À la loupe : Girls Saison 4

Chez Séries Chéries, on aime bien Girls. Chaque mois de janvier apporte son lot de craintes : Lena Dunham a-t-elle encore des anecdotes embarrassantes à raconter ? Va-t-on se lasser de ses pérégrinations et névroses brooklynites ? Heureusement, ce n’est pas cette année qu’on risque d’être déçu, la saison 4 ayant tout l’air d’être la meilleure de la série.

triggering

Lena Dunham lit des commentaires sur l’Internet

Après un premier épisode aux allures de bilan convenu, Girls s’est en effet immédiatement rattrapée et a beaucoup évolué en dix semaines. Le premier chamboulement a été le départ d’Hannah pour l’Iowa, qui a éclaté la narration et en partie déraciné l’identité du show. Son admission dans un atelier d’écriture réputé était la bonne nouvelle de la fin de saison 3, et il s’agissait de voir si cette consécration tenait toutes ses promesses – et ce n’est pas le cas. Ainsi, les quatre premiers épisodes de la saison sont en grande partie consacrés à une mise en abîme de la carrière et de l’inspiration de Lena Dunham. Celle-ci a bien sûr coutume d’être le sujet central et la matière de son œuvre, mais la frontière de l’autofiction se brouille encore plus quand il s’agit de son rapport à l’écriture, à la littérature et aux lecteurs / spectateurs / critiques (rayer la mention inutile). Elle a publié l’année dernière son premier livre Not That Kind of Girl, commenté ici par Sophie, qui a suscité de très vives remarques dans les médias américains, et même si elle le nie sur Twitter, la mauvaise expérience de son personnage fait étrangement écho aux faits réels. Les textes d’Hannah sont bien mal accueillis par ses camarades d’université avec lesquels elle entre en conflit. On peut donc voir dans sa répartie ce que Lena Dunham aurait, peut-être, voulu répondre à ses critiques. Dans la fiction, ceux-ci sont constamment offensés et plus ou moins ridicules, et ils font preuve d’hostilité et de mauvaise foi vis-à-vis des écrits d’Hannah en la jugeant autant pour ses textes en eux-mêmes que pour sa personnalité et ses privilèges de femme blanche de classe moyenne. Celle-ci fait bien sûr preuve d’immaturité dans le débat, mais assume aussi d’écrire des choses potentiellement dérangeantes et problématiques, et leur rappelle la frontière entre fiction et réalité ainsi que leurs propres préjugés.

girls

Lena face aux haters ?

Le retour à New York ne se fait pas attendre, d’autant plus que nous n’avions qu’à moitié quitté les autres personnages principaux. Ceux-ci sont définitivement de moins en moins têtes-à-claques et plus attachants que jamais, même Jessa connaît une forme de rédemption dans le dernier épisode. Ils ne se départent bien sûr pas de leurs sens de l’humour personnels, et à de nombreuses reprises se retrouvent dans des situations hilarantes, mais c’est bien moins souvent à leurs dépends. L’auto-dévalorisation dont Lena Dunham a toujours fait preuve vis-à-vis de son personnage – même dans son accoutrement : la costumière a pour consigne de ne jamais la mettre en valeur, bien au contraire – semble s’effacer au cours de la saison, à partir du moment où Hannah enseigne. De là à dire qu’il suffit de trouver son orientation et sa place dans la société pour s’épanouir et devenir sympa, il n’y a qu’un pas. Ce pas est franchi également avec le personnage de Ray, qui se lance dans la politique, celui de Marnie plus déterminé que jamais à faire de la musique, et à la toute fin celui de Jessa qui se destine à la psychologie. Les différentes crises qu’ils traversent sont par ailleurs très bien traitées, et l’identification fonctionne à plein régime.

Le faisceau de personnages secondaires se fait plus large, et ainsi la série parle plus que jamais, et mieux que jamais peut-être, du genre féminin et des différents attributs de la féminité. Infection urinaire, avortement, grossesse et accouchement, tout y passe – avec une candeur et une franchise aussi bienvenues que rafraîchissantes. Ce sont des détails aussi anodins que le pyjama de Mimi-Rose, la diatribe de Jessa contre les policiers qui l’arrêtent pour avoir uriné sur la voie publique ou celle de Caroline contre l’accouchement à l’hôpital qui rappellent avec acuité des problématiques bien réelles et toujours passées sous silence dans les médias modernes. La saison se termine par ailleurs sur une note très positive et pleine d’espoir en montrant tous les personnages, mais en particulier nos héroïnes, choisir successivement de grandir et s’émanciper. Après toutes ces heures de visionnage d’erreurs, d’errements et d’errances, ce feel-good finale est gratifiant et on ne peut s’empêcher de ressentir de la fierté : loin d’avoir agi avec leur confusion et leur maladresse habituelles, et même s’ils ont frôlé le désastre, les protagonistes gèrent et surmontent finalement les obstacles qui se dressent sur leur chemin avec une noblesse, une grâce et une maturité inaccoutumées.

askmemyname 2

Sauf Sylar. Sylar mâchonne une brosse à dents.

Deux excellents épisodes, qui rentrent dans le panthéon de la série, se démarquent par leur forme : « Sit-in », un huis clos aussi émouvant que réaliste, et « Ask me my name », une errance nocturne presque en temps réel. On adopte aussi pour la première fois le point de vue des aînés dans « Tad & Loreen & Avi & Shiraz », et le dernier épisode se conclue sur un mignon flash-forward enneigé. Ce dernier élément est un indice de plus : cette saison est beaucoup moins déroutante dans sa structure et sa narration que les autres. En fait, tous les arcs narratifs apparaissent avec plus de clarté et sont plus traditionnels : une rupture, la jalousie, trouver un emploi, changer d’orientation, s’engager dans la société… Chaque personnage suit une trajectoire clairement définie et visible. C’est bien sûr plaisant pour le spectateur, qui se réjouit de voir évoluer, grandir, mûrir les sales gosses des saisons précédentes ; mais c’est aussi un peu dommage, car on perd en chaos, en rugosité. Où sont les cotons-tiges, les gavages de yaourt, les parties de ping-pong friponnes ? On retrouve bien un peu de ces ingrédients par moment, en particulier quand Jessa se soulage dans la rue et Hannah dans un seau, mais ils se font beaucoup plus rares. De la même manière, sexualité et nudité sont presque absentes : une scène entre Marnie et Desi reste en mémoire, une autre entre Ace et Jessa, mais autrement la série est bien moins crue qu’avant.

La série est plus romancée, et au-delà du plaisir intellectuel et narratif pris au visionnage, il est légitime de se demander si c’est vraiment ça que l’on veut d’une série comme Girls. La différence réside sûrement dans ce changement de taille : Lena Dunham n’est mentionnée au scénario qu’à trois reprises, alors qu’habituellement elle écrit plus de la moitié des épisodes d’une saison. Cette saison est excellente, regorge de moments géniaux, et on retrouve la finesse d’écriture propre à Girls. Mais ce qui fait son charme est aussi une forme de sincérité radicale, quitte à montrer ce qui dérange, gêne, fait honte, ce que normalement on ne veut pas montrer à la télévision ou voir en nous-mêmes, au travers de personnages bourrés de défauts, de failles et de contradictions. Si elle devient trop policée et trop sage, la série risque à terme de ne plus se distinguer de la production rampante de séries et films américains indépendants.

Une réponse à “À la loupe : Girls Saison 4

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s