Accords et désaccords : quelle image de la femme les séries nous renvoient-elles ?

Après la publication mercredi sur Séries Chéries par Sophie d’une Battle entre deux séries girly, Sex and the City et Girls, on prolonge aujourd’hui le débat autour d’une table ronde très spéciale. L’équipe de Séries Chéries a en effet invité trois blogueuses sériephiles à nous rejoindre pour nous faire part de leurs accords et désaccords sur le thème : quelle image de la femme les séries nous renvoient-elles ? Nous les remercions vivement de leur participation ! Voici ce qu’il faut savoir sur elles : Lady officie sur ladyteruki.com, un blog qui regroupe à la fois ses articles sur les séries de toute la planète, mais aussi quelques autres sur des thèmes féministes… et parfois même un mélange des deux ! Sur I love TV so What? Marianne a décidé que ses personnages préférés continuaient d’exister. Chaque semaine, elle écrit une lettre à l’un d’entre-eux. Un blog d’humeur et un hommage au travail des auteurs. Cécile a publié l’année dernière le livre Femmes en séries, et son petit frère version web a vu le jour il y a quelques mois sous le titre, Femmes de séries.com. Portraits d’héroïnes, news et articles de fond couvrent l’actualité des femmes de séries TV.

Mindy Kaling bien coiffée mais avec un humour toujours décoiffant

Mindy Kaling bien coiffée mais avec un humour toujours décoiffant

 

Marion² : Quels sont les personnages féminins les plus intéressants dans les séries d’aujourd’hui ?

Lady : Beaucoup de personnages féminins à la télévision correspondent à un stéréotype donné (l’ambitieuse, la romantique, etc.), à charge aux scénaristes de les étoffer, ce qui se produit… ou pas ; cela ne concerne pas The Good Wife où chaque personnage, dès le premier épisode, est difficile à mettre dans une petite boîte : Alicia Florrick, Kalinda Sharma ou Diane Lockhart. Ce sont des personnages complexes, multidimensionnels. La télévision scandinave a quelques solides exemples également, avec Borgen ou Bron/Broen, mais dans leurs pays de naissance, ces séries ont souvent suscité des débats sur le sujet. Beaucoup de personnages féminins actuellement, même les plus intéressants, sont écrits par des hommes, donc avec un point de vue d’homme sur ce que c’est d’être une femme. Une femme « normale », « fonctionnelle », est plus difficile à écrire pour des scénaristes hommes. C’est le cas avec des séries américaines aussi, par exemple Homeland où c’est le désordre bipolaire qui définit Carrie Mathison, aussi bien dans son efficacité que dans ses défauts.

Marianne : Il y a une telle variété de personnages féminins aujourd’hui dans les séries, et une telle qualité d’écriture à la télévision, que répondre à cette question devient vraiment une affaire de sensibilité. Moi, j’ai été très touchée par la saison 3 de Borgen donc spontanément, je répondrais Birgitte Nyborg. J’ai trouvé très subtile la manière dont les auteurs dans cette dernière saison ont fait une place équitable à ses doutes, à sa solitude, à sa relation amoureuse, à la maternité, au pouvoir. Ils ont évité de juger Birgitte. Cette richesse, je l’ai aussi trouvée dans House of Cards chez Claire Underwood et Zoe Barnes. Je dois aussi faire une petite place à Selina Meyer de Veep. Evidemment la comédie n’a pas les mêmes codes, mais j’adore l’idée qu’un personnage féminin puisse être aussi totalement ridicule, sans que cela ne soit jamais gratuit. Selina nous envoie le message suivant: « Vous ne contrôlez rien? C’est OK, moi non plus ». Ce clown est un révélateur de nos petites faiblesses. Je dois aussi ici absolument dire un mot de l’ensemble du casting féminin de Orange Is the New Black : toutes forment une galerie de portraits de femmes modernes et émouvantes. Pour rebondir sur ce que dit Lady, je me pose la question de savoir si cela importe qu’un scénariste soit du même sexe que son personnage. Lena Dunham dans Girls dessine très finement ses copines, mais son regard sur les personnages masculins n’est pas inintéressant non plus.

Cécile : Marianne a raison, tout est question d’affect et de goûts personnels, à la fois envers l’héroïne et l’actrice. Mais dans l’absolu, il y a des femmes de séries taillées pour devenir de grandes héroïnes. Je pense par exemple à Olivia Benson de Law and Order : SVU qui tient le haut du pavé depuis 1999. Egalement, Carrie Mathison (Homeland), Olivia Pope (Scandal), Birgitte Nyborg (Borgen), Stella Gibson (The Fall). Il y a aussi des outsiders qui se révèlent par touche comme Sloan de The Newsroom ou Donna de Suits. Je suis complètement d’accord avec Lady sur The Good Wife et ses héroïnes à géométrie variable, aussi inclassables que la série elle-même. Et que dire d’Orphan Black qui offre plusieurs écrins fabuleux à Tatiana Maslany ? Mes deux coups de cœur de la saison passée vont à Norma Bates de Bates Motel et Elizabeth Jennings de The Americans. Il n’est pas exagéré de dire que je suis fascinée par toutes ces femmes.

Julianna Margulies, Claire Danes, Sofía Vergara et Michelle Dockery sous et sur la couverture pour Vanity Fair

Julianna Margulies, Claire Danes, Sofía Vergara et Michelle Dockery sous et sur la couverture pour Vanity Fair

 

Marion² : Cette complexification de certains personnages féminins est-elle liée à l’âge d’or des séries que l’on vit actuellement et à la plus grande liberté de ton sur le câble ?

Lady : Je suis peut-être exagérément positive mais, l’âge d’or des séries, c’est la norme, pas l’exception ! Cependant beaucoup d’études s’accordent à dire que, depuis quelques années, il y a un recul dans la représentation des femmes à la TV. Il suffit de voir comment la plupart des grosses séries du câble sont construites autour d’un ou plusieurs personnages masculins, et les personnages féminins viennent se greffer dessus en second lieu seulement : Mad Men, Breaking Bad, The Walking Dead, Game of Thrones. C’est encore pire dans les séries historiques où, sous couvert de se remettre dans l’ambiance de l’époque, on en profite pour montrer des personnages enfermés dans des carcans qui ont au moins un demi-siècle ! Et ça n’a rien de nouveau : si on repense aux Sopranos, à Six Feet Under ou à The Wire, c’était déjà le cas : ces séries considérées comme à la pointe à leur époque sont peu féminisées. La liberté de ton du câble n’aboutit pas systématiquement à une féminisation, plutôt le contraire. Le Geena Davis Institute on Gender in Media a ainsi publié une étude assez affolante qui montre que, dans les programmes de primetime, il n’y a actuellement que 38,9% de personnages féminins, et qu’en plus, plus une série a une classification « pour adultes », plus le fossé entre le nombre de personnages masculins et féminins s’élargit. Peut-être que la solution n’est pas forcément dans le medium de diffusion, network contre câble, mais plutôt l’embauche du writing staff : 30 Rock, The Mindy Project, et cet automne, Super Fun Night, sont écrites par et autour d’une comédienne, qui de par son implication dès l’écriture, peut alors insister sur des facettes plus diverses de son expérience.

Marianne : Je suis tout à fait d’accord avec Lady ! L’âge d’or de la télévision existe depuis une éternité… Ally McBeal, c’était en 1997 et c’était vraiment déjà une proposition extrêmement divertissante, totalement délicieuse à regarder, et avec plusieurs personnages féminins qui valaient vraiment qu’on leur consacre une soirée. Il y a dans cette série un plaisir manifeste à jouer avec la caricature. Ally est obnubilée par la recherche de l’amour, mais est-elle pour autant un personnage qui incarne le sexisme ? Je ne le crois pas. Ou alors on arrête de produire des séries qui empruntent à la comédie romantique. Pour ce qui est de l’impact du câble sur les personnages féminins, j’ai aussi un point de vue un peu différent. Prenons, les Sopranos par exemple. Edie Falco compose une madame-tout-le-monde dans le New Jersey, mais quelle subtilité dans le traitement de la banalité. Plus récemment, Treme de David Simon a également proposé de beaux et puissants personnages féminins comme LaDonna, propriétaire d’un bar, l’avocate Toni Bernette ou encore la chef Janette Desautel… Je note au passage qu’il y a une large majorité d’hommes dans la writing room (salle d’écriture) de Treme. Je voudrais dire une dernière chose à propos du câble. On dit souvent que tout y est permis, je pense que cela ne garantit en rien l’existence de personnages féminins forts. Je ne peux pas ne pas citer ici The West Wing diffusée sur NBC, un network donc, et des personnages féminins extraordinaires de la série: Abbey Bartlet, C.J. Cregg, Donna Moss ou Amy Gardner.

Cécile : La théorie que je soutiens depuis mon mémoire de fac qui était sur le sujet, c’est qu’il y a eu un déclencheur dans les années 90 avec les séries du Girl Power. Ce n’était certes qu’un effet de mode avec des personnages qui n’avaient pas toujours la force dramatique que l’on connaît aujourd’hui, mais Ally McBeal, Buffy, les sœurs de Charmed, Dana Scully de X-Files, Xena, les filles de Friends et de Sex and the City ont profondément marqué le public. A partir de là, les scénaristes ont compris qu’il y avait matière à creuser de ce côté-là. D’où une déferlante d’héroïnes, d’Alias à Gilmore Girls jusqu’aux Desperate Housewives. Je pense que le câble a joué un rôle dans la mise en exergue des personnages féminins, mais relativement tard. Il ne donne véritablement la parole aux femmes qu’au milieu des années 2000 avec Weeds par exemple. Et au final, les héroïnes les plus sombres et les plus hantées ne viennent pas forcément du câble.

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Mary Tyler Moore dans son show éponyme

 

Marion² : Qu’est-ce qu’une série féministe ? Quelles séries ont été les précurseurs ?

Lady : Typiquement, une série féministe est une série qui est d’abord capable de ne pas enfermer les personnages, masculins comme féminins, dans des rôles genrés. La série féministe par excellence, qui a donné le ton, c’est évidemment The Mary Tyler Moore Show, qui mettait en scène une femme qui se définissait plus par son succès professionnel que par sa vie amoureuse ou familiale, comme la plupart des personnages l’ayant précédée. Mary Richards devait se confronter aux préjugés de son univers professionnel, aux réactions des hommes qu’elle fréquentait et qui considéraient parfois sa carrière comme accessoire, etc. Il y avait également de nombreuses références au stigma social autour de la sexualité d’une femme célibataire. C’était une première, et les personnages féminins (Mary comme ses deux amies Rhoda et Phyllis) étaient multidimensionnels, permettant d’aborder des sujets eux-mêmes féministes de façon riche. A l’inverse, inclure des personnages féminins complexes ne protège pas du sexisme ; une série particulièrement peu féministe en ce moment est How I Met Your Mother. Les propos et le comportement sexistes de Barney Stinson ne sont que rarement condamnés par les autres personnages. On peut aussi souligner qu’il est sexiste que, chaque fois que Ted ou Marshall font quelque chose de considéré comme féminin, ils soient tournés en ridicule. Et puis, il n’est pas obligatoire pour une série de tourner autour de personnages féminins pour aborder des problématiques féministes. Je pense par exemple à New York: Unité Spéciale qui, en enquêtant sur des violences qui sont statistiquement plus souvent commises contre des femmes, aborde ce sujet de façon régulière. La série met à mal de nombreux mythes sur le viol (qu’il serait limité à certaines catégories socio-professionnelles, qu’il se produirait uniquement dans des contre-allées sombres, etc.) et sa responsabilité (plusieurs épisodes étudient les phénomènes de victim blaming et slut shaming), mais aborde aussi l’avortement, la sexualité, l’éducation à celle-ci, et ainsi de suite. On peut argumenter que la série donne ponctuellement dans le sensationnalisme, que montrer régulièrement des viols est finalement une façon de les exploiter, de désensibiliser les spectateurs, voire de « glamouriser » ces actes. Mais ça reste moins des prétextes que nombre de viols qu’on dépeint ailleurs à la télévision, comme dans le pilote de Bates Motel par exemple, qui sont employés comme une façon rapide et efficace de donner une supposée « complexité » aux personnages, tout en se vautrant dans une scène de violence gratuite. En matière de télévision féministe, on peut mentionner le test de Bechdel (rien à voir avec Alexis Bledel), une échelle de mesure qui permet de vérifier si une fiction est sexiste, tous genres confondus. Voilà comment ça se passe : il faut que l’épisode (ou la série si on veut être clément) dont on parle réponde à trois critères. D’abord, qu’il y ait au moins deux personnages féminins qui sont nommés (pas de « Passante #1 »). Ensuite, il faut que ces deux personnages parlent l’une à l’autre. Enfin, que leur conversation porte sur autre chose qu’un homme. Ça paraît simple sur le papier, mais ce n’est pas une évidence… en particulier le 3e critère, pourtant le plus décisif. Le Bechdel Test n’est pas l’alpha et l’oméga de la série féministe, c’est plutôt un outil de diagnostic, mais il n’y a malgré cela pas tant de séries qui le passent avec succès.

Cécile : Je trouve q’une série qui répond aux critères féministes ne donne pas la garantie de personnages féminins intéressants. Par exemple, je ne sais pas si Girls est censée être une série féministe (j’en doute fortement), mais je n’aime et ne me retrouve dans aucun des personnages. Pour moi, la série pionnière par excellence c’est I Love Lucy avec une actrice, scénariste, productrice, Lucille Ball qui a géré son empire à une époque où le pouvoir et les femmes ne faisaient pas bon ménage. Il y a aussi The Mary Tyler Moore Show dans les années 70 et Murphy Brown dans les années 80. Chaque fois des sitcoms qui, sous couvert d’humour, font passer des messages intéressants.

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The Ladies of the Vanity Fair Special TV Issue

 

Marion² : Quels sont les personnages féminins les plus caricaturaux ?

Lady : Il y a quelques calamités que je voudrais mentionner, comme Ally McBeal, à tort considérée comme une série féministe parce qu’elle se déroule quasi-intégralement dans un milieu professionnel, or elle est au contraire principalement tournée vers les relations amoureuses. Voilà une série qui ne remplit quasiment jamais les prérequis du Bechdel Test, par exemple. La plupart des cas défendus dans le prétoire le sont autour de questions de romance, directement (un divorce) ou indirectement (deux personnes qui sont en procès parce que l’une a été éconduite par l’autre). Une femme qui réussit sa vie professionnelle mais déprime à longueur d’épisode pour n’avoir pas trouvé l’homme de sa vie ? On fait difficilement plus caricatural et sexiste qu’Ally McBeal. On peut aussi se demander si un certain nombre de dramédies mettant en scène un personnage féminin central ne tombent pas dans ce piège. La dramédie étant un « genre » par excellence propice à la caricature, on trouve des héroïnes souvent extrêmes dans leurs réactions. Mais j’insiste sur le fait qu’une série féministe n’est pas nécessairement une série où les personnages féminins apparaissent comme parfaits et irréprochables !

Marianne : Il y en a une qui me vient à l’esprit c’est Smash. Le duo rival Karen et Ivy est une petite perle dans le genre caricatural. C’est dommage, Broadway et le monde du spectacle était un sujet en or.

Cécile : Il y en a beaucoup mais certains savent se démarquer du stéréotype de base pour évoluer, comme dans les séries pour ados. Les filles de Vampire Diaries ont fait voler en éclat leurs images lisses. Ça ne marche évidemment pas à tous les coups, et parfois ce n’est pas du tout le but. Par exemple, les deux copines de Rizzoli & Isles sont terriblement caricaturales, la flic baddass masculine pas très cultivée, fille d’une mère italienne envahissante, et la légiste qui adore l’opéra et les Louboutins. Sans parler du subtext lesbien facile. Bonjour l’absence de profondeur !

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Lena Dunham à ses aises dans son fauteuil de showrunner

 

Marion² : Est-ce qu’il existe toujours des séries pour filles ? Est-ce qu’il en existe des bonnes ?

Lady : Plein ! Le fait de cibler une catégorie du public n’implique pas, ne devrait pas impliquer en tout cas, d’être sexiste. Il suffit de voir la trop courte Bunheads pour s’en convaincre : une fiction où les personnages féminins sont nombreux (peut-être trop, certes, si on est dans un souci de parité), tous complexes et multidimensionnels, et qui ont des intrigues variées et intelligentes, autour de problématiques qui ne sont pas abordées de façon simpliste.

Marianne : Je pense que Shonda Rhimes, même si la qualité de ses séries est inégale, s’adresse assez constamment aux téléspectatrices. Mais peut-on vraiment définir une série pour filles?

Cécile : Même s’il est évident que certaines séries s’adressent en priorité à un public féminin ou masculin, je ne suis pas fan de cette catégorisation. Pour moi, la vraie série de filles, c’était Sex and the City, mais j’ai l’impression que cette répartition des genres est maintenant derrière nous, voire limite obsolète.

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Quelques lectures complémentaires sur le sujet :

Une réponse à “Accords et désaccords : quelle image de la femme les séries nous renvoient-elles ?

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