Etude de cas : Ciné/Séries, même combat ?

Le fait divers haineux et le ~mystère mystérieux~ étaient des motifs caractéristiques de l’édition 2016 du festival Séries Mania, et on leur a déjà consacré des articles. Mais il y a un autre sujet qui est revenu sur le tapis à plusieurs occasions, et qui de manière générale s’invite de plus en plus dans le débat sériephile depuis quelques années : la question du rapport du cinéma aux séries. Cette question semble être sur toutes les lèvres, depuis les préoccupations des producteurs jusqu’aux masterclasses du Forum des Images, en passant par la critique et l’appréciation des spectateurs. Entre affinités et comparaisons, concurrence et rivalité, on souhaitait s’intéresser plus longuement à cette relation d’amour-haine… qui n’a peut-être pas tout à fait lieu d’être.

Don Draper, ardent cinéphile dans Mad Men

Le fait de rapprocher séries et films semble tout à fait légitime. Il s’agit avant toute chose de récits audiovisuels, des images et du son que nous regardons et qui nous racontent des histoires. Mais d’importantes différences les séparent ; par exemple, leurs écrans de prédilection, entre la petite lucarne de la télévision pour les unes, et la grande toile argentée des salles obscures pour les autres – même si films et séries tendent à se retrouver désormais confondus dans la surface pixelisée de nos ordinateurs. Mais c’est surtout dans leur mode de diffusion coutumier, et le mode de narration qui en découle, qu’ils se distinguent pour le spectateur. Le film est une œuvre unitaire qui dure rarement plus de 3h et sort en salles à une date déterminée, tandis que la série est un récit… sériel, oui, découpé en multiples épisodes d’une durée le plus souvent inférieure à 50 minutes, rassemblés dans des saisons, et diffusés sur une chaîne de télévision à heure et jour fixes, de façon hebdomadaire ou quotidienne, pendant quelques semaines, mois, années. Grande variation d’amplitude temporelle, donc, entre quelques dizaines de minutes et des centaines d’heures de contenu, variation qui a entraîné des régimes de production radicalement différents. Il est toujours globalement question de publicité et d’audiences, bien entendu, et de privilégier l’intérêt économique des studios. Mais la quantité de contenu à produire fait que les séries doivent toujours être créées sur un budget et un emploi du temps plus resserrés que la moyenne des films mainstream. Et là où l’intégrité d’un film est garantie par un encadrement plus ou moins fixe, avec des techniciens et auteurs définis attachés au projet en amont, l’abondance des épisodes de séries a traditionnellement démultiplié les équipes de tournage, depuis les pools de scénaristes qui tournent d’une saison à l’autre jusqu’aux réalisateurs qui se succèdent en fonction des épisodes.

La place de la réalisation a donc naturellement été longtemps dévaluée en ce qui concerne les séries : d’abord parce qu’il n’y avait pas le temps ni les moyens d’y accorder beaucoup d’importance du point de vue de la production, mais aussi parce que les séries ont longtemps été légèrement dédaignées en tant que divertissement commercial. De fait, la comparaison entre films et séries s’est toujours faite au détriment de ces dernières. Là où le cinéma a très tôt acquis son statut de septième art, la télé a dès ses débuts (et à raison) inspiré une certaine méfiance qui s’est naturellement propagée à ses programmes ; ceux-ci étaient juste bons, au mieux, pour informer et pour détendre après une dure journée de travail et, au pire, pour  lobotomiser un public et vendre des pages de publicité. (Il est à noter que les premiers spectateurs de la télévision étaient des spectatrices, soit les femmes au foyer et par extension leurs familles, une catégorie d’audience méprisée des instances critiques par tradition). Un produit culturel tel que la série n’est pas considéré comme la vision esthétique et narrative, bref, artistique d’un créateur inspiré ; au delà des réalisateurs ou réalisatrices quasiment anonymisés, même les showrunners, créateurs ou créatrices sont longtemps restés dans l’ombre, eux qui se retrouvent rarement derrière la caméra et dont l’existence n’est aujourd’hui que parfois seulement connue du public. David Simon & co. ne se sont fait un nom qu’au tournant des années 2000, un siècle après l’apparition des première figures tutélaires du cinéma.

Abed, futur grand réalisateur de Community

Cette inégalité a donc évolué récemment avec l’essor des séries dans le paysage audiovisuel, leur revalorisation critique et leur succès public. Et il est certain que ce sont les exigences à la hausse de certaines chaînes et de certains individus qui ont aidé à changer la donne. Les séries parfois excellentes des décennies antérieures péchaient souvent par manque d’ambition, ou plutôt une ambition limitée par des budgets serrés, des chaînes conservatrices et un engagement moins fort du public ; mise en scène comme sujets abordés ne sortaient alors pas d’un cadre donné, qui s’est peu à peu élargi au fur et à mesure de la maturation du genre, et que les chaînes câblées américaines (HBO avant tout, Showtime…) ont (presque) achevé d’éclater quand elles ont voulu se démarquer fortement des networks rivaux. Davantage de liberté et d’argent nous ont donné des séries d’une qualité accrue, avec des standards techniques et formels effectivement plus recherchés (et proches de ceux des films ?), et des thèmes plus variés et osés que la télévision avait, jusqu’alors, effectivement moins traités que le cinéma (ne serait-ce qu’au niveau de la violence, de la mort et du sexe). Des auteurs ont trouvé dans ce médium de nouvelles manières d’expérimenter et de s’exprimer, avec des inspirations tant cinématographiques que télévisuelles, depuis l’engagé David Simon, justement, qui a trouvé dans le feuilleton un prolongement de son travail de journaliste, jusqu’au maniaque Matthew Weiner, qui a gorgé chaque image de Mad Men de significations sous un glacis de perfection plastique, en passant par Joss Whedon qui recycle des siècles de culture populaire, et tant d’autres encore…  Leur talent personnel et celui de leurs équipes ont permis de déclarer ouvert un « âge d’or de la télévision« .

Aujourd’hui la frontière se brouille entre cinéma et télé, la porosité entre les deux univers ayant augmenté avec ce fameux âge d’or. Les coqueluches du petit écran trouvent de plus en plus souvent des rôles sur le grand, et peuvent fonder leur carrière sur un succès sériel (Chris Pratt, Brie Larson, mais aussi J.J. Abrams…). Des grands noms du cinéma qui n’auraient récemment encore pas daigné accepter un projet télévisuel, et longtemps après que Steven Spielberg et David Lynch s’y soient frottés, s’y ruent avec enthousiasme. David Fincher, Martin Scorsese, Susanne Bier… Steven Soderbergh a soi-disant arrêté de faire des films, mais est plus prolifique que jamais à la télévision, entre The Knick et… The Girlfriend Experience, une adaptation de film, aux côtés de multiples autres suites et remakes (Ash vs. Evil Dead, l’Exorciste…). Devant la caméra, les « castings quatre étoiles » sont aussi plus courants, avec des stars qui n’apparaissent plus seulement en caméo mais s’engagent pour une ou plusieurs saisons (Kirsten Dunst, Kevin Spacey…). Ça leur est permis parce que les séries au format plus « cinématographique » (saisons plus courtes, mini-séries, anthologies, épisodes d’une heure et demi ou plus) sont de plus en plus favorisées, elles qui ont un temps de tournage réduit et libèrent donc l’emploi du temps de leurs interprètes pour d’autres projets. Pendant ce temps dans les salles de cinéma, les sagas de films battent des records de fréquentation. Les franchises actuellement en vogue, avec Marvel / Disney en tête de file, sont par essence sérielles, et on reproche parfois aux films qui les composent d’être bien trop formatés dans leur réalisation et dans leur narration, une critique qu’on a l’habitude de voir adressée… à des séries (notamment des procedurals).

Coulson essaie d’inviter Captain America dans Agents of SHIELD

De ce fait, dans le cadre de Séries Mania, un événement qui diffuse des programmes télévisés sur grand écran et qui s’est tenu dans des temples du 7ème art – entre l’UGC des Halles, le Forum des Images et le Grand Rex, on pouvait s’attendre à ce que le sujet soit abordé. Il a, de fait, été systématiquement évoqué tout au long des séances et conférences qui étaient au programme. Depuis la présentation de Hap and Leonard jusqu’à Tony Grisoni, en passant par les équipes de The Night Manager, Marseille, Four Seasons in Havana, La Trêve, Lola Upside Down, Beau Séjour ou encore The Kettering Incident, et sûrement à de nombreuses autres occasions que nous avons manquées, il était toujours question de la même chose : penser l’oeuvre en question comme un film et non une série.

Même si elle était à cette occasion diffusés sur un grand écran, qu’on ne s’y trompe pas, il s’agissait bien toujours d’un récit scindé en plusieurs épisodes, créé et développé pour la télévision, bref, d’une série ; alors, pourquoi s’en prémunir ? Pourquoi établir encore aujourd’hui une sorte de hiérarchie, dans laquelle le film serait implicitement supérieur, et serait un statut auquel une série doit aspirer ? Est-il nécessaire de revenir à la logique du slogan « It’s not TV, it’s HBO » quand la fiction télévisée est plus reconnue que jamais ? La même problématique est apparue lors de la présentation du projet de Studio+ au festival Série Series : il s’agit de créer un format nouveau, pour smartphones, de récits courts et sériels… Mais pour une narration ininterrompue de cent minutes, comme celle d’un film mais sans temps mort (sic). Cela rappelle le dispositif de Netflix, où les séries sortent saison par saison, et où les épisodes s’enchaînent sans pause – oubliant souvent au passage des composantes essentielles aux séries, l’attente, les ellipses et le temps qui passe…

Gérard Depardieu, monstre sacré des séries Netflix

Les passerelles entre cinéma et séries se multiplient, mais ça ne devrait pas pour autant vouloir dire effacer les spécificités de chacun de ces médias, ni les hiérarchiser. La meilleure preuve en est l’échec cuisant de Vinyl sur HBO, qui avec Martin Scorsese aux manettes, un illustre casting et un budget rondelet semblait très prometteuse sur le papier, mais a enchaîné les clichés et les lourdeurs au visionnage (et a suffisamment déçu pour être annulée en fin de saison 1). Une ambition cinématographique a manifestement insufflé tout le projet et toute la promo, concernant la mise en scène le résultat était d’ailleurs assez impressionnant, mais ça n’en faisait pas une bonne série – et les audiences ont tranché. La même stratégie avait été mise en place, avec plus de succès, pour House of Cards : sa réputation repose plus sur les noms accolés de Kevin Spacey et David Fincher (même si ce dernier n’a réalisé que deux épisodes, et produit de loin depuis) que sur sa qualité intrinsèque (mais c’est une vendetta personnelle, peut-être). Et plus récemment, Marseille a été largement visionnée, oui, mais plus en mode hate-watch narquois qu’autre chose – oubliées, les prétentions cinématographiques de ses créateurs ?

En bref, il faudrait cesser de voir dans ce genre de déclarations un bon signe ou une garantie de qualité, et se méfier même d’un tel désaveu du médium télévisuel de la part de ceux qui s’y essaient depuis peu – et semblent presque y voir une mode de seconde zone, une récréation dans leurs carrières. Une série ne sera pas meilleure si elle est « pensée comme un film », au contraire, et s’il est bon que certains standards formels de la télévision soient remis en cause, ceux-ci ont parfois joué un rôle crucial dans la genèse de chefs d’œuvres de la télévision (la dimension soap de Twin Peaks, Six Feet Under, Game of Thrones ou Oz, quelques procedurals…). Les narrations sérielles ou unitaires ont chacune leurs propres vertus et leurs propres difficultés, qu’aucun scénariste n’a intérêt d’ignorer ou de dénigrer – pour le plus grand plaisir des téléspectateurs, de plus en plus nombreux depuis une paire d’années à acclamer sur la CW les séries qui s’assument en tant que divertissements intelligents.

Pour aller plus loin :

Chris Albrecht : “‘The Girlfriend Experience’ n’est comparable à aucune série, c’est un film indépendant”, Télérama

Joe Swanberg on making Easy, a TV show that feels like a movie, Entertainment Weekly

10 reasons why today’s TV is better than movies, The Guardian

Stop saying that TV is better than movies these days, Slate

//platform.twitter.com/widgets.js

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s