Accords et désaccords : séries historiques, miroirs d’hier ou d’aujourd’hui ?

Les séries historiques sont légion sur nos écrans… et cela ne date pas d’hier. Pour s’interroger sur la manière dont les séries se sont saisies du passé et l’ont mis au goût du jour, Margot et Sophie, qui sévissent sur Séries Chéries et cogitent depuis quelques temps sur le cas des feuilletons historiques français, se sont entretenues avec Ioanis Deroide, professeur d’histoire et spécialiste ès TV shows anglo-saxons, qui inaugure aujourd’hui la collection L’Univers des séries des éditions Vendémiaire en publiant Dominer le monde, Les séries historiques anglo-saxonnes.

Pour commencer : qu’est-ce qu’une série historique ?

Ioanis : Une série historique, c’est une série qui se déroule dans le passé (proche ou lointain), mais un passé réel et non un passé imaginaire, alternatif. Donc Game of Thrones ou Kaamelott ne sont pas des séries historiques. Le problème, c’est qu’il y a de nombreux cas limites : par exemple, la civilisation romaine antique a existé, et la série, enfin les séries Spartacus sont situées dans cette civilisation, mais elles la ré-imaginent considérablement. On peut même aller plus loin et dire que toutes les séries historiques donnent à voir un passé rêvé, ou en tout cas reconstruit.

Sophie : C’est intéressant parce que pour moi Kaamelott est une série historique. Effectivement la série évoque un mythe légendaire mais elle est située dans un temps précis (entre la fin de l’Antiquité et le haut Moyen Âge). Alexandre Astier cherche à caractériser une période même si ce n’est que par petites touches (le mur d’Hadrien, la description d’une Rome déliquescente…). Je pense qu’on peut considérer qu’une série est historique dès qu’un auteur cherche à se confronter au passé – c’est-à-dire qu’il situe son récit à une époque antérieure à celle où il écrit – et qu’il fait l’effort d’intégrer dans sa narration des éléments historiques quels qu’ils soient (de grands événements au premier plan du récit ou simplement de petits détails tels qu’un décor, un costume, ou la simple citation d’un nom), faisant appel à un imaginaire historique commun, permettant ainsi au spectateur de voir que nous sommes dans le passé et de le dater plus ou moins précisément. Cela exclut de fait Game of Thrones et toute l’heroic fantasy car nous ne pouvons pas placer ces récits sur une frise chronologique, il ne s’agit plus de notre monde ni donc de notre temps. Le critère de l’identification d’une période me semble plus facile à établir que celui de la réalité d’un passé, surtout si celui-ci est vu par le prisme de la fiction et de l’imaginaire.

Margot : J’aime assez l’idée – plutôt objective – de Sophie de se demander  si une série peut-être être placée, ou non, sur une frise chronologique. A partir de là, on peut en effet bannir Game of thrones et intégrer des séries telles que Kaamelott ou Vikings, qui présentent des événements légendaires mais qu’on peut effectivement épingler sur la chronologie de l’humanité. Ainsi, on peut considérer qu’Outlander, qui se déroule tantôt au XVIIIe siècle, tantôt au XXe siècle au gré du voyage dans le temps, relève de la série historique et de la science-fiction. Mais pour ne pas verser dans une définition basée sur l’exception, je citerais à mon tour les deux mots qui me semblent essentiels : “passé » et « reconstruction ». Les séries historiques sont un genre de séries dessinant un passé qui pourrait être le nôtre. Mais pour plagier un peu Magritte et son “Ceci n’est pas une pipe(mais la représentation d’une pipe), ceci n’est pas le passé, mais la reconstruction du passé.

Kaamelott

Les séries historiques n’en finissent pas de fleurir sur nos écrans, filmer le passé est-t-il particulièrement à la mode ou cela a-t-il toujours été le cas ?

Ioanis : La floraison de séries historiques en Occident actuellement est sans équivalent parce que les Etats-Unis, qui exportent beaucoup et sont au centre de l’attention des consommateurs de séries, sont en pleine “peak TV” et que cette croissance du nombre de séries produites profite au genre du period drama (mais aussi aux comédies par exemple). Par ailleurs, de nombreux pays produisent davantage ou mettent davantage en valeur leurs séries, notamment historiques. Si on entre dans le détail pays par pays, on observe des situations différentes : les Etats-Unis n’ont jamais produit autant de séries historiques différentes (genres différents, périodes différentes) mais ce n’est pas la première fois que le passé domine autant l’offre de séries : dans les années 50-60, ce sont les westerns qui remplissaient les grilles de programmes des networks, or les westerns sont des séries historiques. Au Royaume-Uni, la présence du period drama est plus constante des origines à nos jours : par exemple, à toute époque on a mis à l’antenne des adaptations littéraires et à toute époque certaines séries historiques ont remporté un grand succès, y compris à l’exportation : Robin Hood dans les années 50, The Forsyte Saga dans les années 60, Poldark dans les années 70, Brideshead Revisited dans les années 80, Pride and Prejudice dans les années 90, etc.

Margot : Pour parler du cas français, ce sont les années 60 et surtout 70 qui ont été très prolifiques en matière de fictions historiques (quelques créations originales mais beaucoup d’adaptations littéraires) et quelques séries, ou mini-séries, sont aujourd’hui toujours emblématiques de cet “âge d’or”, je pense aux Rois maudits (1972) qui ont particulièrement marqué les mémoires. Dans les années 90, le goût pour la représentation du passé s’est effondré : trop cher, ne permet pas suffisamment aux téléspectateurs-trices de s’identifier, la télévision lui réserve peu de place… Aujourd’hui, quand la France regarde dans le rétro (en représentant le plus souvent le passé national), c’est parfois dans une vision un peu remâchée (Un remake des Rois maudits en 2005, une Rani tournée en 2011 qui a beaucoup de points communs avec la célèbre Angélique marquise des anges des années 60), parfois en lorgnant du côté du modèle américain et ou en participant à des coproductions internationales (Borgia, Versailles, le récent The Collection…), et plus rarement en montrant ce qu’on n’a jamais vu ailleurs, comme dans Un village français.

Sophie : Pour compléter ce que dit Margot, l’âge d’or de la série historique en France correspond à l’époque de l’ORTF, période du monopole de l’Etat où la télévision est un service public qui s’est donné pour mission de divertir mais aussi d’éduquer et de cultiver le public. C’est pour cela qu’il y a un goût très fort pour l’Histoire, notamment dans les séries, à travers l’adaptation de grandes œuvres classiques, de Dumas à Balzac. Au milieu des années 70, l’ORTF éclate puis quelques années plus tard, c’est la privatisation (notamment celle de TF1 en 1986) et donc la concurrence entre les chaînes, provoquant une course à l’audience. Pour faire venir le public (et le garder), on cherche à répondre à ses attentes et à créer une relation avec lui. Ainsi les séries des années 80 et 90 vont plutôt parler du quotidien des gens et abandonner l’Histoire. Elles lorgnent aussi vers les grands modèles américains qui cartonnent en France, et c’est la grande époque de DallasTrente ans plus tard, la même concurrence des Etats-Unis va plonger les productions françaises dans une véritable crise identitaire. On retourne alors vers ce qui marche/a marché pour redonner ambition et attractivité aux programmes diffusés : les classiques de l’ORTF (avec les remakes qu’évoque Margot) et les modèles américains, dans tous les genres, qu’ils soient historiques ou non. Par exemple, Maison Close produite par Canal+ en 2010, doit beaucoup au modèle d’une série HBO comme Rome.

Rome

Il semble y avoir une obsession pour la violence et le sexe dans les séries historiques de ces quinze dernières années, une explication ?

Ioanis : Si obsession il y a, on ne la trouve pas que dans les séries historiques. Mais c’est peut-être plus facile dans ces séries-là car le passé donne clairement une licence plus grande en matière de représentation de la sauvagerie ou de la transgression. Le préjugé derrière cela, c’est de supposer que dans les siècles passés, les mœurs étaient plus brutales qu’aujourd’hui, ce qui confine souvent à la naïveté. L’intérêt pour les producteurs et les diffuseurs, c’est de pouvoir être racoleur en s’abritant derrière une prétendue réalité historique : ça viole, ça saigne, mais c’est normal car “c’était comme ça à l’époque”. L’argument du réalisme, souvent fallacieux, est encore plus séduisant s’il utilise comme repoussoir une tradition de représentations édulcorées : c’est comme ça que Deadwood ou Rome ont pu se poser en “vrai” western ou en “vrai” péplum, par contraste avec les productions plus anciennes qui montraient moins de boue, de sang et de sexe.

Margot : Ioanis évoque Rome et Deadwood. Il me semble en effet que la chaîne cryptée HBO – qui a fait du sulfureux sa marque de fabrique – a été très influente dans cette tendance à mettre sexe et violence (parfois combinés) à toutes les sauces, et je le rejoins, les séries historiques peuvent offrir un terrain propice pour user… et abuser de ces ingrédients qui frôle parfois le déroulement de figures imposées (ah, la mode de la flagellation…). Mais mon sentiment est que les spectateur.rice.s se lassent de ficelles déjà exploitées. Et ils me semblent de plus en plus prompts à déplorer voire dénoncer la gratuité de certaines scènes. L’excuse historique « c’était comme ça à l’époque » peut être contestée par les spectateur.rice.s eux-elles même, notamment quand il est question d’infliger aux femmes des violences sexuelles, qui sont depuis quelques années dénoncées et combattues avec une nouvelle énergie. Il y a une anecdote récente qui le montre bien. En octobre 2014, un spoiler concernant la saison 2 de Reign a fuité sur la toile, annonçant un viol à venir sur la personne de l’héroïne et reine Mary Stuart. Cette info a engendré des protestations et une pétition intitulée « No rape in Reign ». On peut y voir la colère de fans attachés à leur héroïne, mais également l’écho d’une revendication très actuelle : refuser la banalisation du viol dans les objets culturels parce qu’il a (trop) souvent été érotisé, ou traité comme un événement anecdotique, en particulier dans les séries historiques, montrant cette fameuse “époque barbare sans foi ni loi”. On notera que le viol sur les hommes comme arme de guerre ou expression de désirs imposés, a été représenté dans plusieurs séries historiques (j’ai en tête Rome, Borgia et surtout Outlander). J’ai l’impression que le viol sur les hommes est davantage traité comme un acte de violence sexuelle transgressif car il contrarie les rapports de domination traditionnels. Et que sa représentation est moins critiquée que celle des viols sur les femmes. C’est peut-être parce qu’il est encore l’expression d’un vrai tabou qui se fissure de plus en plus.

Sophie : J’ai l’impression néanmoins, qu’avant de devenir un poncif, le recours au sexe et à la violence part d’une bonne intention. C’est à remettre dans le contexte global de la création audiovisuelle, notamment aux Etats-Unis, qui au tournant des années 2000 vont proposer des programmes plus « adultes » autour de personnages d’anti-héros. Cela passe par plus de complexité mais aussi par des intrigues plus sombres qui explorent la face noire de l’humanité avec ses corollaires – sexe et violence. Renouveau qui va toucher tous les genres dont la série historique avec des œuvres comme Rome, Deadwood ou encore Mad Men. Et je pense que malheureusement on a retenu de ce qui a été considéré comme des audaces le seul côté racoleur. Et les copies sont de moins en moins bonnes. En France, c’est Canal+, qui se veut le HBO français, qui va plutôt développer ce type de programmes historiques (Versailles, Maison Close, Borgia, Scalp), faisant de la provocation un gage de modernité. Surtout à un moment où les séries françaises ont encore une réputation de grande naïveté, voire de niaiserie, notamment sur les grandes chaînes hertziennes, marquées par des années de programmes consensuels, grand public oblige (et pas que dans le genre historique).

Margot : Pour répondre à la “niaiserie” des séries françaises, je précise tout de même, et on l’a peut-être oublié – qu’il y a une intéressante scène de nudité dans Les rois maudits de 1972. Les Français ont acquis la réputation d’être assez décomplexés de la chose et cela se vérifie dans certaines « vieilles » fictions historiques.

Les Tudors

Quelle place pour les femmes dans les séries historiques ?

Margot : Elle a évidemment évolué au fil des transformations sociétales. Si on remonte aux années 60-70 en France, on ne peut que constater que les femmes y occupent un rôle très secondaire. Thierry la Fronde, Vidocq, Le chevalier tempête, Lagardère, Maurin des Maures, Thibaud ou les croisades, Quentin Durwardles feuilletons reprennent d’ailleurs souvent le nom d’un héros, presque invariablement masculin. Si on cherche à positionner les personnages de femmes de cette époque sur un schéma actanciel, elles sont rarement les sujets d’une intrigue mais en sont plutôt l’objet, la personne en quête de laquelle part le héros. Ce qui est en phase avec la place subalterne qu’elles occupent dans la littérature du XIXe siècle, dans laquelle ces séries ont beaucoup puisé, et évidemment dans l’Histoire elle-même, qui ne leur a pas taillé la part du lion. Je pense à l’impact de la loi salique, qui a notamment privé les femmes françaises de rôles de souveraines naturelles, personnages qui ont plus souvent été filmés à la télé anglaise. Ioanis pourra confirmer ou infirmer !

Sophie : C’est alors l’ORTF qui fait les programmes, il n’y a pas d’enjeux de concurrence ni besoin de faire de l’audience. C’est à double tranchant car si la télévision peut librement proposer des œuvres plus ambitieuses, les fictions reflètent la réalité de ses créateurs plutôt que de ses spectateur.rice.s : elles sont blanches et masculines. Au moment de la privatisation, dans les années 80, il faut faire venir le plus grand nombre. C’est le début de l’audimat. Avec cette mesure des audiences, on commence à concevoir les programmes sous l’angle du marketing. Et beaucoup de téléspectateurs sont en réalité des téléspectatrices… Pour attirer celles qui vont être définies comme “la ménagère de moins de 50 ans”, les chaînes vont enfin choisir des personnages de femmes comme rôles-titres et points de vue principaux de l’intrigue (Catherine, biopic de Colette, etc). Elles vont plus loin encore en développant des programmes stéréotypés qui leur sont dédiés. C’est l’époque des Amours sous … (insérez une période), collection de plusieurs séries diffusées en début d’après-midi, qui sont des anthologies d’histoires d’amour inspirées de la littérature sentimentale populaire. Si en France on a aujourd’hui des séries avec des personnages principaux féminins plus diversifiés (des Petits meurtres d’Agatha Christie à La vie devant elles), on attend maintenant que le concept d’anti-héroïne soit développé.

Ioanis : Margot distingue la France et le Royaume-Uni sur ce point et effectivement outre-Manche des souveraines incontournables comme Elizabeth Ière ou Victoria sont devenues des héroïnes du petit écran. Et en Australie (pays pionnier en matière de droits des femmes), même des personnages féminins purement fictifs ont été placés au premier plan de superproductions historiques : Against The Wind dans les années 1970 ou All The Rivers Run dans les années 1980. Par contre, aux Etats-Unis, la féminisation de la fiction TV, qui est très précoce pour la comédie et qui remonte aux années 70 pour les séries policières par exemple, est beaucoup plus récente en ce qui concerne le period drama. Je retiens Outlander comme un jalon de ce point de vue. Je suis aussi d’accord avec Sophie : pas (encore) d’anti-héroïne de period drama. On peut avoir des héroïnes “méchantes” comme dans Underbelly: Razor avec deux reines du crime rivales à Sydney dans les années 1920 mais ça ne va pas plus loin. Les personnages franchement positifs (comme dans Call The  Midwife) restent très majoritaires.

Margot : J’ai l’impression qu’il y a un procédé souvent utilisé que j’appelle celui de la “femme anachronique”. Elle évolue dans un décor du passé mais est animée par des préoccupations contemporaines à celles des spectatrices. Je pense à Maria Vandamme, personnage de “battante” du XIXe siècle qui pourrait à elle seule symboliser la lutte des femmes et à laquelle beaucoup de femmes se sont identifiées en 1989 si on en croit le succès public. Ce “procédé” de modernisation continue aujourd’hui. Dans Reign, on voit que Mary Stuart et ses suivantes sont dotées de revendications féministes qui pourraient presque être celles d’un groupe de jeunes femmes du XXIe siècle, au détriment de tout réalisme historique, ce qui, dans Reign, est pleinement assumé. J’ai l’impression que souvent, les personnages féminins de séries historiques imposent une espèce de négociation entre deux exigences : une soumission “d’époque” qui doit se combiner avec des traits d’émancipation contemporaine. Dans Outlander, cette “négociation” est même au cœur de l’intrigue : c’est une femme venue du futur qui doit trouver sa place dans une société plus rétrograde. On a ainsi tout le charme du passé combiné à la profondeur d’un regard un peu distancié sur la condition féminine d’une époque. C’est très malin.

Outlander

Une  série qui ressuscite fidèlement le passé, mission impossible ? Cela a-t-il un sens de chercher les anachronismes dans une série ?

Ioanis : Ressusciter, c’est impossible. Ce que peut faire une fiction historique, c’est tenter de reconstituer, de faire du vrai avec du faux en quelque sorte. Le résultat peut être bluffant : dans Mad Men ou The Americans, le soin apporté aux décors, aux objets, aux costumes etc. est extrême. En même temps, il faut bien voir que ces fictions recréent moins une époque que la manière dont cette époque nous est parvenue par les films, les images qui en sont issues. Mad Men se nourrit du glamour des films hollywoodiens, par exemple. Pour ce qui est de débusquer les anachronismes, c’est amusant, parfois instructif, mais ce n’est jamais l’essentiel, ou alors pour en venir aux intentions derrière ces décalages, presque toujours délibérés de la part des créateur.trice.s.

Sophie : Je pense, comme Ioanis, qu’il est impossible de produire une série historique sans anachronismes, puisque ces fictions sont toujours écrites par un auteur conditionné par son époque à lui. Il y a même des cas où l’anachronisme est au cœur du projet de la série. C’est le cas par exemple pour les fictions comiques type Kaamelott ou les Petits meurtres d’Agatha Christie (où il y a un cas intéressant de personnage féminin anachronique dont parlait Margot). Cela peut arriver aussi plus rarement pour des drames: l’anachronisme des costumes des Misérables (2000) ou de la deuxième version des Rois maudits (2005) participe à l’élaboration du style visuel de ces programmes.

Margot : Je rebondis sur la question des costumes. Si tant est que le-la créateur-trice de costumes fasse le pari de reconstituer des costumes le plus « historiquement » possible, il ou elle ne pourra jamais atteindre la réalité mais s’en rapprocher, et sera toujours tributaire de la connaissance qu’on a d’une époque (surtout pour les périodes anciennes où les témoignages archéologiques sont rares), du temps de production, du budget… Et je ne pense pas que la réalité historique des costumes soit la première exigence dans les séries car les costumes servent avant tout à étayer la construction dramaturgique d’un personnage, comme nous l’a ici rappelé Sébastien. Aujourd’hui, on est bien plus souvent dans un vérisme historicisant que dans la recherche d’une réalité archéologique comme dans les années 50-60 au cinéma. On travaille beaucoup sur la patine et les jeux de texture pour apporter une sensation de réel, on privilégie les étoffes brodées et on évite les robes aux teintes unies que nos yeux contemporains jugent souvent comme artificielles… Dans trente ans, on observera sans doute cette tendance avec le même œil amusé (mais passionné) qu’on porte sur les robes de princesses médiévales du début du 7ème art, qui doivent beaucoup à la haute-couture et à l’influence des peintures troubadours. On regarde déjà la mode du tout cuir avec scepticisme (coucou Vikings !). Mais c’est passionnant, l’histoire du goût, au moins autant que l’Histoire elle même.

Une série qui a apporté un regard neuf sur une période de l’histoire ?

Margot : Je pense à Un village français qui est une de ces rares séries de l’hexagone à bénéficier d’un nombre important de saisons (six). En France, il faut vraiment que la série rencontre un grand succès pour que les chaînes jouent le jeu de l’installation d’un programme dans la durée. Dans Un village français, le traitement année par année permet l’immersion dans une période qui n’est pas la plus méconnue de l’Histoire, l’Occupation, mais qu’on visualise souvent sous formes d’antagonismes politiques, résistance versus collaboration, Bien versus Mal. C’est ce temps long, et la multiplication des points de vue, qui permet de montrer comment ces personnages fictifs; qui cristallisent les problématiques de la France de l’époque; ont pu agir de telle ou telle façon, motivés par toutes sortes de raisons, plus souvent triviales que véritablement idéologiques, et comment une mauvaise action peut être dictée par une “bonne” intention et inversement. Les personnages y sont des êtres humains, complexes, et non des concepts. C’est une série qui suit des trajectoires, donne à ressentir, à s’identifier, et ainsi à comprendre comment a pu se nouer une des périodes clé de l’histoire récente. Ce n’est pas rien.

Sophie : Margot m’ayant piqué Un village français, je vais répondre Rome. Ce qui est intéressant dans cette série, c’est qu’elle a renouvelé le genre du péplum en proposant de s’attarder sur le quotidien des petites gens de l’époque au lieu de se consacrer exclusivement aux événements et aux destins des personnages historiques. Je trouve que cette trivialité a permis de renforcer la sensation de réalisme et de rapprocher la série de ses spectateur.rice.s.

Ioanis : Sophie m’ayant piqué Rome, je propose Wolf Hall, où on découvre une cour des Tudors beaucoup plus modeste et frugale (genre sous une tente éclairée à la bougie), loin des dorures et des splendeurs excessives (et anachroniques) auxquelles on était habitués dans Les Tudors.

Un village français

Y a-t-il des faits historiques qu’on ne peut pas (encore) filmer ?

Ioanis : Les génocides du XXe siècle, qui posent des problèmes de représentation filmée en général et qui ont en tout cas posé beaucoup de questions aux cinéastes, sont un sujet trop sensible pour les séries TV, d’autant plus que celles qui s’y sont attelées, la plus célèbre étant Holocaust, ont été très critiquées. Chaque pays a ses périodes sensibles : la colonisation / décolonisation pour la France, le sort réservé aux Aborigènes en Australie, celui des Natifs-Américains aux Etats-Unis. Dans le même ordre d’idée, la famine irlandaise (milieu du XIXe siècle) dans une série britannique, ce n’est peut-être pas pour demain. Il y a bien la coproduction irlando-britannique The Hanging Gale (1995) mais elle ne compte que 4 épisodes… Il faut bien voir que la durée d’une série, même courte, augmente la difficulté pour les spectateur.rice.s à adhérer à de telles plongées dans l’horreur : dans un film de 2h, pourquoi pas, mais pendant 8 ou 12 épisodes ?…

Sophie : En France, je ne pense pas qu’il y ait vraiment de période qui pose problème ou de fait qui ne pourrait être évoqué. On pourrait très bien voir une saga familiale dont le destin des personnages est brisé par la guerre d’Algérie ou celle d’Indochine. Pour moi c’est surtout la manière dont la France se confronte à son passé qui est encore immature. Les auteurs français n’arrivent pas à évoquer frontalement les heures sombres de notre histoire ni nos responsabilités politiques et ne peuvent s’empêcher d’aborder les choses de la seule perspective romanesque ou sentimentale, éludant bien souvent des questions difficiles comme celle du racisme. D’ailleurs on constate que le point de vue des minorités dans la fiction historique française est quasiment inexistant.

Margot : Je rejoins Sophie. Je pense à une série assez récente comme Rani où le traitement des Indes françaises  m’a semblé très orientaliste. A l’heure actuelle, j’ai l’impression que c’est sur le mode de l’humour que les séries historiques françaises dépeignent ces questions de colonisation / décolonisation de manière la plus efficace. Je pense à la série Au service de la France, et à son traitement des services secrets du début des années 1960. Son ton très OSS 117 singe plutôt bien les rapport de la France à ses colonies.

Au service de la France - Saison 1

Au service de la France

Une période oubliée qui mériterait sa série ?

Ioanis : Pour les Etats-Unis, l’époque coloniale (XVIIe-XVIIIe siècles). Pour le Royaume-Uni, la conquête normande (XIe siècle), la Guerre de Cent Ans (qui a lieu en France aux XIVe et XVe siècles) et l’époque d’Oliver Cromwell (milieu du XVIIe).

Margot : Sauf erreur de ma part, la France n’a jamais consacré de série à l’époque mérovingienne, à l’exception de la mini-série L’enfant des loups dans les années 90. Je rêve d’une série qui s’attacherait au conflit qui a opposé les reines franques Brunehaut et Frédégonde au VIe siècle. Mais je pense que des scénaristes vont finir par m’entendre tant la trame de cette querelle répond au cahier des charges d’une série historique contemporaine : guerres entre royaumes, femmes de pouvoir, histoires de sexe… Même si on peut comprendre les contraintes que posent le traitement de ce genre de périodes (absence ou impraticabilité des décors d’époque, sources réduites etc), on peut regretter que les périodes les plus anciennes comme l’antiquité ou le haut Moyen-Âge fassent, côté français, essentiellement l’objet de séries humoristico-parodiques et pas d’une tentative de reconstitution un peu plus sérieuse.

Sophie : Ioanis évoque la guerre de 100 ans et cela rejoint mon rêve de voir une série sur Jeanne d’Arc. Parce que les héroïnes guerrières sont rares et que j’aimerais qu’on n’abandonne pas nos grandes figures historiques à l’extrême-droite mais qu’on se permette de les réinventer. Par contre j’aimerais mieux que cela soit fait par quelqu’un d’autre que Lorànt Deutsch si c’est possible.

 

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