueurs américains se sont empressés de les regarder d’un coup, les réactions à chaud sur les réseaux sociaux ont été instantanées. La frénésie OITNB s’explique-t-elle d’abord par la qualité de la série ou l’habile stratégie marketing de Netflix ?

Sophie : Un peu des deux. La série est plutôt bonne et originale. En ce qui concerne la stratégie marketing, effectivement avoir les épisodes à disposition tout de suite, c’est plus confortable pour les spectateurs. En même temps, si on parle de la France, la consommation se fait comme d’habitude lorsque l’on découvre une série américaine en retard ! OITNB a surtout profité de tout le buzz qui a entouré House of Cards.

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Marion² : Orange Is the New Black était LA série à regarder aux Etats-Unis dès qu’elle est sortie sur Netflix. Period. Elle est complètement ancrée dans le contexte de distribution et de promotion actuel. Sur les réseaux sociaux, personne n’aime se sentir largué, la série étant bien conçue, elle en a tiré profit.

Pour utiliser un autre terme très américain, OITNB est une série de « cliffhanger porn« ou rebondissements à outrance, sans doute lié à son mode de distribution. OITNB est-elle une série au scénario manipulateur ?

Sophie : Ce n’est pas forcément lié à son mode de distribution. Pas mal de séries ont joué cette carte. Je pense à Desperate Housewives par exemple. Pour moi c’est plutôt que la série s’inspire parfois des codes du soap. Le scénario n’est pas tellement manipulateur, je dirais plutôt que le problème d’OITNB c’est que l’écriture n’est pas toujours parfaite. Le trait est souvent forcé. On sent que la série veut mettre tous les ingrédients d’un bon show dans son scénario : de la tendresse, de l’humour, de l’amitié, des moments de drame et d’émotions, des rebondissements… Le parfait manuel de survie du scénariste en herbe. Mais l’écriture est souvent mécanique et l’enchaînement de tous ces ingrédients sonne faux. C’est la même chose pour les cliffhangers* à la fin de certains épisodes. Trois minutes avant la fin je me disais : “Et la révélation aujourd’hui est… (roulements de tambour)”. Les retournements de situation tombent à plat : comme ils sont attendus, ils ne surprennent plus personne.

Arthur : Les cliffhangers à outrance m’ont poussé à visionner la saison 1 jusqu’au bout. A la fin du pilote, déjà, je commençais à me dire “qu’est-ce que c’est nul” et là bim, en un plan j’ai eu envie de continuer malgré tout. Je déteste cette série et j’y suis accro, c’est insupportable.

Prêts pour la saison 2 ?

Sophie : Je ne suis même pas allée au bout de la saison 1.

Marion² : Oh que oui !

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Arthur : Hélas oui… Le cliffhanger final m’a fait saliver à tel point que je suis chaud bouillant, je me demande comment ça va évoluer, si la série va radicalement changer de ton… ce serait une belle audace.

Lectures complémentaires :
« Orange is the New Black: web TV’s breakout moment », Rebecca Nicholson, 11 septembre 2013
« Behind The New Black: The Real Piper’s Prison Story », www.npr.org, 12 août 2013
« Orange is the New Black star Taylor Schilling on Weeds and taking sexual risks onscreen », Jon Dekel, 29 juillet 2013

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