Courrier des coups de coeur (10) : pourquoi regarder Mad Men

Loïc a remporté le dernier concours en posant une question à laquelle j’ai toujours rêvé de répondre :

Cher Séries Chéries, j’entends dire ici ou là que Mad Men s’arrêtera au printemps 2015. Je n’avais jamais eu le courage de dépasser les 3 premiers épisodes de la saison 1 et pourtant je sens bien que je suis passé peut-être à côté d’une grande série. Aurais-tu quelques arguments m’incitant à franchir le pas ? Le regard des autres me pèse.

Cher Loïc,
Rassure-toi : ici, tu ne seras pas victime de série-shaming. Au contraire, je t’envie un peu d’avoir encore tous ces épisodes à découvrir. Ton intuition est la bonne ; Mad Men est une grande série, ou du moins, une série si chouette que je ne me souviens plus de ma vie sans elle. Effectivement, elle est bientôt terminée, mais il n’est jamais trop tard pour s’y mettre, et pour souffrir du sevrage avec tous les autres fans ! Au contraire, je ne sais pas si tu avais prévu quelque chose de tes vacances, mais rattraper les six saisons et demie de Mad Men, c’est mieux que le Club Med. Je dirais même que l’immersion totale est la meilleure manière de découvrir la série : mieux que quiconque, tu pourras apprécier sa cohérence. Alors, si tu as besoin de quelques raisons pour te motiver, les voici.

mad men

Entre autres : cette séquence.

1) Elle est différente des autres séries

Si tu n’as pas réussi à accrocher après trois épisodes, ne t’inquiète pas, c’est normal. D’autres séries ont aujourd’hui adopté son rythme lent et son écriture à demi-mot, mais Mad Men, c’est l’originale : il faut un temps d’adaptation. Le problème n’est pas qu’elle déplaît, on est d’accord, il est juste un peu difficile de rentrer dans ce monde si loin de nous, où rien n’est expliqué. À la fin du premier épisode, je me souviens, j’avais l’impression de n’avoir pas tout compris, comme si chaque plan était truffé d’allusions et de symboles que seuls les initiés pouvaient saisir. Mais ce n’est pas le cas, et avec juste un peu de persévérance, avant la fin de la première saison, tu te seras fait à son ton si particulier – et tu souhaiteras même que d’autres séries s’en inspirent.

2) Elle n’est pas prétentieuse

Je sais, c’est difficile d’y croire quand on connaît la série de réputation. Son esthétique soignée, sa froideur apparente, son écriture subtile font penser que, peut-être, la série se veut plus intelligente que son spectateur. Mais ce n’est pas le cas ; la série est avant tout fondée sur ses personnages, et n’utilise en réalité jamais de procédé artificiel pour en jeter plein les yeux à son public. Pas de cliffhanger*, pas plus de citation philosophique alambiquée ou de mindfuck : la force de Mad Men, c’est sa narration et ses protagonistes, et elle s’y consacre toute entière. En fait, elle ne nous prend pas de haut, mais compte sur nos capacités d’attention et de compréhension, tout simplement. D’où le point suivant.

3) Son écriture est la plus réussie que je connaisse

Au début, on a l’impression qu’il ne se passe pas grand-chose. Il y a bien quelques secrets, quelques aveux, mais ceux-ci appartiennent au quotidien. À trop regarder des séries américaines, on est habitués à voir les meurtres, révélations et autres retournements de situation s’enchaîner pour toujours relancer notre intérêt et notre attention. Mais quand on se fait aux micro-événements de Mad Men, ceux-ci finissent par prendre une intensité digne des enquêtes et courses-poursuites des concurrents. Tu finiras par rire, pleurer, être tellement investi dans la narration que tu ne remarqueras plus qu’il s’agit seulement, au fond, d’intrigues de bureau, de crises de la quarantaine et de déceptions amoureuses. La narration parcourt la décennie avec une fluidité telle qu’on ne voit pas passer les années, comme dans la vie. Les personnages sont complexes, multidimensionnels, et on finit par les connaître mieux que notre famille – même s’ils arrivent toujours par nous surprendre, ou nous décevoir. En bref, le travail des scénaristes n’est ici pas qualifié de « subtil » pour rien.

4) C’est beau

En dehors de son récit, oui, la série est une réussite esthétique rarement égalée. Matthew Weiner a briefé son équipe : on fait comme au cinéma. Les cadres, la composition, la photographie : d’un point de vue technique, tout est irréprochable. Avec le glamour des années 1960 en prime, c’est un plaisir des yeux de tous les instants.  Si la dimension « reconstitution » de la série est la plus connue et la plus commentée, ce n’est pas sans raison : elle est extrêmement fidèle, et très photogénique. Tout est soigné jusqu’au moindre détail, jusqu’aux machines à écrire, costumes de flanelle et chaises de bureau.

mad men coulisses

Ceci n’est pas un anachronisme, mais une pause Candy Crush

5) Elle changera ton rapport au monde

Oui, rien que ça. Si les années soixante sont idéalisées d’un point de vue visuel, dans les thèmes, ce n’est pas du tout le cas. La série nous offre le recul nécessaire à la fois pour analyser notre passé, notre présent et, peut-être notre futur. Comment nier encore la nécessité du féminisme après avoir vu le parcours de Peggy ou Betty ? On comprend bien mieux la gueule de bois du monde occidental en ayant assisté à son ivresse.

6) Joan

Joan, c’est la chef des secrétaires. Elle est interprétée par Christina Hendricks, qui a tellement la classe que le rôle a été changé pour elle. Et elle deviendra soit ton modèle, soit ton fantasme absolu (soit les deux). C’est l’un des personnages qui évolue le plus, elle qui rêvait seulement, dans la première saison, d’épouser un homme riche pour vivre à la campagne.

joan 2

Joan aussi s’aime beaucoup

Mad Men n’est pas la série la plus facile d’accès ni la plus immédiatement captivante. Son suspense est si discret qu’il est facile de le manquer, et si les premiers épisodes ne sont pas désagréables, leur intérêt peut sembler limité. Mais, si l’on persiste, c’est l’une des expériences sérielles les plus gratifiantes qui soit.

2 réponses à “Courrier des coups de coeur (10) : pourquoi regarder Mad Men

  1. Point 3 : MAIS OUI OUI OUI. Je suis plus nuancée sur la question sociale et le lien avec le contexte historique par contre (point 5). J’ai toujours été un peu frustrée par la discrétion avec laquelle Mad Men traite de ces sujets. Mais finalement, je me dis que ce sont les personnages qui déterminent l’angle de la série de Weiner. Cela me semble légitime qu’on ne s’intéresse qu’en filigrane à la question noire par exemple : à l’image de tous les personnages qui évoluent souvent de manière déconnectée dans leur monde homogène et qui n’ont que rarement conscience que le reste du monde ne suit pas les règles de Madison Avenue.

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