Étude de cas : le pouvoir de séduction des séries historiques

Fresque, saga, fiction en costumes, elle porte tous les noms et est de plus en plus présente sur nos écrans. Pourquoi la série historique passionne-t-elle autant ? Qu’est-ce qui pousse les chaînes de télévision à privilégier ce genre qui ferait presque de l’ombre aux séries policières ? Du divertissement dépaysant à la reproduction didactique d’une époque, pourquoi résonnent-elles si fort dans notre inconscient collectif ? Petit essai de typologie d’une meuf qui les adore, mais que les séries historiques agacent aussi souvent.

Parce que les Anglais font quand même plutôt fort dans le genre, rendons à Britannicus, ce qui est à Britannicus. Je vous donne ainsi la définition du period drama : est considéré comme period drama toute série reprenant un motif historique plus ou moins important comme cadre de narration. Le period drama peut rassembler de nombreux genres : romance, adaptation historique, aventures ou encore enquêtes policières. Le spectateur est autant attiré par les costumes et les décors somptueux (ou crasseux, les fictions historiques avec des paysans ça existe aussi) que par l’intrigue en elle-même.

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Sacré Graal, les Monty Python approuvent la fiction de paysans

Du divertissement de cape et d’épée aux sombres fictions de guerre

Comme la définition même l’indique, la série historique… a historiquement pour mission de divertir. Notamment en reprenant les codes des films de cape et d’épée qui ont fait les grandes heures d’Hollywood et qui reprennent eux-même les codes des romans du même genre dont l’origine remonte au 16e siècle. Ainsi en France, manquant d’un Errol Flynn pour incarner Robin des Bois en justaucorps moulant, on crée Thierry la Fronde. C’est une tentative à peine voilée de copier l’homologue de Sherwood mais Thierry La Fronde, interprété par un Jean-Claude Drouot qui, sa vie durant, restera cantonné aux rôles historiques, marque durablement les esprits. Retournons aux États-Unis. Zorro, lancé par Disney, et Bonanza sur le network NBC font rêver les petits américains en lorgnant du côté du western. En Angleterre, on n’est pas en reste et on lance Ivanhoé, interprété par Roger Moore. Le maître mot est l’aventure en reprenant des univers familiers et unanimement maîtrisés dans la culture populaire. Effectuons un bond dans le temps pour découvrir comment se porte la série mêlant histoire et aventures : Ripper Street et consorts ont muté avec la série policière, conjuguant les recettes du succès de façon efficace. Ces séries sont les dignes héritières des aventures de Sherlock Holmes et d’Hercule Poirot avec beaucoup plus de liberté visuelle et de couleurs.

Que celui qui n’a jamais cravaché son cheval imaginaire au son du générique de Zorro me lance la pierre

Mais la tendance la plus récente consiste à nous faire revivre les affres de la guerre. Band of Brothers ou The Pacific se sont démarquées par leur sens du spectacle très proche d’un Stalingrad au cinéma. Ceci dit la mode est de plus en plus à l’introspection, c’est donc naturellement que l’on s’attarde sur les civils et le ressenti des populations pendant la guerre. Un Village Français s’y attelle pour la France tandis que les anglaises Downton Abbey, Peaky Blinders et Parade’s End se concentrent sur les conséquences de la Première Guerre mondiale. On se souviendra tout de même de la bien en avance sur son temps M*A*S*H* suivant une unité de médecins pendant la guerre de Corée et diffusée en pleine guerre du Vietnam. Enfin, la période sombre de la montée des extrémismes et de l’entre-deux-guerres me permet d’évoquer The Spies of Warsaw, une mini-série plongeant au coeur des services secrets français et allemands. La série d’espionnage est de fait fortement propice à exploiter un cadre historique (The Bletchley Circle, Restless).

La série historique deviendrait-elle trop sérieuse ? Pas si sûr, avec toutes les déclinaisons que l’on perçoit déjà, même si elle ne date pas d’hier, elle tend à se renouveler de plus en plus rapidement et à exploiter des codes très divers. Il est ainsi possible de rire grassement devant les pitreries supposées ou réelles de nos ancêtres. Les fans de Kaamelott penseront de suite à Arthur (le roi, pas notre expert soap en chef) et ses piteux chevaliers. Mais bien avant, les sketchs de Rowan Atkinson, Hugh Laurie et Stephen Frears dans Blackadder ne peuvent laisser insensibles même les plus récalcitrants du fond de la classe.

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Blackadder, l’unique explication au fait que les Anglais supplantent le reste du monde au 17e siècle

Grandeur et décadence de nos ancêtres

Ce qui attire dans l’Histoire, c’est bien sûr la fibre dramatique offerte par le déchaînement des passions, l’exotisme d’un temps où les moeurs étaient différentes voire pas encore “normalisées” comme au sein de notre époque contemporaine. Ceci est mon point Stéphane Bern qui ravira tous les libraires de France ayant agencé leur rayon Histoire avec des ouvrages de Patrick Poivre d’Arvor. Les amants maudits, les crimes passionnels, les meurtres et les incestes, les massacres et les mariages forcés, les complots et les guerres. Nos ancêtres étaient-ils si esclaves de leurs passions ?

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Borgia, quand chef d’Eglise rime avec Parrain

Tout a commencé avec ces païens de Romains. Suétone et ses comparses nous donnaient déjà un petit aperçu de ce que serait la fiction d’aujourd’hui (enfin surtout Showtime, HBO et Starz) en s’attardant longuement sur les moeurs décadentes d’un Empire qui ne pouvait que suivre la lascivité de ses sujets. Les empereurs romains en prennent un vieux coup au passage, tous pervers, lubriques, psychopathes, cruels, voire complètement décérébrés. En fait, si l’ont tient compte de la littérature antique, Spartacus apparaît comme un modèle du genre. Le péplum a toujours eu plus de place au cinéma, budget colossal oblige, mais en 2005, la télévision brouille le jeu en diffusant la titanesque Rome. L’histoire romancée des conquêtes et des amours de César ainsi que des généraux de la République romaine ne nous empêche guère de nous émerveiller sur la qualité de la reconstitution de Rome, de son empire méditerranéen et d’un système politique asphyxié. Pour ceux que l’histoire antique passionne, la BBC a également traité le sujet avec beaucoup de classe dans une mini-série de 1976, I, Claudius avec Derek Jacobi (Cadfael, Vicious, Last Tango in Halifax).

Si la grandeur et la décadence d’empires est mise en scène, c’est pour mieux retrouver en parallèle l’ascension et la chute de personnages singuliers, des Grands de ce monde principalement, qui s’illustrent par leurs ambitions et leurs vices démesurés. Ils sont tous un peu victimes du complexe que j’appelle “de Frollo”, c’est à dire qu’on les imaginerait bien chanter d’un air terrifiant devant un autodafé gigantesque pour exposer leur plan machiavélique aux spectateurs du monde entier. De Jules César nous passons à Ragnar Lothbrok puis à Philippe Le Bel. Nous retournons à Rome nous pencher sur la Légende Noire de Rodrigo Borgia qui a eu le malheur d’être espagnol en terre romaine pour enfin faire notre lit dans celui d’Henry VIII. On n’envie guère l’entourage de ces hommes mais ces histoires fascinent et combinent tous les éléments du succès d’audience : pouvoir, amour, trahison, violence et destins tragiques.

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Les Piliers de la Terre, moches et méchants

Le classicisme avant tout

Les grandes adaptations télévisuelles du 19e siècle sont un exemple typique de l’idéal rarement atteint de réalisme historique parfait et font parfois preuve d’un académisme à faire frémir la moustache du peintre Cabanel. Un commentaire qui n’est certainement pas péjoratif de ma part car je suis une grande friande de fictions soporifiques en corsets pourvu que ce soit honnête. Comme l’énonçait Maupassant dans sa préface de Pierre et Jean, on ne demande pas forcément à une histoire qu’elle soit vraie mais vraisemblable. Cela sous entend une série réaliste, cohérente et juste.

Donc le 19e siècle à la télévision est un cas d’étude assez intéressant. Tout d’abord parce qu’il est le plus florissant. Siècle longtemps réservé aux adaptations BBC de romans classiques faisant parti du patrimoine anglais, il n’est néanmoins pas l’apanage de nos chers voisins : en France où les questions historiques atteignent parfois un degré étourdissant, on a toujours eu une faiblesse pour l’adaptation historique. Souvenez-vous quand France 2 annonçait en grande pompe, les adaptations des Contes de Maupassant. J’ai toutefois été beaucoup plus marquée par Les Misérables avec Gérard Depardieu et Christian Clavier (que voulez-vous l’ORTF, c’est un peu loin pour moi).

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Chez Maupassant, on préfères oublier que Cécile de France a joué avec Jackie Chan dans le même costume

Le 19e, c’est la société contemporaine 1.0 : société industrielle dévorée par le travail et la crise qui touche bien plus durement les franges les plus pauvres de la population. Forcément, cela sonne étrangement proche et familier. Les Américains arrivent difficilement à se défaire de l’association Histoire/violence forçant le trait jusqu’au point de rupture historique. Je leur préfère parfois les mini-séries anglaises : la série des Jane Austen, mais aussi The Forsyte Saga, Cranford ou Bleak House qui font non seulement le récit de destins singuliers attachants mais capturent parfaitement l’esprit de l’époque. Les déshérités se font une place de plus en plus importante dans ces fictions, il suffit pour cela de regarder The Mill, portrait poignant d’orphelins employés de force dans des usines de machine à tisser, coeur de la révolution industrielle et capitaliste anglaise. Tirant un peu trop sur la corde de l’émotion, The Mill ouvre toutefois une belle trajectoire aux fictions historiques qui s’intéresseraient aux peuples et qui font écho à des situations tout à fait contemporaines.

L’appât du glamour et le charme du vintage

Grande époque de recyclage des modes que la nôtre, et le hipster qui se cache en chacun de nous avouera sans mal son attraction immédiate pour les choses du passé (vintage quoi). A la télévision, c’est Mad Men qui a ouvert le bal en mettant en scène le monde glamour de la pub de Manhattan s’affairant autour de Don Draper qu’il n’est plus besoin de présenter et dont le nom sonne aussi classe que toute sa garde-robe. Depuis, le créneau a été repris avec beaucoup moins de succès par Pan Am. On se réjouira tout de même plus de regarder l’anglaise The Hour et plus récemment Masters of Sex ou encore Breathless. Qu’est-ce qui peut bien faire fantasmer dans cette époque perçue par certains aspects comme libertaire mais aux moeurs pourtant encore corsetées (la révolution sexuelle n’est pas encore gagnée, Mr. Masters). La nostalgie d’un époque glorieuse et d’un optimisme doré est probablement autant en cause que les décors travaillés jusqu’au moindre détail et les mises en scènes de plus en plus stylisées (Peaky Blinders).

Exposition gratuite de Dominic West (The Hour)

Exposition gratuite de Dominic West (The Hour)

Mais les années 1950-1960, ne sont pas les seules décennies du 20e siècle à reprendre vie à la télévision. Chacune apporte sont lot de fascination et ses mythes. Une série comme Carnivàle qui s’est emparée de la mémoire collective de l’Amérique de la Grande Dépression léguée par Les Raisins de la colère transpire la modernité par sa mise en scène mais aussi quand on voit la liberté avec laquelle s’insurgent ses protagonistes contre leur destin. Dans d’autres cas, la contrainte d’une époque se fait lourdement sentir. The Americans n’a pas réussi à s’émanciper de l’exercice qu’elle s’impose : analyser le quotidien impensable d’espions du KGB infiltrés dans l’Amérique des années 80. Aussi marquante que soit la reconstitution, il manque réellement une petite étincelle de vie à cette saison 1 pour qu’elle soit totalement prenante (à l’image du visage constipé de Keri Russell). The Take, mini-série avec Tom Hardy sur l’ascension d’un parrain de la drogue dans les années 80 est aussi assez lourde dans la forme et dans le fond. Comme quoi l’esthétique des années 1980 mérite peut-être encore réflexion.

En bref, ces séries s’appliquent (plutôt bien) à transcrire une ambiance, des mentalités, des décors, bref à prendre le pouls d’époques qui restent encore fraîches dans nos esprits. On a coupé la tête des rois, et le temps des grandes biographies est révolu. Bon d’accord, mais moi je ne suis pas contre une série/mini-série sur Martin Luther King ou la dynastie Neru-Gandhi *clin d’oeil bien appuyé à tous les scénaristes, showrunners, producteurs du monde entier*. Avec Ben Kingsley s’il vous plaît.

C’est donc à l’issue de ce panorama imparfait de séries dans l’Histoire et après avoir vraisemblablement explosé mon quota de mots tendancieux au chapitre antique que je vous laisse méditer les vies passées du genre humain transposées sur le petit écran. J’ai un épisode de Masters of Sex à rattraper.

2 réponses à “Étude de cas : le pouvoir de séduction des séries historiques

    • Merci ! Je ne peux que recommander chaudement Carnivàle, une de mes séries préférées tous genres confondus. Malheureusement elle a été annulée au bout de 2 saisons sans conclusion satisfaisante. Un de mes grands regrets avec l’annulation similaire de Deadwood (encore une fois sur HBO).

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