Semaine d’un sériephile (40) : les séries de la dépression (2)

Chez Séries Chéries, on tient toujours sa parole. Maguelonne vous avait promis il y a quelques semaines un second article sur des séries déprimantes, histoire de parler, entre autres, de Six Feet Under. Vous vous en doutiez, j’ai accepté de m’y coller avec grand plaisir. Ce sera également l’occasion de revenir sur Urgences (E.R. pour les intimes), ainsi que sur Oz, que nous avions déjà abordée dans une table ronde. Préparez vos mouchoirs, cette semaine on pleure à chaudes larmes, et on aime ça.

Urgences (1994-2009)

Fans de Grey’s Anatomy et autres niaiseries hospitalières, passez votre chemin ! Urgences est une série léchée et subtile qui ne se contente pas de jouer sur la corde sensible en plongeant ses protagonistes -le personnel hospitalier du Cook County, hôpital de Chicago- dans divers déboires sentimentaux, familiaux et professionnels. En effet, la série a su, en quinze ans d’existence, dénoncer les maux de notre temps et s’adapter, avec une réactivité saisissante, aux grands drames de la fin du XXe siècle et du début du XXIe : sida, cancer, guerres des gangs ou guerre en Irak, ou encore misère de certaines catégories de populations meurtries face au système de santé américain. Grâce à l’engagement au Darfour de son ancien comédien fétiche, George Nespresso Clooney, la série a précipité par ailleurs quelques uns de ses personnages à des milliers de kilomètres de Chicago, au milieu d’un conflit méconnu du grand public. Urgences a ainsi dénoncé en première ligne et sans manichéisme les atrocités commises au Soudan depuis 2003. Evidemment, les larmes sont au rendez-vous.

er-emergency-room-seasons-1-15-dvd-boxset-346_8

Les mauvaises langues vous diront que la série a fini par tourner en rond en renouvelant intégralement son casting de saisons en saisons, je la défendrai pour ma part en avançant que ce roulement de protagonistes, ces éternelles répétitions de gestes, de mots, de cas médicaux, ces problèmes de hiérarchie et d’apprentissage, c’est la vie même, c’est la réalité d’un lieu de travail où de nouvelles têtes viennent toujours remplacer les anciennes et où l’on retrouve dans le caractère de l’un le souvenir de l’autre. Car le réalisme et la mise en scène du quotidien ont été l’un des points forts de cette série hospitalière pas comme les autres, dont l’épisode Direct aux urgences (saison 4 épisode 1) aura constitué l’acmé : joué en direct par les acteurs à deux reprises, une fois pour la côte Est, une fois pour la côte Ouest, il montrait le Cook County à travers les caméras d’une équipe de journalistes en reportage. On regrettera cependant que les scénaristes n’aient pas tenu cet engagement naturaliste dans les dernières saisons, et qu’ils aient peu à peu cédé au démon de l’audimat et du spectaculaire, faisant se crasher des avions sur Chicago, des hélicoptères sur l’hôpital, et multipliant les drames de moins en moins vraisemblables pour amplifier la tension dramatique. La faute à l’influence pernicieuse de Grey’s Anatomy ?

Oz (1997-2003)

Loin de la fade Orange Is The New Black, Oz nous plonge dans l’enfer brutal et sans concession d’une prison de haute sécurité où, d’un côté, les clans de prisonniers (Afro-Américains, Italiens, Latinos, Irlandais, Aryens, Musulmans, Chrétiens, etc) s’affrontent les uns les autres dans une guerre sans merci, et où, de l’autre, les matons et le personnel du pénitencier doivent endiguer les montées de violence et confronter leurs idéaux de justice à la réalité. Avant Game of Thrones et The Walking Dead, Oz était une série où il ne faisait pas bon s’attacher à un personnage, tant leur espérance de vie était réduite. Quant à ceux qui survivent, ils prennent tellement cher que leur sort n’est pas plus enviable. Menaces et harcèlement, torture, viol, meurtre des proches, les souffrances physiques et psychologiques sont une épée de Damoclès perpétuellement suspendue au-dessus des protagonistes, qui doivent s’endurcir toujours plus pour tenir bon.

20600534

Comme eux, le spectateur est invité à minimiser son empathie. La série, en ne montrant jamais l’extérieur de la prison, nous enferme dans cet univers coupé du monde et nous donne une sensation de claustrophobie et d’enfermement saisissante. Nous vivons avec les prisonniers au rythme des parloirs, de la cantine, des conciliabules, des assassinats et des révoltes. Il y a ceux qui nous ressemblent car ils sont d’abord les plus fragiles et ne connaissent pas encore les rouages de la criminalité, et ceux qui sont de véritables psychopathes / mafieux / fachos belliqueux (rayez la mention inutile). Le candide Tobias Beecher (Lee Tergesen), Monsieur Tout-le-monde aux côtés duquel on entre dans la prison dès le premier épisode, se verra ainsi infliger des sévices innombrables à la limite du supportable. Heureusement, les multiples apartés face caméra du personnage d’Augustus Hill (Harold Perrineau), détenu rigolo en chaise roulante, nous incitent à considérer la série comme une suite de réflexions sociologiques et philosophiques davantage que comme un feuilleton dramatique.

Six Feet Under (2001-2005)

En guise d’exergue, chaque épisode propose une courte séquence au cours de laquelle quelqu’un est amené à mourir, la répétition de ce mécanisme invitant le spectateur à deviner qui et comment. Morts tragiques, cruelles, sordides, franchement crades ou carrément comiques, tout y passe, et personne ne sera épargné : les jeunes comme les vieux, les riches comme les pauvres, tout le monde s’incline de la même façon devant la Mort. Mais après, que se passe-t-il ? Qui s’occupe de reconstituer les corps en mauvais état et de les maquiller pour les présenter lors des rituels funéraires, qui propose des gammes de cercueils aux prix variables selon les bourses, qui confectionne les fleurs pour les bouquets mortuaires, qui offre des mouchoirs aux proches effondrés ? C’est là que les membres de la famille Fisher, protagonistes de la série, entrent en jeu. Dès le premier épisode, le père est tué dans un accident, et son fantôme -ou du moins son fantôme tels que se l’imaginent ceux qui l’entouraient- hante son ex épouse désemparée, Ruth Fisher (Frances Conroy), ses deux fils Nate (Peter Krause) et David (Michael C. Hall), et sa fille Claire (Lauren Ambrose).

TVT03.PRIME.SIXFEET02.JPG.JPG

Autant vous le dire tout de suite : si la série sait jouer avec un humour noir et grinçant, elle n’en est pas moins l’œuvre  de télévision la plus triste de tous les temps. Nul n’a pu retenir des torrents de larmes à la fin de l’épisode final. Nul n’a pu la traverser sans être profondément chamboulé, tant elle fait office de véritable psychanalyse, amenant sans cesse le spectateur à se projeter dans les situations les plus dramatiques et à envisager à la fois sa propre finitude et celles de ses proches. La maladie, la folie, la perte de l’être aimé, la disparition, la décomposition : Six Feet Under nous oblige à regarder en face tout ce à quoi nous refusons de penser. Ce n’est pas un hasard si l’autre famille de la série, les Chenowith, est composée de psy. Leur présence aux côtés des Fisher -et notamment celle de Brenda (Rachel Griffiths), le grand amour de Nate- incite le spectateur à considérer toute chose de la vie avec une lucidité extrême. Dès lors, ce n’est plus seulement de la mort qu’il s’agit, mais aussi des relations entre les êtres, de l’amour et du sexe, de l’art, ou de l’âme humaine. La série ne fait aucune concession, elle explore l’homosexualité et la religion avec une impressionnante acuité, explore les désirs, les fétichismes et les échappatoires de la raison (notamment par le biais d’une vaste galerie de drogues expérimentées par les personnages).

C’est sans doute la série la plus intelligente qu’il m’ait été donné de voir, une de ces œuvres qui marquent l’esprit et le grandissent. De surcroît, elle présente de grandes qualités photographiques et musicales, ainsi que d’excellent comédiens. La série joue avec les codes, invente, ose, n’hésitant pas à parodier les genres ou à nous immiscer dans le délire des rêves, frôlant les questionnements métaphysiques comme les plus problématiques les plus triviales. Elle ne fait pas abstraction des problèmes de notre temps (qu’ils soient sociaux ou politiques) sans jamais céder à la facilité. Si, après un tel argumentaire, vous aviez encore des appréhensions (ce que je peux comprendre, le thème de la mort n’est pas forcément des plus engageants), dites-vous que la série vous permettra de faire la paix avec votre mortalité.

En bonus, les fausses pubs de l’épisode pilote de SFU :

Une réponse à “Semaine d’un sériephile (40) : les séries de la dépression (2)

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.